Colloque Caravage : l’heure du bilan

Le 24 janvier 2019, par Carole Blumenfeld

Lors du colloque du 9 janvier dernier à l’institut culturel italien, l’intervention de gianni papi n’est pas passée inaperçue. Ce spécialiste de la peinture caravagesque s’est exprimé sur la chronologie de la Madeleine, mais a aussi évoqué ses réserves lors de la table ronde qui concluait la journée.

Ecce homo, 1605 (?), attribué au Caravage dans le catalogue de l’exposition du musée Jacquemart-André, Gênes, Musei di Strada Nuova - Palazzo Bianco (détail).
© Musei di Strada Nuova


Gianni Papi a accepté de revenir pour nous sur quelques questions d’attribution divisant les spécialistes réunis lors du colloque «Caravage, une vie baroque. Nouveauté et réflexions sur les années romaines». La présence dans l’exposition du musée Jacquemart-André de l’Ecce homo de Gênes (Musei di Strada Nuova - Palazzo Bianco) a suscité une vague de scepticisme. Certains spécialistes, dont Jean-Pierre Cuzin ou Keith Christiansen, réfutent l’attribution au Caravage. Dans le dernier numéro de la Gazette Drouot (n° 2, page 28), le directeur du département des tableaux européens du Metropolitan Museum of Art de New York nous confiait en effet que si le tableau «est classé sous le nom de Caravage dans absolument tous les ouvrages sur l’artiste, j’ai toujours eu l’impression que l’attribution ne peut être soutenue ni d’un point de vue stylistique ni sur des bases techniques, et moins encore à partir de sources documentaires. Son acceptation n’est que la conséquence du poids d’une longue tradition, qui semble avoir interdit toute réévaluation critique.» Si Gianni Papi dont l’un des faits d’armes les plus célèbres est d’avoir prouvé que le jeune Ribera et le Maître du Jugement de Salomon ne faisaient qu’un prend acte de ces réticences, et conçoit tout à fait combien l’hypothèse romaine semble fragile et «extrêmement difficile à intégrer à ce corpus d’œuvres» la provenance Massimo Massimi lui semble d’ailleurs impossible à soutenir , il propose, tout en restant prudent, de le considérer comme un tableau de la période sicilienne du Caravage. «Cela me semblerait beaucoup plus plausible, d’autant plus qu’il en existe des copies en Sicile. En 2009, dans mon essai intitulé «Caravaggio e Santi di Tito», dans Tra Controriforma e Novecento puis à nouveau en 2014, j’ai publié un Christ de douleur de Santi di Tito dont Caravage pourrait s’être inspiré pour la figure du nu du Christ. L’œuvre de Santi di Tito pourrait provenir en effet de la collection de Fra Antonio Martelli, préfet des chevaliers de Malte à Messine et protecteur de Caravage, qui l’aurait acquis en Toscane. C’est une hypothèse qui permettrait de faire le lien avec les Histoires de la Passion que Niccolò di Giacomo commanda à Caravage lors de son séjour à Messine.» À Paris, Gianni Papi a également vu pour la première fois en octobre la Madeleine en extase découverte par Mina Gregori, qui n’avait jusqu’alors jamais été présentée au public en Europe, et sur la datation de laquelle la grande dame de la fondation Roberto Longhi ne se prononce pas dans le catalogue de l’exposition «Caravage à Rome, amis & ennemis» rappelons que le peintre quitte Rome en 1606. «La composition date selon moi de 1610 et a été peinte peu avant le dernier voyage de Caravage. C’est le tableau mentionné dans les documents qu’il emporta sur le bateau le conduisant à Porto Ercole. Le problème est de savoir si cette œuvre existe encore aujourd’hui ! Parmi toutes les versions connues, celle me semblant la plus proche de l’original est la Madeleine «Klain» (également présentée au musée Jacquemart-André, ndlr), mais, même pour celle-ci, je reste dubitatif. Le tableau publié par Mina Gregori appartient, selon moi, au corpus réalisé à partir de la copie de Finson. Je ne suis absolument pas convaincu par cette attribution.» Dernier point, longuement évoqué lors du colloque par les différents intervenants : les deux versions de Saint François en méditation. À Paris, seule celle provenant de Carpineto Romano et aujourd’hui déposée au Palazzo Barberini est exposée, celle de l’église Santa Maria della Concezione étant désormais reléguée au rang de copie un autre débat qui ne fait pas consensus. Gianni Papi a son avis : «Ni l’une ni l’autre ne me semblent revenir au maître. Quand j’ai vu le tableau de Carpineto dans l’exposition «Dentro Caravaggio» à Milan (Palazzo Reale, 2017-2018, ndlr), aux côtés des autres œuvres de l’artiste, j’avais été frappé par ses faiblesses, peut-être dues à son état de conservation, mais tout de même ! C’est un tableau qui ne me convainc pas. L’autre composition du sujet, le Saint François en méditation de Crémone, est tellement plus forte !» L’un des grands mérites du colloque est d’avoir pu réunir presque toute la communauté scientifique travaillant sur l’artiste ; même Mina Gregori avait fait le déplacement. En cela, Maria Cristina Terzaghi et Francesca Cappelletti ont réussi un tour de force. Si des divergences majeures divisent les uns et les autres sur l’attribution des tableaux évoqués par Gianni Papi, il n’est pas inutile de rappeler que la redécouverte de l’œuvre du Caravage reste extrêmement récente. Le peintre demeure une énigme et peut-être le plus beau sujet de l’histoire de l’art italien. Il y a fort à gager que dans quelques décennies, notre vision de son œuvre sera encore sujette à débat. Prochain épisode : Naples, à partir d’avril prochain. Le directeur du musée de Capodimonte, Sylvain Bellenger, a confié à Maria Cristina Terzaghi le commissariat de «Caravage à Naples», une première.

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