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La Gazette Drouot Art et patrimoine - Patrimoine

Dalsace-Chareau : la Maison de verre, icône de l’architecture moderne

Le 11 novembre 2021, par Laurence Mouillefarine

Annie et Jean Dalsace sont restés célèbres pour avoir commandité l’exceptionnelle Maison de verre à Pierre Chareau. Un livre, signé de leur petit-fils, révèle à quel point ils étaient liés et combien ils partageaient les mêmes passions pour les artistes de leur époque.

Dalsace-Chareau : la Maison de verre, icône de l’architecture moderne
Courtesy Marc Vellay

Fallait-il être ouvert à l’avant-garde pour faire édifier une maison moderniste à façade de verre dans les années 1920, en plein faubourg Saint-Germain, au milieu d’immeubles du XVIIIe siècle ! Annie et Jean Dalsace sont alors d’autant plus téméraires qu’ils confient ce projet légendaire à un décorateur, Pierre Chareau, qui n’est même pas architecte… «Cette aventure est le fruit d’une amitié entre deux couples, les Chareau et les Dalsace», insiste Marc Vellay, petit-fils de ces derniers. Alors que celui-ci avait déjà publié aux éditions du Regard un ouvrage sur la Maison de verre en 1983, il a continué à explorer les archives familiales, photographies, livres de compte, lettres intimes, et revient aujourd’hui sur les liens d’affection qui unissaient les commanditaires, le constructeur et son épouse. À travers des «portraits croisés», il évoque, par là même, les peintres, écrivains et musiciens que les héros de cette aventure prisaient d’un même élan. Qui sont donc ces audacieux clients ? Elle, Anna, ou Annie, née Bernheim, est issue d’une famille juive ayant fait fortune dans la promotion immobilière. Cette gracieuse jeune fille prend des leçons de piano, pose dans le même temps pour le délicat portraitiste Jacques-Émile Blanche. Elle a pour répétitrice à domicile une Anglaise, Louisa Dyte, dite Dollie, qui n’est autre que l’épouse chérie de Pierre Chareau. Elles deviennent intimes. Jean Dalsace appartient, lui aussi, à la communauté des juifs de l’est de la France. Il grandit à Épinal, où son père occupe le poste de contrôleur des contributions directes. Médecin par vocation, spécialisé en gynécologie, il cherchera, sa carrière durant, à guérir la stérilité, tout en militant pour la contraception et le planning familial. Intellectuel, membre du Parti socialiste, il se passionne pour la psychanalyse. Ajoutons qu’il est bel homme et pratique le violoncelle. Jean et Annie se rencontrent à l’occasion d’un mariage. Ils convolent en 1918, lors d’une permission du fiancé, encore mobilisé comme infirmier. Un an plus tard, ils s’installent rive gauche à Paris au 195, boulevard Saint-Germain. C’est là qu’ils sollicitent Pierre Chareau. Après avoir officié comme dessinateur chez Waring & Gillow, fabricant de mobilier, celui-ci vient à peine de s’établir à son compte. Il aménage l’entrée, la chambre conjugale de l’appartement et choisit pour «le bureau du jeune docteur» un ensemble en ébène de Macassar.
 

Maria Austria (1915-1975), Annie et Jean Dalsace dans le petit salon bleu de la Maison de verre vers 1950 (au mur, Max Ernst et André Bauc
Maria Austria (1915-1975), Annie et Jean Dalsace dans le petit salon bleu de la Maison de verre vers 1950 (au mur, Max Ernst et André Bauchant).
Courtesy François Halard
Jean Lurçat (1892-1966), portrait d’Annie Dalsace, huile sur toile, 1922. Il accueillait les visiteurs au pied du grand escalier de la Mai
Jean Lurçat (1892-1966), portrait d’Annie Dalsace, huile sur toile, 1922. Il accueillait les visiteurs au pied du grand escalier de la Maison de verre. DR


Intrépide Pierre Chareau
Dès lors, Pierre Chareau signera plusieurs réalisations pour les Bernheim, dont leur propriété familiale à Noisy-le-Grand, et le club-house du golf-hôtel de Beauvallon sur la Côte d’Azur. En 1927, Annie et Jean Dalsace lui donnent l’occasion de concevoir son chef-d’œuvre : la fameuse Maison de verre. Ils ont acquis une parcelle et un petit immeuble en fond de cour, au 31, rue Saint-Guillaume, qu’ils souhaitent détruire et remplacer par une demeure résolument contemporaine. La locataire qui occupe le dernier étage sous combles de l’hôtel particulier s’avère indélogeable ? Qu’à cela ne tienne, Pierre Chareau conserve la partie supérieure du bâtiment, qu’il pose sur pilotis, évide les niveaux en dessous et y imbrique la nouvelle construction. Quelle prouesse ! Il introduit dans ce projet les matériaux les plus innovants : des briques de verre qui habillent les façades, du métal perforé, du caoutchouc en revêtement de sol. Le chantier va durer quatre ans : de 1928 à 1932. Les subsides de papa Bernheim seront évidemment les bienvenus… Pierre Chareau, associé à l’architecte néerlandais Bernard Bijvoët, s’y voue à plein temps. La propriétaire, personnalité décidée, le visite chaque jour ou presque. Quant à l’artisan Louis Dalbet, génie de la ferronnerie, il déploie son atelier sur place pour façonner entre autres les armoires, les portes et les escaliers.

