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Crime et châtiment : le monde culturel doit-il entrer en guerre contre la Russie ?

Publié le , par Vincent Noce

Partout, les réactions à l’invasion de l’Ukraine se multiplient. La soprano Anna Netrebko a été dégagée du Metropolitan Opera pour avoir refusé de renier ses positions en faveur de Vladimir Poutine. Le chef de la Philharmonie de Munich, Valery Gergiev, a connu le même sort. Le monde culturel doit jouer sa partition dans...

Crime et châtiment : le monde culturel doit-il entrer en guerre contre la Russie ?
 

Partout, les réactions à l’invasion de l’Ukraine se multiplient. La soprano Anna Netrebko a été dégagée du Metropolitan Opera pour avoir refusé de renier ses positions en faveur de Vladimir Poutine. Le chef de la Philharmonie de Munich, Valery Gergiev, a connu le même sort. Le monde culturel doit jouer sa partition dans le concert de protestations contre l’agression, en tenant à l’écart les institutions russes et les alliés du dictateur. Néanmoins, forcer un artiste à une position publique qu’il ne peut ou ne veut pas prendre semble discutable. Raimundas Malasauskas, en fermant le pavillon russe à Venise, a jugé bon de rappeler que «la répression exercée par leur pays ne devait pas condamner les citoyens russes à être intimidés ou ostracisés». Les festivals de Cannes et de Venise ont ainsi maintenu l’invitation aux films et artistes venus du pays de Tolstoï. Le désarroi est perceptible dans cette déclaration affichée, aux États-Unis, par Mikhaïl Piotrovski, le patron de l’Ermitage. «Le monde est devenu fou, il ne sera plus jamais le même.

«Poutine est mon élu de cœur depuis les années 1990.» Mikhaïl Piotrovski, directeur de l’Ermitage

Ce qui se passe est inimaginable et n’aurait jamais dû arriver. Il nous revient cependant de maintenir la frêle relation entre les peuples» et de «contribuer à la survie de la culture en ces temps troublés». Ce désespoir est significatif de la part d’un homme qui a jusqu’ici prêté allégeance à Poutine, bien au-delà des précautions que sont amenés à prendre de hauts responsables sous un régime despotique. Lors d’une réunion qui s’est tenue après l’invasion, le président russe a tenu à le citer en exemple. Le directeur est allé jusqu’à conduire la liste électorale de son parti à Saint-Pétersbourg en septembre dernier. Cela fait trente ans qu’il a succédé au règne presque aussi long de son père à la tête du musée. «Je ne suis pas un homme de Poutine, mais Poutine est mon élu de cœur depuis les années 1990», a-t-il confessé en septembre à Art Newspaper. Son épouse faisait partie de sa garde rapprochée quand l’ancien agent du KGB fit ses premières armes à la mairie de Saint-Pétersbourg. Poutine a facilité l’embauche de leur fille, comme elle le reconnaît elle-même, à la succursale de la Dresdner Bank, avec comme seul bagage une formation d’orientaliste. Leur fils Boris est, depuis 2020, vice-gouverneur pour la culture et le sport. Une enquête de proetk.media a révélé les contrats délivrés, sans appel d’offre, à une nébuleuse de sociétés de Boris Piotrovski et de ses proches, pour le transport des œuvres, l’édition, les boutiques, la restauration ou la fabrication de souvenirs et de copies. Par deux fois, le musée s’est prêté à des expositions de privés, de prétendus bronzes de Degas et objets de Fabergé, contestés par les spécialistes. Piotrovski se défend en faisant observer que, à son arrivée en 1992, il fallait mettre de l’ordre dans les commandes pour se défaire des consultants étrangers et de la menace des mafias. Il souligne que son accès direct à Poutine lui a permis de sauver le financement de l’établissement dans la crise du Covid-19. Auparavant, il avait obtenu la légalisation des prises de guerre en Allemagne en 1945, qui demeuraient invisibles dans ses réserves. Les deux dirigeants se sont aussi accordés pour conduire une «offensive culturelle», en multipliant les annexes de l’Ermitage. La richesse de son musée, héritée des tsars mais aussi des saisies soviétiques, à commencer par la collection Mozorov encore montrée à la fondation Vuitton, est considérable. Piotrovksi est dans les bagages de Poutine quand il propose au prince Mohammed ben Salman une antenne de l’institution dans le royaume. Ces expériences plutôt piteuses ont tourné court à Las Vegas, à Londres ou à Ferrare. C’est au tour d’Amsterdam de mettre fin à treize années de collaboration au centre d’expositions situé sur l’Amstel. Un jour, il faut bien rendre des comptes.


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