Cordouan, le phare des rois

Le 22 juillet 2020, par Marie-Laure Castelnau

Prouesse technique et architecturale, le phare de Cordouan est le premier monument à avoir été classé monument historique, en même temps que Notre-Dame de Paris. Sa restauration devrait se terminer à la fin de l’année, dans l’espoir de le voir inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco.

© Dominique Aloit

C’est un palais bien étrange… inaccessible, au milieu des eaux. Son concepteur, Louis de Foix, rêvait de le voir succéder au phare d’Alexandrie, disparu au XIVe siècle, et au statut de nouvelle merveille du monde. « Quand j’admire ravi cette œuvre en mon courage, Moi de Foix, mon esprit est en étonnement Porte dans les pensées de ton entendement Le gentil ingénieux de ce superbe ouvrage », proclame ainsi le sonnet attribué à Pierre de Brach et gravé dans la chapelle du phare. Son vœu sera peut-être un jour exaucé. Merveille architecturale, Cordouan, sorte d’unicum, a en effet été présenté par la France sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco au début de l’année. Réunissant l’histoire de France, de l’architecture, des arts et des techniques, cette sentinelle des mers concourt en tant que « symbole des grandes phases de l’histoire des phares dans le monde » et comme « chef-d’œuvre du génie créateur humain », « deux critères Unesco qui justifieront la valeur universelle exceptionnelle du phare », précise fièrement Françoise de Roffignac, présidente du Smiddest (Syndicat mixte pour le développement durable de l’estuaire de la Gironde). La réponse des experts internationaux, attendue à la fin du mois de juin, a été reportée à la fin de l’année 2020, suite à la pandémie de coronavirus.
 

© Quentin Salinier
© Quentin Salinier

Une histoire battue par les flots
Dès sa construction, le phare de Cordouan, gardien de l’estuaire de la Gironde, fut reconnu comme une prouesse d’innovation technologique et d’architecture, élevée en pleine mer sur un îlot rocheux. Son image fut largement diffusée par la gravure qu’en fit Claude Chastillon en 1606. Aujourd’hui propriété de l’État, « ce Versailles de la mer », classé au titre des monuments historiques depuis 1862 – en même temps que Notre-Dame de Paris –, est le premier édifice à caractère technique à avoir été reconnu comme élément majeur du patrimoine français. À la fin du XVe siècle, la « Tour aux Anglais », érigée au siècle précédent, menace ruine. Les naufrages se multiplient. Il faut attendre un siècle pour qu’Henri III charge l’ingénieur et architecte Louis de Foix de construire une nouvelle tour. Le chantier, ralenti par les guerres de religion, les retards de paiement et les conditions météorologiques, est un désastre financier. Henri IV vole au secours de l’édifice. La tour reposant sur une plateforme circulaire est alors protégée des flots par un anneau de maçonnerie. L’entrée est positionnée sur la face orientale, à l’abri des vents dominants. Le tambour du rez-de-chaussée est scandé par des colonnes toscanes, entre lesquelles prennent place des tables encadrées de moulures et surmontées de volutes. Un décor riche et varié parsème l’édifice : têtes de lion et de Méduse, chimères au torse de femme, griffes d’oiseau, queues de poisson et coquillages. Un portique monumental avec un fronton orné d’une tête de Neptune et de trophées militaires marque l’entrée du fût, flanqué de deux niches qui abritaient à l’origine les bustes d’Henri III et d’Henri IV. Le vestibule s’ouvre au rez-de-chaussée, d’où un escalier en vis mène, au premier étage, à « l’appartement du roi » : une salle carrée voûtée en arc-de-cloître et dotée de deux petits cabinets et d’une cheminée. Une appellation purement honorifique, aucun roi n’y ayant jamais séjourné ! Au deuxième étage, on découvre la surprenante chapelle circulaire Notre-Dame de Cordouan, coiffée d’une impressionnante coupole à caissons peints et percée d’un oculus. Le buste de Louis de Foix et une dédicace surplombent l’entrée. Richement dallée de marbre noir et blanc, elle est éclairée par des baies géminées surmontées d’écussons royaux aux armes d’Henri III et d’Henri IV.

