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Zelfira Tregulova, ambassadrice de l’art russe

Publié le , par Emmanuel Ducamp

Tandis qu’elle multiplie les partenariats avec les grandes institutions étrangères, la directrice de la galerie Tretiakov, à Moscou, s’attache aussi à promouvoir les artistes russes dans son propre pays.

DR Zelfira Tregulova, ambassadrice de l’art russe
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Avant la crise sanitaire, la galerie Tretiakov affichait de bons résultats…
Deux éléments étaient particulièrement significatifs : d’abord, l’augmentation très importante du nombre de visiteurs, qui est passé de 1,4 million pour l’année 2014 à plus de 2,8 millions en 2019. Ensuite, l’autonomie de plus en plus grande du musée, qui réussit désormais à fonctionner avec une aide de l’État de seulement 36 % du budget total. Lorsque je suis arrivée à la tête de l’institution, en 2015, cette participation représentait pas moins de 68 %. Désormais, la galerie assume elle-même 64 % de son budget. 42 % proviennent de la billetterie ou des activités commerciales, tandis que l’apport des mécènes représente 22 %.
Quel bilan faites-vous depuis la pandémie ?
Le musée est resté fermé près de cinq mois, de fin mars à début juillet 2020, avant d’être à nouveau fermé du 15 novembre de la même année au 22 janvier 2021, ce qui a évidemment affecté nos ressources. Heureusement, l’État est venu à notre secours en nous soutenant financièrement, à hauteur d’environ 70 % de notre budget annuel. Tout de suite après la réouverture, alors que nous avions organisé sept nouvelles expositions, nous avons pu constater un afflux immédiat de visiteurs, signe d'un désir évident d’émotions artistiques. Nous estimons le nombre d’entrées, pour 2021, à environ la moitié du total d’avant la pandémie. Mais ce qui est très intéressant, c’est la transformation du public : il y a désormais un nombre beaucoup plus grand de visiteurs de moins de 35 ans, alors qu’auparavant la majorité d’entre eux étaient des retraités.


 

Le bâtiment de l'architecte constructiviste Ekaterina Nikolaïevna Maximova (1891-1932), à Samara (1932), investi par la galerie Tretiakov.
Le bâtiment de l'architecte constructiviste Ekaterina Nikolaïevna Maximova (1891-1932), à Samara (1932), investi par la galerie Tretiakov.

Comment expliquez-vous ce nouvel intérêt de la part de la jeunesse ?
Sans aucun doute parce que la galerie Tretiakov est beaucoup plus présente sur Internet. D’abord, les billets d’entrée peuvent être achetés en ligne, ce qui plaît aux jeunes, bien plus à l’aise avec ce médium que leurs aînés. Mais surtout, nous diffusons des visites online et de nombreuses vidéos sur les collections ou les expositions du musée, lesquelles ont reçu quatre prix de la revue Art Newspaper Russia.
En dehors de nos vidéos de soixante secondes, qui affichent des records d’audience, nous avons également produit de courts films sur des chefs-d’œuvre de notre fonds, mais aussi de plus longs… Par exemple, l’un de soixante-dix 
minutes, réalisé avec le concours de la SberBank et de la rock star nationale Sergey Shnurov, a totalisé 1 million de vues en trois mois. En février 2021, nous avons également inauguré un site, ayant pour nom « My Tretiakov », avec 3 500 notices sur les œuvres de nos collections, tandis que notre chaîne Youtube comptait 180 000 abonnés. Ainsi, alors qu’en 2019 nous totalisions 2,4 millions de visites réelles sur les réseaux sociaux, nous en comptions déjà 11,6 millions l’année suivante. L’image du musée est aujourd’hui loin d’être traditionnelle ou ennuyeuse… et son public évolue, comme nos projets.
Quels sont les exemples les plus significatifs de votre politique, en particulier à l’international ?
La galerie Tretiakov est un musée d’art russe, il est donc de mon devoir de le diffuser de par le monde et de promouvoir son image. C’est la raison pour laquelle j’ai augmenté le nombre d’échanges internationaux depuis 2016. Avec la National Portrait Gallery de Londres, par exemple, nous avons convenu d’un prêt de vingt-six portraits de nos collections en 2016, tandis qu’elle nous en confiait quarante-neuf britanniques. La pinacothèque du Vatican nous a pour sa part exceptionnellement envoyé quarante-deux chefs-d’œuvre en 2016, dont la Mise au tombeau du Caravage, tandis que nous lui prêtions en 2017 cinquante-quatre tableaux pour l’exposition «Pèlerinage d’art russe. De Dionisius à Malevitch». Nos autres projets de collaboration ont concerné le Musée de Shanghai en 2017-2018, le musée Munch à Oslo, avec notre accrochage sur l’artiste norvégien en 2019, la Tate Modern à Londres, avec une mise en lumière de Goncharova la même année, l’Albertinum à Dresde, sur l’époque romantique en Allemagne et en Russie, l’an dernier, ou dernièrement le Petit Palais à Paris, avec l’exposition dédiée à Ilya Répine.


