D comme damasquine

Le 11 juin 2020, par Marielle Brie

Cette technique d’ornementation du métal au moyen de fils de cuivre, d’or ou d’argent a trouvé sa pleine expression en Orient et séduit tardivement l’Europe. Jusqu’à aujourd’hui, elle est restée l’apanage des créations luxueuses.

Couteau persan pech quabz, XIXe siècle, poignée et fourreau en fer à décor damasquiné d’or et d’argent, lame cintrée en damas frisé avec cartouche en argent. 23 novembre 2013, Versailles. Éric Pillon Enchères OVV, Jean-Pierre Osenat Fontainebleau OVV.
Adjugé : 183 €

L’art de la métallurgie, depuis la plus haute Antiquité, n’alla pas sans une recherche esthétique employant des méthodes de gravure et d’incrustation. Déjà, l’Égypte antique maîtrisait le damasquinage et l’appliquait sur le bronze, puis la technique voyagea dans le bassin méditerranéen et se déploya sur d’élégantes épées mycéniennes. Peu à peu, les filets d’or et d’argent s’incrustèrent également dans le fer ou l’acier. L’Asie ne fut pas en reste et la Chine des Royaumes combattants (Ve-IIIe siècle avant notre ère) en particulier pratiqua cet art. Le Moyen-Orient surtout y excella, et Damas le perfectionna si bien qu’il lui donna son nom : damasquine, appelée également «damasquinure» ou «damasquinage».
Des techniques traditionnelles
Il existe encore aujourd’hui différentes techniques de damasquinage : deux relèvent de la tradition orientale, la troisième la copiant à moindre effort. Les deux premières entendent inclure des fils de métal dans un support également métallique. La damasquine par incrustation consiste d’abord à creuser le motif dans celui-ci, formant ainsi d’étroites rainures ayant une base légèrement plus large que l’ouverture. Les fils de métal destinés aux motifs sont alors insérés dans ces canaux
par martelage, cette opération permettant de resserrer les bords de la rainure sur le fil, rendant ainsi sa fixation solide et définitive. La deuxième technique est superficielle et moins résistante 
: le support est fortement hachuré, puis l’artisan y grave rapidement les motifs avant de marteler directement au burin les fils d’or ou d’argent, les modelant au doigt. L’ensemble est consolidé par un bref passage au feu, puis poli à l’agate afin que les nouveaux éléments adhèrent correctement à la surface – cette technique sera introduite à Venise au XVe siècle. Pour ces deux manières, une condition est indispensable : les fils incrustés doivent impérativement être plus mous que le métal les accueillant, afin de ne pas déformer les formes dessinées. Pour cette raison, on préférera toujours incruster des métaux précieux dans du bronze, du fer ou de l’acier. Le troisième procédé, aussi appelé «fausse damasquine», repose sur un principe différent de celui de l’incrustation. Il fut particulièrement employé en Europe du début du XVIe à la fin du XVIIe siècle. Grâce à l’action de la chaleur, les fils ou les feuilles d’or ou d’argent sont cette fois amalgamés au plan de métal. Pour éviter que ce décor superficiel ne s’abîme, l’artisan aura préalablement griffé toute la surface à orner de fines rayures, garantissant une meilleure adhésion de l’ensemble – caractéristique permettant de distinguer cette voie des techniques traditionnelles. Dans tous les cas, l’oxydation des métaux supports est fatale aux motifs damasquinés et, pour la «fausse damasquine», de simples frottements répétés auront raison du décor. Une diffusion européenne Les objets damasquinés circulèrent en Europe bien avant que Venise et Milan ne s’approprient les techniques orientales. Les Mérovingiens possédaient ce savoir-faire, que l’on retrouva ainsi sur de petits objets tels que plaques-boucles, éperons, pommeaux d’épée ou fibules. Si la conquête musulmane ne fit pas l’unanimité au sein de la péninsule ibérique, elle convainquit sans doute Tolède, où ses artisans s’installèrent aux côtés de confrères espagnols bientôt rompus à leur art. Les portes damasquinées de Saint-Pierre-hors-les-Murs avaient été fabriquées en 1070 à Byzance, et aux XIVe et XVe siècles, les artistes et marchandises voyageaient déjà facilement entre la cité des Doges, Damas et Alexandrie. Les cours italiennes de Florence ou Mantoue s’éprirent naturellement de la damasquine, dictant un goût qui influencerait notamment le voisin français. Au XVIe siècle, armes, armures et petits objets usuels de luxe furent ornés «à la damasquine» par des artisans réputés comme les frères Negroli à Milan ou Paolo d’Azzimino, à Venise. Les Lombards s’appliquèrent à de fines incrustations filiformes et florales, tandis que les Romains furent plus expansifs et optèrent pour des motifs généreux d’arabesques, d’animaux et de feuillages dodus. Un art au service du luxe En France, François Ier accueillit le Florentin Benvenuto Cellini, qui, dans ses Mémoires et avec la modestie qu’on lui connaît, assurait dépasser les ouvrages orientaux en beauté et en technique. Une masse d’Henri II fut ensuite ornée par l’Espagnol Diego de Çaias, et la corporation des doreurs sur métaux apparut en 1565 ; au XVIIe siècle, le fourbisseur Cursinet se fit un grand nom dans cet art. Au XIXe, l’Espagne le maintint à son plus haut degré grâce à Eusebio Zuloaga (1808-1898), véritable prodige du damasquinage, à qui l’art européen dut la renaissance d’un artisanat quelque peu délaissé au XVIIIe siècle. Les Zuloaga formèrent une talentueuse dynastie d’artistes dont les productions extrêmement luxueuses suscitèrent une vive admiration en Angleterre. Au Japon, Fujii Yoshitoyo (1868-?) fut l’un des plus remarquables créateurs d’objets damasquinés — dont de superbes étuis à cigarettes —, qui s’exportèrent en Chine, en Inde et dans les pays occidentaux. Le damasquinage, qui avait circulé jusqu’à l’archipel par la route de la soie, s’était, comme partout, exprimé sur les sabres ou les armures. Sa présence constante sur les armes blanches mena naturellement à son emploi sur les armes à feu. La proximité technique de l’armurerie, de la serrurerie et de l’horlogerie amena les artisans du métal à embrasser cet art antique ; les créateurs de montres contemporaines convoitent encore aujourd’hui ce luxe délicat.

à voir
L'armure du futur Henri II, œuvre de Francesco Negroli (Milan vers 1540),
en fer noirci damasquiné d’argent, repoussé et doré.
Musée de l'Armée, 129, rue de Grenelle, Paris VII
e
www.musee-armee.fr
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