 

© Dominique Aloit
© Dominique Aloit

Symbole de majesté
Louis de Foix avait mis toute sa passion dans cette construction. Mais la mort l’empêcha de voir l’aboutissement de sa tour ronde de trois étages, culminant alors à 154 pieds – soit à peu près 47 mètres – et de 52 pieds de diamètre. L’architecte François Beuscher achèvera l’édifice en 1611. Inspiré de formes puisées dans l’architecture antique, italienne et espagnole, l’édifice conçu par Louis de Foix à Cordouan est sans équivalent. Et pour cause. Ce phare n’est pas une simple construction technique destinée à signaler un obstacle maritime : sa silhouette inédite traduit surtout la puissance royale – et catholique – insufflée par Henri IV. Implantée dans le va-et-vient des flots, Cordouan est ainsi une « porte d’entrée » spectaculaire dans le royaume, un symbole national qui affirme l’identité et la fermeté de la France, la stabilité et le prestige de sa monarchie face à des voisins menaçants. Ce programme somptueux est cependant mis à rude épreuve par l’environnement hostile de l’estuaire au cours du XVIIe siècle. En 1643, la foudre s’abat sur la tour. Vingt ans plus tard, Colbert lance une grande campagne de restauration. Une dédicace gravée en lettres d’or, glorifiant Louis XIV et Louis XV, est posée plus tard dans la chapelle, rappelant que ces rois ont aussi œuvré à la conservation du phare. Sous le règne de Louis XVI, Joseph Teulère, ingénieur architecte de la ville de Bordeaux, surélève l’édifice d’une vingtaine de mètres pour rendre le feu visible de plus loin. Quoique plus austère que celui de Louis de Foix, le style architectural employé ne dénote pas par rapport au reste de l’édifice, auquel il emprunte une partie de son vocabulaire. Depuis cette transformation, le phare s’élève à 67,50 mètres au-dessus du niveau de la mer. Une fois gravies ses 301 marches, le balcon qui encercle la lanterne offre une vue spectaculaire.
Prendre soin de ce joyau
Malgré la disparition des bustes royaux et du mobilier liturgique, Cordouan passe la tourmente révolutionnaire sans trop d’encombre. En 1823, l’ingénieur Augustin Fresnel installe sa première lentille à échelons au sommet de la tour : en accroissant considérablement la puissance lumineuse du faisceau, ce système révolutionne la technique d’éclairage des phares du monde entier. Aujourd’hui, une simple lampe halogène de 250 watts suffit à étendre le faisceau du phare de Cordouan à 22 milles marins, soit plus de 35 kilomètres ! Quelques décennies plus tard, Napoléon III entreprend une campagne de restauration et d’aménagements intérieurs. Voilà plusieurs années que celui que l’on appelle le « phare des rois » ou « le roi des phares » est en travaux. Mais la dernière campagne de restauration, lancée en 2014 par les collectivités locales et la région pour plus de 6 millions d’euros, est la plus importante de son histoire. L’ultime tranche de travaux qui auraient dû s’achever en juin 2020, avec la restauration de la chapelle et de la chambre du roi, a été interrompue par le Covid-19. Elle a repris début juin et devrait se terminer à l’automne. Maçons, sculpteurs et tailleurs de pierre travaillent dans des conditions parfois extrêmes, entre vent, pluie, ou sous un soleil de plomb. Prendre soin de ce joyau, c’est aussi la mission des quatre gardiens qui se relaient dans le phare. Car si Cordouan est le plus ancien en activité, il est aussi l’unique au monde à être encore habité. Les gardiens doivent en assurer l’entretien mais aussi accueillir les vingt-quatre mille touristes qui débarquent chaque année et découvrent, ébahis, la beauté de l’édifice. Une véritable récompense car l’accès au phare, soumis aux aléas de la météo, des courants et de la marée, n’est pas toujours aisé. Dans un paysage lunaire, certains finissent parfois dans l’eau jusqu’au genou. Une aventure qui ne ressemble à aucune autre…

à voir
Phare de Cordouan,
Le Verdon-sur-Mer (33)
www.phare-de-cordouan.fr
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