 

Mikhaïl Vroubel (1856-1910), La Princesse cygne, 1900, huile sur toile, 142,5 x 93,5 cm (détail), Moscou, galerie Tretiakov.
Mikhaïl Vroubel (1856-1910), La Princesse cygne, 1900, huile sur toile, 142,5 x 93,5 cm (détail), Moscou, galerie Tretiakov.


Quels sont les développements prévus en Russie ?
La diffusion de la culture s’inscrit dans le cadre d’un programme lancé par le président Poutine en 2016, via le Fonds du patrimoine culturel national, qui a vu la création de succursales des grands musées nationaux dans des villes d’importance moyenne. Elle a commencé à Vladivostok avec le projet d’un complexe culturel associant la galerie Tretiakov, le musée de l’Ermitage, le Musée russe, le musée d’Art oriental, le théâtre Mariinsky et l’Institut d’art d’État, spécialisé dans l’enseignement artistique. C’est donc un projet tout à fait nouveau, car il ne comporte pas seulement un musée, mais aussi un théâtre et une école d’art, et même des ateliers de restauration. Il se présentera sous la forme de trois bâtiments distincts réunis autour d’une place, et permettra à environ deux millions de personnes d’accéder à des manifestations culturelles de haut niveau dans la «capitale russe de l’Extrême-Orient». Un projet de même type existe pour Kaliningrad, à l’ouest des pays baltes, avec une succursale du théâtre Bolchoï. Mais celui que je voudrais mettre en avant se développe à Samara, sur la Volga, à environ 850 kilomètres à l’ouest de Moscou… La succursale de la galerie Tretiakov y investira un chef-d’œuvre de l’architecture constructiviste, conçu et bâti en 1932 par Ekaterina Maximova. Destinée à être une «fabrique-cuisine» (entreprise mécanisée de restauration collective, ndlr) pour l’usine d’armement et de technique civile Maslennikova, ayant la forme d’une faucille et d’un marteau conformément à la symbolique du temps, il représente 8 000 mètres carrés. Ceux-là seront transformés en espaces d’exposition, salles d’enseignement, résidences d’artistes, un auditorium faisant salle de cinéma pour les 1,4 million d’habitants de cette ville de Russie centrale, réputée pour son université scientifique et technique de haut niveau. À Kazan, Toula ou Iekaterinbourg, d’autres projets, cette fois de collaboration avec une prise de décision indépendante, verront également le jour.
Mais encore ?
Malgré la pandémie, nous n’avons pas l’intention d’annuler nos projets internationaux, ni aucun prêt à l’étranger. Nous participons cette année à des expositions d’art contemporain, comme «Diversity United» à Berlin et Moscou jusqu’en mars, ou d’art indien contemporain à la Nouvelle Galerie Tretiakov, fin mai. Mais surtout, nous poursuivons nos propres expositions sur des artistes russes, plus ou moins célèbres, car il importe de les faire connaître dans leur pays. Ainsi en 2021, nous en avons organisées sur Robert Falk et Ivan Koudriachov. Nous avons aussi consacré une grande rétrospective à Mikhaïl Vroubel, insuffisamment connu. Véritable visionnaire, ayant créé dans les années 1880-1890 son propre monde à l’écart de la peinture réaliste, ce dernier méritait un hommage de grande envergure où saisir l’ampleur et la variété de son talent. Il ne faut pas oublier qu’au Salon d’automne de 1906, si les œuvres de Valentin Serov n’ont pas été bien accueillies, celles de Vroubel ont en revanche reçu un triomphe. N’est-ce pas le rôle d’un musée comme la galerie Tretiakov de faire découvrir ou mieux connaître, en Russie ou à l’étranger, des artistes qui enrichissent notre vie intérieure et nous aident à mieux comprendre le monde ?

à voir
Galerie d’État Tretiakov,
10, rue Lavrushinsky, Moscou, tél. : +7 (495) 957 07 27,
www.tretyakovgallery.ru/info/fr
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