Damien Hirst, un retour bien préparé

Le 26 mai 2017, par Annick Colonna-Césari

La méga-exposition organisée sous la houlette de François Pinault à Venise pourra-t-elle relancer la carrière du Bad Boy britannique ? Enquête au bord du Grand Canal.

 

Damien Hirst (né en 1965), Skull of a Unicorn.
PHOTO : PRUDENCE CUMING ASSOCIATES. © DAMIEN HIRST AND SCIENCE LTD. ALL RIGHTS RESERVED, ADAGP, PARIS, 2017

Le mystère s’est prolongé jusqu’au 6 avril, jour du vernissage. Aucune information n’avait filtré quant au contenu de l’exposition, simultanément orchestrée au palazzo Grassi et à la pointe de la Douane, dans la Sérénissime. La curiosité était d’autant plus émoustillée que, pour la première fois, François Pinault, le maître des lieux, collectionneur et propriétaire de Christie’s, avait confié à un seul artiste, ses deux prestigieux espaces vénitiens, laissant subodorer l’un de ces coups d’éclat dont l’enfant terrible britannique est le champion. Mais l’événement au titre énigmatique, «Treasures from the Wreck on the Unbelievable» («Trésors de l’épave de l’Incroyable »), était surtout très attendu parce que, depuis quelque temps, Damien Hirst se faisait plutôt discret. Passé la frénésie des années 2000, sa cote était retombée, annonçant, selon certains, la fin de son règne. Sa dernière grande exposition remontait, elle, à la rétrospective organisée à Londres en 2012 par la Tate Modern. Et nulle pièce nouvelle n’avait alimenté sa création. «Depuis dix ans, il préparait en secret cette exposition», dévoile aujourd’hui Martin Béthenod, son co-commissaire, directeur du palazzo Grassi - pointe de la Douane.
Une super production hollywoodienne
189 œuvres sont donc déployées en bordure de lagune, et c’est bien le projet le plus extravagant de Damien Hirst. Mais on ne trouve ici aucune des vanités contemporaines, auxquelles il nous avait habitués. Ni requin plongé dans le formol ni armoire à pharmacie, pas le moindre battement d’ailes de papillon. Pour réaliser cette exposition, aux allures de super-production hollywoodienne, Hirst s’est inspiré de la légende du vaisseau antique L’Incroyable, qui aurait sombré au large de l’Afrique, emportant dans son naufrage un chargement à la valeur inestimable. Ainsi sont présentés, au fil d’une cinquantaine de salles, les trésors supposés retrouvés dans les cales de l’épave, tout de marbre, d’or, de jade ou de malachite, monnaies impériales, casques khmers, bustes de pharaon, statues de Bouddha… et même un colosse haut de 18 mètres, qui semble pousser les murs de l’atrium du Palazzo Grassi… «J’ai moi-même été d’abord désarçonné», avoue Martin Béthenod. À l’instar des quelque 300 journalistes accourus du monde entier pour assister au vernissage et des invités triés sur le volet, qui le lendemain se pressaient, lors de la soirée donnée en l’honneur de l’artiste. Des marchands, à commencer par le sien, le puissant Larry Gagosian, accompagné de ses stars  l’Américain Jeff Koons et le Japonais Takashi Murakami , mais aussi des responsables de musées et des collectionneurs  de Dasha Zhukova, Mme Roman Abramovitch, créatrice du Garage de Moscou, à Miuccia Prada, directrice de la fondation milanaise éponyme. La fête fut réussie.
Un pari artistique et financier
On comprend vite les enjeux du show vénitien. «Il procède d’une stratégie de communication autant que de prix», avance Nina Rodrigues-Ely, directrice de l’Observatoire de l’art contemporain. Artistique, le pari engagé par Hirst, épaulé de son plus fidèle collectionneur, est également financier, car c’est l’artiste lui-même qui a assumé l’intégralité de la production des œuvres, que la rumeur s’est empressée de chiffrer, de 400 000 € à 4 ou 5 M€ l’unité. Depuis ses débuts, l’artiste-entrepreneur est un joueur. Enfant de l’ère Thatcher, c’est un pur produit du libéralisme triomphant. Lancé dans les années 1990 par le collectionneur Charles Saatchi, alors magnat de la publicité, il est devenu le chef de file des turbulents Young British Artists. Jusqu’à dominer la scène internationale, alliant provocation, sens du business et du marketing. «Les années 2007 et 2008 ont été les plus fructueuses», rappelle Jean Minguet, économiste chez Artprice. La première avait enregistré onze enchères millionnaires, parmi lesquelles Lullaby Spring (2002), armoire à pharmacie contenant plus de 6 000 pilules, envolée chez Sotheby’s à Londres pour 19 M$ (14 M€), record inégalé depuis. La seconde en a comptabilisé une soixantaine. Et pour cause. Les 15 et 16 septembre 2008, Hirst mettait aux enchères, à Londres, sous le marteau de Sotheby’s, 218 œuvres fraîchement sorties de son atelier, en court-circuitant ses galeristes cynisme suprême. Les Cassandre du marché lui avaient prédit une Bérézina. Ce fut un jackpot. Au moment de la retentissante faillite de la banque américaine Lehman Brothers, l’artiste empocha 147 M$ (137 M€), ajoutant à son palmarès quelques records, dont le fameux Golden Calf, cédé 18 M$, veau baigné dans le formol, érigé, telle une idole, sur un piédestal de marbre. La consécration donc, et le début de la chute. Au lendemain de la folle dispersion, la bulle spéculative éclatait, et Hirst plongeait dans la tourmente, d’autant que, comme le souligne Nina Rodrigues-Ely, «la cible de ses clients se situe dans la sphère du luxe et de la finance, où la concurrence est rude». Les chiffres parlent d’eux-mêmes. «En 2008, reprend Jean Minguet, le montant total de ses ventes a atteint 230 M$. En 2009, il chutait à 16, et ensuite il n’en a plus dépassé 30.

