Combats d’échasses aux Marquises

Le 09 juillet 2020, par Philippe Dufour

Artefacts d’essence sacrée, une paire d’étriers des Marquises permettaient aux lutteurs sur échasses de s’affronter en l’honneur des dieux et des défunts. À Louviers, au vu de leur ancienneté et de leur rareté, il devraient bientôt remporter une nouvelle victoire.

Iles Marquises, début du XIXe siècle. Paire d’étriers d’échasses ou tapuvae, bois dur à très ancienne patine brune d’usage, h. 33, 2 et 36,2 cm.
Estimation : 8 000/ 12 000 

Dans la cosmogonie polynésienne, le tiki, mi-divin, mi-humain, occupe une place fondamentale, due à sa qualité de premier homme, qui a engendré tous les autres. Aussi sa figure mythique constitue-t-elle un motif récurrent, sur toutes les terres émergées de cette vaste région du monde. La voici constituant l'élément central sur deux tapuvae, ou étriers d’échasse : l’artiste l’a représentée debout, les jambes fléchies, le dos cambré et les mains posées sur l’abdomen. Le visage de l’être surnaturel présente un nez épaté et de grands yeux circulaires, caractéristiques. Quant à son corps, comme toute la surface des repose-pieds, il a été finement gravé d’un décor géométrique, réalisé à l’aide d’un outil de pierre ou d’un coquillage affûté. Avec le temps et les frottements dus à un usage répété, les deux accessoires sportifs, taillés chacun dans un seul morceau de bois dur (peut-être du toa, ou «bois de fer»), ont acquis une patine glacée. C’est aux îles Marquises qu’il faut aller chercher l’origine de ces deux pièces à la beauté captivante –une vraie paire, ce qui n’est pas courant… Là, comme dans beaucoup d’îles de Polynésie, on pratiquait les combats sur échasses. Il s’agit en fait de joutes données lors des fêtes sacrées ou funéraires, au cours desquelles se mesuraient des athlètes de différents villages, sur des places publiques pavées appelées tohua. Fixées à des perches avec une cordelette de fibres de coco, les tapuvae étaient le reste du temps soigneusement gardées par les familles dirigeantes.
Une collection acquise à Rouen
En 1792, pour la première fois, ces jeux sur échasses sont décrits par le capitaine Étienne Marchand, après son long voyage dans les mers du Sud à bord du Solide. Mais c’est le père Mathias Garcia qui en fait le meilleur récit dans son ouvrage, paru à Paris en 1843,  Lettres sur les îles Marquises, tout en gommant leur aspect rituel  : «Parmi les plaisirs des enfants : les échasses. Ils en ont de si bien ciselées et représentant si bien les figures de leur dieu, qu’elles mériteraient de tenir place dans le cabinet des curieux. Sur ces échasses, qu’ils élèvent de trois et quatre pieds, ils se livrent des combats…» Après certainement bien des périples, nos deux étriers parviendront entre les mains de François Langlois. Cet industriel du drap s’est distingué en inventant de nouveaux procédés de teinture, mais également, à titre privé, pour avoir constitué un étonnant cabinet de curiosités dans sa propriété de Louviers. Il s’y installe en 1871 ; plus tard, il accrochera dans un salon cinq pièces d’art océanien (toutes proposées lors de la vente du 14 juillet), accompagnées par une chaise en vertèbres de baleine. Le collectionneur vient alors de quitter Rouen, et c’est probablement dans ce port tourné vers les destinations lointaines qu’il a acheté ses trésors, entre 1860 et 1870. Quant à son fournisseur, il pourrait bien s’agir de l’un des nombreux officiers de marine qui – à l’exemple de l’amiral Jean-Baptiste Cécille et de ses artefacts maoris – ont pris l’habitude de rapporter dans la capitale normande des pièces ethnographiques, et de les céder à leurs admirateurs…

mardi 14 juillet 2020 - 14:00 - Live
Louviers - 28, rue Pierre-Mendès-France - 27400
Prunier
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