Gazette Drouot logo print

Comment devient-on mécène ?

Publié le , par Sarah Hugounenq

Si la philanthropie est vue comme l’apanage des puissants, les PME en sont la force vive. Entrons dans les coulisses de leur engagement à travers les motivations de quatre sociétés, impliquées aux côtés du musée des Arts décoratifs.

AD Intérieurs 2014, musée des Arts décoratifs, Paris. Scénographie conçue par Tétris.... Comment devient-on mécène ?
AD Intérieurs 2014, musée des Arts décoratifs, Paris. Scénographie conçue par Tétris.
© Vincent Darre

Le chiffre est édifiant : 97 % des entreprises mécènes ont moins de 250 salariés. Pourtant, l’activité philanthropique ne relève en rien de l’évidence pour une petite structure. Comment franchissent-elles le pas ? «La rencontre avec les équipes, tant pour leurs personnalités que pour leur vision nous a convaincus», confie Gilles Lasbordes, directeur général adjoint de Première Vision, salon des professionnels de la mode, qui a décidé de soutenir l’exposition «Déboutonner la mode» en 2015 au musée des Arts décoratifs de Paris (MAD). La complicité avec le porteur de projet est un élément déclencheur. «La relation établie avec le musée est primordiale dans le mécénat. C’est ce qui nous a donné confiance dès le départ et nous a permis d’oser entrer dans cet univers aussi noble que celui du musée, que nous connaissions moins», admet Noémie Terzian, responsable marketing de la société Tétris, pilier de l’exposition AD Intérieurs 2014. Obligé par son statut associatif de financer ses activités sur ses ressources propres, le musée des Arts décoratifs excelle dans l’approche individualisée du donateur. «Nous cultivons cette relation très personnelle avec le partenaire. La spécificité de notre mécénat est la forte implication des équipes autour des partenariats. L’esprit de la maison veut que les conservateurs et directeurs soient présents en amont et en aval de chaque collaboration», assène Juliette Sirinelli, responsable mécénat de l’institution.

La relation établie avec le musée est primordiale dans le mécénat.

Un dialogue naturel avec les entreprises
Portés par la présidence incarnée aujourd’hui par Pierre-Alexis Dumas, directeur artistique d’Hermès, et autrefois par Hélène David-Weill, épouse de Michel David-Weill  petit-fils du collectionneur David David-Weill , les soutiens financiers privés ont façonné le musée. Ils témoignent de sa culture ancienne du dialogue avec les amateurs. «Le mécénat et les donateurs font partie de notre ADN», poursuit Juliette Sirinelli. «Nés de l’industrie, nous avons donc naturellement tissé des liens avec le milieu des entreprises. Les grandes maisons de luxe sont présentes dans nos collections, ce qui facilite notre dialogue. De plus, étant donné la spécificité de notre institution et la nature très diversifiée de nos collections et nos activités, il est nécessaire de nous renouveler et d’élargir sans cesse le champ de la prospection de mécènes. Aussi, nous n’hésitons pas à aller au-delà de la sphère proprement culturelle.» D’aucuns seront alors surpris qu’un acteur comme Première Vision s’engage à leurs côtés. Le partenariat est allé jusqu’à l’organisation sur son salon d’une exposition en résonance avec celle du musée, «Déboutonner la mode». Les fabricants de boutons ont ainsi joué le jeu, en sortant leurs plus belles pièces historiques. «Ce mécénat nous a permis d’accueillir nos grands acheteurs au musée et ainsi, de nous positionner comme un événement culturel qui dépasse le strict champ de la mode. Nous valorisions la dimension artistique, importante pour les stylistes : elle est aussi leur source d’inspiration», explique Gilles Lasbordes, qui signait alors sa première collaboration avec un musée.

 

Exposition «Déboutonner la mode», Les Arts Décoratifs, Paris, 2015, soutenu par Première Vision.
Exposition «Déboutonner la mode», Les Arts Décoratifs, Paris, 2015, soutenu par Première Vision. © Luc Boegly