Pierre Chareau introduit dans ce projet qui va durer quatre ans, de 1928 à 1932, les matériaux les plus innovants

La demeure se doit d’abriter à la fois la vie de la famille Dalsace, ses réceptions, les pièces de service, mais aussi le cabinet du médecin salle de consultation et de chirurgie – et le secrétariat. Autre défi. Une subtile porte de verre coulissante isole la partie habitation de l’espace professionnel. Dans cet intérieur, tout bouge ! Des cloisons pivotent et deviennent placards ; l’escalier, qui relie le boudoir de madame et sa chambre à coucher, se fait escamotable. Les meubles conçus par Chareau, qu’ils soient en bois précieux, en métal, ou les deux, se transforment, se plient, se déplient, selon les besoins. À inventer ces mécanismes, le décorateur s’en est donné à cœur joie. Cet édifice est «un jouet ingénieux», décide un rédacteur de L’Architecture d’aujourd’hui en 1933. Par chance, des reportages furent réalisés très tôt en ce lieu mythique. On le voit vivant, baigné de lumière, son grand salon d’une hauteur surdimensionnée, ses bow-windows et terrasse donnant sur un jardin. Au pied du monumental escalier, qui semble flotter comme une échelle, un portrait d’Annie Dalsace, peint par Jean Lurçat, accueillait les visiteurs. L’artiste est lorrain comme le gynécologue. Les deux Jean, camarades de classe, se connaissent depuis l’enfance. Ils se retrouvent au front en 1915, et ne se quittent plus. Si Lurçat est toujours fauché, le bon docteur Dalsace semble toujours prêt à le dépanner. Le peintre, bientôt, trouvera à s’exprimer à travers la tapisserie. Le voilà représenté dans «La Boutique» de Pierre Chareau au 3, rue du Cherche-Midi. L’enseigne accueille les tapis de Lurçat et édite les papiers peints qu’il compose. Des canapés et fauteuils, revêtus des tapisseries de l’artiste, hautes en couleur, égayent l’intérieur de la Maison de verre. C’est Lurçat, également, qui introduira Jeanne Bucher, une amie suisse, auprès du couple Dalsace. Jeanne Bucher, fervente défenseure des avant-gardes de son époque ! Si elle officie un temps au-dessus de «La Boutique», la galeriste et éditrice d’art ouvrira son propre espace, dans l’immeuble voisin, au numéro 5 de cette même rue, et ce avec le soutien pécuniaire du docteur Dalsace.

Côté cour, la façade de la maison, pavée de briques de verre, est illuminée la nuit par des projecteurs. Courtesy Marc Vellay
Côté cour, la façade de la maison, pavée de briques de verre, est illuminée la nuit par des projecteurs.
Courtesy Marc Vellay
Dans le grand hall de la Maison de verre, la bibliothèque fut construite par Chareau en 1933 à partir d’éléments industriels.Courtesy Fran
Dans le grand hall de la Maison de verre, la bibliothèque fut construite par Chareau en 1933 à partir d’éléments industriels.
Courtesy François Halard


Collectionneurs et mélomanes
Les «Jeannie», comme leurs proches les appellent, contraction de Jean et Annie, fréquentent ses expositions avec assiduité. Car ils sont collectionneurs, sensibles au cubisme en particulier. «Ils vivent avec leurs œuvres d’art», insiste Marc Vellay. En effet, l’intérieur est animé de sculptures de Lipchitz, dont des portraits d’Annie, de papiers collés de Braque, de Picasso, de dessins de Gris, mais aussi de tableaux du naïf Bauchant, de Chirico, d’Ernst. Ce dernier rejoint leur cercle d’amis. C’est à lui qu’Annie demandera de dessiner son ex-libris. Elle est férue de littérature. Témoin, la spectaculaire bibliothèque rue Saint-Guillaume, construite sur une double hauteur. Que contient-elle ? Des catalogues d’exposition, des revues d’art, des textes littéraires reliés par la talentueuse, la merveilleuse Rose Adler, qui, tel Pierre Chareau, a rejoint l’UAM, ou Union des artistes modernes. Les rayonnages fourmillent aussi de partitions. La musique est une autre passion de madame. Au point que les Dalsace participent au financement de la salle Pleyel, où ils possèdent leur place attitrée depuis l’inauguration en 1928. Le compositeur Darius Milhaud et son épouse Madeleine comptent parmi leurs intimes. «L’écoute de la musique se voit réserver un lieu privilégié, le petit salon bleu, où se trouveront successivement le phonographe, puis le pick-up, et enfin la chaîne stéréo», note Marc Vellay, soudain touchant. Hélas, elle s’est tue. Annie disparue en 1968, Jean deux ans plus tard, leurs collections seront dispersées en plusieurs temps. Reste la demeure. Une icône classée aux Monuments historiques, propriété aujourd’hui d’un collectionneur privé américain, Robert Rubin. Ouverte, ou plutôt entrouverte, aux seuls professionnels, elle continue, toute fière, à inspirer les architectes de demain.


à lire
Marc Vellay, La Maison de verre, Dalsace/Chareau. Portraits croisés, éditions du Regard, 2021,
326 pages, 39 €.

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