 

Damien Hirst (né en 1965), The Void, 2000, 235,9 x 470,9 x 10,8 cm. © DAMIEN HIRST AND SCIENCE LTD.ALL RIGHTS RESERVED, ADAGP, PARIS, 2017
Damien Hirst (né en 1965), The Void, 2000, 235,9 x 470,9 x 10,8 cm.
© DAMIEN HIRST AND SCIENCE LTD.
ALL RIGHTS RESERVED, ADAGP, PARIS, 2017

Une décote de 40 %
«Sur les 422 lots proposés par Sotheby’s entre 2005 et 2016, on relève une perte de valeur de ses œuvres de l’ordre de 42 %», résume une étude de l’Observatoire de l’art contemporain. Lullaby Winter (2002), autre pièce de la série des armoires à pharmacie, illustre cette dégringolade, emportée en 2007, à 7,4 M$ (5,4 M€) chez Christie’s à New York, puis en 2015, pour 4,6 M$ (4,1 M€), chez Christie’s à nouveau, mais à Londres, cette fois. Même s’il faut nuancer, poursuit Jean Minguet. «En 2007 la livre était très forte, environ 2 $, aujourd’hui, elle tourne aux alentours de 1,2 ou 1,3 $.» Calculée en livres, la dégringolade de Lullaly Winter, passée de 3,7 à 3 millions, apparaît bien moins vertigineuse. Pendant la période, les événements se sont succédé, avec plus ou moins de bonheur. L’exposition de la Wallace Collection, en 2009, avait déclenché la colère. Habitué à produire grâce à l’aide d’une cohorte d’assistants, Hirst avait voulu tenir le pinceau, non sans avoir déclaré que «n’importe qui est capable de peindre comme Rembrandt». «Il sait se vendre mais pas peindre», avaient répliqué les critiques. En amont de la rétrospective londonienne de 2012, la vente de 300 de ses 1 500 de ses peintures à pois, les «spot paintings», avait été montée sous la houlette de la galerie Gagosian, simultanément dans ses onze antennes à travers le monde. Malgré sa surmédiatisation, elle «n’a pas généré d’impact positif sur les ventes», selon l’étude de l’Observatoire de l’art contemporain. Pas plus que «Relics», l’exposition du Qatar, programmée dans la foulée, ni même l’inauguration en 2015, de New Port Street Gallery, l’espace privé londonien de Damien Hirst, mi-galerie mi-musée…
Les enjeux du show vénitien
En 2016, les enchères ont rapporté 14 M$ (13 M€) dont une seule transaction millionnaire, In Search of Nirvana (2007), encore une armoire à pharmacie, emportée à Londres, chez Sotheby’s, pour 1,7 M$, en dessous de son estimation basse. Les spécialistes scrutaient donc la vente de The Void (reproduite ci-dessus), toujours de la même série, prévue le 18 mai 2017, à New York, sous le marteau Phillips, dans le sillage du show vénitien. La pièce a trouvé preneur pour 5,8 M$ (5,2 M€), dépassant cette fois son estimation basse. La magie Pinault a opéré. Après avoir essuyé des tempêtes, le navire Hirst refait surface… 



INFO OU INTOX ?
Les rumeurs vont bon train. Nombre des 189 œuvres déployées dans le temple Pinault seraient déjà vendues, sachant que chacune d’elles, estimations entre 400 000 et 4 ou 5 M€, a été éditée en trois exemplaires (plus deux épreuves d’artiste). Le scénario qui se dessine est le suivant : des collectionneurs, prévenus bien en amont de l’exposition, ont posé des options ou pris des engagements. «Ça se pratique pour des artistes en vue, comme Koons par exemple, analyse un observateur. Et c’est une façon d’inciter à acheter sur le premier marché.» Rien d’étonnant, par conséquent, à ce que Damien Hirst et son mentor aient utilisé le procédé, que le bad boy aurait d’ailleurs expérimenté pour préparer les enchères miraculeuses de 2008. En tout cas, depuis que le palazzo Grassi et la pointe de la Douane ont étalé leurs «trésors», les transactions, semble-t-il, s’accélèrent. Au point que 60 ou 70 % des pièces se seraient déjà envolées, si l’on en croit une source citée par Artnews. Quelques-unes seraient évidemment tombées dans l’escar­celle du tout-puissant Pinault. Et circulent les noms de la famille Nahmad ou du Chinois Qiao Zhibing… Vrai ou faux, comme la légende de L’Invincible, le coup est bien monté.

Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne