David Berliner, plaidoyer pour le dialogue

Le 19 novembre 2020, par Marie-Salomé Peyronnel

Le président depuis 2016 du Brooklyn Museum, à New York, revient sur les défis et accomplissements de cette institution parmi les plus importantes des États-Unis.

Photo : Jonathan Dorado

Avant que Brooklyn ne soit rattaché à New York, son musée fut pensé comme un rival du Metropolitan Museum, avec un bâtiment XXL et l’une des collections les plus complètes du pays. Mais dès ses débuts, le Brooklyn Museum a imposé une identité plus démocratique, voire un brin révolutionnaire. Depuis son arrivée, le duo formé par Anne Pasternak – directrice depuis 2015 – et David Berliner tient brillamment la barre de ce musée engagé, organisant des expositions coup de poing comme «The Legacy of Lynching» ou «We Wanted a Revolution : Black Radical Women, 1965–85», et n’hésitant pas à vendre un Francis Bacon de la collection permanente pour financer de nouvelles acquisitions.

Vous êtes avocat de formation. Comment avez-vous été propulsé dans le monde de l’art ?
En me passionnant pour l’art dans l’espace public, il y a plus de vingt ans, via l’association Madison Square Park Conservancy. À l’époque, ce quartier était malfamé, mais on s’est mis à y produire trois à quatre projets artistiques par an. Le pavillon américain de la dernière Biennale de Venise est d’ailleurs une installation de Martin Puryear que nous avions proposée !
Quelle a été votre transition vers l’univers des musées ?
De fil en aiguille, je suis devenu un des trustees du Brooklyn Museum, puis trésorier, et enfin président il y a quatre ans. Je puise sans cesse dans mon expérience d’homme d’affaires et d’avocat pour analyser et résoudre les problèmes qui se posent.
Quels sont les défis actuels du Brooklyn Museum ?
Comme dans de nombreuses institutions, la stabilité financière en est un. Le musée a l’une des plus importantes collections du pays et l’une des plus grandes bâtisses. Pourtant, nous avons l’une des plus petites équipes et une dotation parmi les plus faibles.
La situation s’est-elle améliorée ?
Oui ! Depuis notre arrivée, nous avons ajouté trente trustees au conseil d’administration, tous extrêmement généreux. La fréquentation est aussi en hausse, le revenu a augmenté de deux fois et demie et nous avons presque triplé le nombre de membres du musée.

 

Exposition «JR : Chronicles, Inside out», Brooklyn Museum, octobre 2019-octobre 2020. Photo : Jonathan Dorado
Exposition «JR : Chronicles, Inside out», Brooklyn Museum, octobre 2019-octobre 2020.
Photo : Jonathan Dorado

Vous avez consacré récemment à l’artiste français JR sa plus grande exposition muséale. Or, il est connu pour refuser les financements de marques et les sponsors. Cela a-t-il posé des difficultés ?Notre survie repose sur les donations et, en effet, la plupart des donateurs et sponsors veulent une reconnaissance : ils aiment soutenir l’art, mais c’est pour eux une transaction. Donc oui, trouver les financements ne fut pas simple. Mais nous admirons le fait que JR maintienne cette position, et l’exposition nous tenait trop à cœur pour ne pas trouver les solutions nécessaires. Le résultat a été d’ailleurs très bien reçu !
Comment décririez-vous votre public ?
Il est probablement le plus diversifié de toutes les institutions d’arts visuels. Brooklyn est, après le Queens, le quartier le moins homogène de New York. Les gens le perçoivent comme le haut lieu du cool, mais il y a aussi un autre Brooklyn, moins connu. À quelques pas du musée, la moitié des lycéens n’iront pas jusqu’au bac… L’une de nos priorités est donc de continuer à intéresser et enrichir toutes nos communautés, tout en les mettant à l’aise.

Comment attirez-vous cette partie de la population ?
Le prix de l’entrée du musée dépend du bon vouloir de chacun, car nous tenons à que tout le monde se sente libre de venir ! Au final, 50 % des visiteurs choisissent de ne pas la payer. Nous sommes donc très loin des revenus générés par celles du MoMA, du Whitney ou du Guggenheim, où il faut débourser 25 $ pour en pousser la porte !