L’art, émanation de prestige
L’aura que procure la culture est définitivement un autre facteur déterminant, et se retrouve dans tous les discours. «Destination de shopping de luxe, La Vallée Village a toujours eu à cœur d’offrir à ses clients une ouverture sur le monde de l’art et de la culture et ce historiquement, via sa galerie d’art au cœur du Village», note Laurence Corteggiani, directrice marketing de la société, déjà mécène au Grand Palais. Fait plus rare, la firme a choisi de soutenir la restauration de six œuvres de la collection tissu du MAD. «Participer à la préservation par la restauration d’une partie de notre histoire de la mode nous permet de prendre part intimement au métier du musée et à sa vocation, tout en étant en lien avec nos valeurs et notre métier», poursuit Laurence Corteggiani. En écho, pour la première fois, l’entreprise d’aménagement Tétris investissait le champ culturel, qu’elle pensait jusque-là éloigné de son cœur de métier, rompue aux milieux de la logistique et de l’industrie. Résultat ? «Cela a prouvé notre capacité à accompagner les exigences d’un architecte, qui plus est dans un milieu contraint comme un musée, avec ses normes de conservation. Ce fut une belle opportunité pour nous extraire de l’aspect ” travaux ” que revêt l’entreprise, et d’asseoir notre crédibilité design», explique Noémie Terzian. L’enthousiasme fut tel que l’opération devrait influer jusque sur le positionnement de l’aménageur. «Cette expérience va peut-être nous ouvrir d’autres portes et nous permettre de développer une expertise sur un autre type d’actif qu’est le musée», se réjouit la responsable marketing.

« Le mécénat de compétences s’est imposé. Un soutien financier n’aurait jamais permis de promouvoir ainsi nos savoir-faire et notre créativité. »

Le Mécénat, une vitrine des savoir-faire
L’enjeu était tout autre pour Erco, engagé pour l’exposition «Roger Tallon, le design en mouvement» en 2016  le designer a travaillé pour l’entreprise dans les années 1970. Concepteur des lumières de nombreuses institutions culturelles, de la galerie des Offices à Florence au Louvre-Lens, le spécialiste de l’éclairage ne cherchait donc pas à faire ses preuves. «Erco est historiquement ancré dans le domaine culturel et muséographique. Faire du mécénat dans notre cœur de métier n’entre pas en concurrence avec nos activités commerciales. Par ce soutien, nous disposons d’une vitrine de nos savoir-faire dans un cadre magistral pour nos clients et nos prospects. Nous aurions beaucoup moins d’intérêt à devenir mécène pour l’éclairage d’un immeuble de bureaux par exemple. En outre, les contreparties de communication grand public via notre logo ont peu d’intérêt, puisque notre clientèle est professionnelle», analyse Christophe Vedel, directeur commercial d’Erco. Déjà mécène en 2014 du château de Chambord, pour lequel elle a conçu des éclairages en extérieur, ou bientôt au pavillon de l’Arsenal, la société développe une philanthropie sur mesure. «Notre mécénat est lié au caractère familial de l’entreprise, qui cultive ainsi une vision à long terme», rappelle le directeur commercial. Si le soutien à l’exposition «Roger Tallon» fut financier, l’établissement préfère d’ordinaire s’engager par la mise à disposition de ses talents. Pour ce faire, le musée est le théâtre le plus séduisant et le plus noble aux yeux d’une entreprise désireuse de faire montre de son expertise.
«Le mécénat de compétences en faveur de l’exposition AD Intérieurs 2014, s’est imposé. Un soutien financier n’aurait jamais permis de promouvoir ainsi nos savoir-faire et notre créativité», reconnaît Noémie Terzian. Alors qu’elle engageait sa société pour la première fois dans un mécénat, la responsable marketing a opté pour l’implication de ses salariés, demandant souvent plus de structuration dans la stratégie de l’entreprise. Ce type de partenariat a le vent en poupe et prouve ici qu’il est accessible à toutes les tailles d’entreprise, au même titre que le don financier ou en nature. «La relation avec un primo-mécène demande plus de temps et d’investissement qu’avec une entreprise dont la politique de mécénat est déjà établie. Le dialogue que nous nouons avec ces nouveaux partenaires est riche et stimulant. Outre leur curiosité et leur enthousiasme, nous jouons auprès d’eux un véritable rôle d’éducation au mécénat. Nous les accompagnons dans la mise en œuvre concrète des différents aspects du projet : juridique, communication, relations publiques, implication de la gouvernance… Le dialogue doit donc être nourri et continu», conclut l’enthousiaste Juliette Sirinelli, du musée des Arts décoratifs.

 

Exposition «Roger Tallon, le design en mouvement», Les Arts Décoratifs, Paris, 2016, soutenu par Erco.
Exposition «Roger Tallon, le design en mouvement», Les Arts Décoratifs, Paris, 2016, soutenu par Erco.© Luc Boegly
Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 2 articles.
Il vous reste 1 article(s) à lire.
Je m'abonne