Votre programme joue aussi un grand rôle : que cherchez-vous à raconter au travers de vos expositions ?
Des histoires sur l’art et son impact. Nous explorons des sujets liés à la sous-représentation ou remettant en question les structures du pouvoir établi, mais aussi des thèmes tels que la collaboration ou la formation d’une communauté. Notre exigence porte autant sur la qualité des œuvres que sur leur capacité à favoriser le dialogue, qui est un catalyseur pour un monde plus connecté, plus civique et plus empathique. Nous sommes probablement le seul musée dont la vision repose sur ce mot, «empathie», que nous avons choisi parce qu’il est en lien avec notre ADN.

Dans un article du New York Times paru en 2015, le critique Holland Cotter estimait que le musée du XXIesiècle ne serait pas défini par son glamour architectural ni par sa collection reconnue par le marché, mais par sa capacité à définir des valeurs.
Oui, et d’ailleurs, définir les valeurs du musée fut l’une des premières missions auxquelles nous nous soyons attelés en arrivant, Anne Pasternak, le conseil d’administration et moi-même. Tout découle ensuite de cela. Les musées se doivent aujourd’hui d’examiner leur rôle dans la société. Nous avons une véritable opportunité de façonner un dialogue, de répondre aux enjeux du jour et d’utiliser l’art comme une passerelle vers des discussions importantes. Mais nous devons aussi prendre en compte lesattentes du public, qui souhaite de la franchise, de la facilité et du confort.
 

Exposition «African Arts - Global Conversations», Brooklyn Museum, février-novembre 2020. Photo : Jonathan Dorado
Exposition «African Arts - Global Conversations», Brooklyn Museum, février-novembre 2020.
Photo : Jonathan Dorado


Quand vous parlez de facilité, voulez-vous dire que les musées sont en compétition avec des phénomènes comme le Museum of Ice Cream ?
Le sondage réalisé par Culture Tracks tous les trois ans met en lumière le fait que les sorties culturelles des Américains sont d’abord motivées par l’envie de se divertir. Nous devons donc offrir une programmation plus interactive et apporter quelque chose de ludique ou joyeux. C’est pourquoi nous nous dirigeons vers des expériences plus immersives. Par exemple, pendant notre exposition Frida Kahlo l’an dernier, des chefs mexicains étoilés concoctaient des interprétations des recettes de l’artiste dans notre restaurant. Néanmoins, nous constatons que le public du Brooklyn Museum continue de venir pour apprendre quelque chose, ce qui est une bonne nouvelle, car nous n’avons donc pas à niveler par le bas.
Vous présentez en effet des expositions très pointues, comme en ce moment «African Arts - Global Conversations». L’art africain et afro-descendant semble enfin trouver sa place dans les musées. Effet de mode ou véritable engagement?
Oui, il est assez amusant de voir aujourd’hui certains musées découvrir Kerry James Marshall ! Mais c’est dans l’essence du Brooklyn Museum que de chercher l’excellence créative dans chaque coin du monde et de nous demander de qui nous sommes en train de raconter l’histoire. Nous montrons de l’art afro-américain depuis quarante ou cinquante ans. Quant à l’Afrique, il faut savoir que nous avons été, dans les années 1930, le premier musée américain à présenter ses œuvres d’art comme telles et non comme des objets ethnographiques.


Est-il compliqué de présenter des pièces africaines dans le contexte actuel des restitutions ?
Absolument pas ! Nous avons un excellent historique en la matière. Nous faisons très attention à la provenance et restituons de nombreuses œuvres, quand les circonstances le permettent bien sûr, que ce soit au Bénin ou aux communautés amérindiennes.
Quel nouveau challenge vous attend pour les prochaines années ?
Puisque nous avons des œuvres exceptionnelles d’art africain mais pas d’espace pour les abriter, nous levons en ce moment des fonds pour y remédier et créer une galerie spécifique au même étage que l’aile égyptienne… Parce qu’en définitive, comme vous le savez, tout cela vient du même continent !
Pour finir, quelle est la principale qualité requise pour un président de musée, selon vous ?
L’optimisme !

à savoir
Brooklyn Museum, 200,
Eastern Parkway, Brooklyn, New York, tél. : +(1)718 638 5000.
www.brooklynmuseum.org
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