Collections Aristophil opus IV

On 21 March 2019, by Philippe Dufour

Manuscrits, correspondances et éditions rares, ou encore dessins et peintures forment ce fonds hétéroclite mais cohérent. La prochaine session de vacations en dévoile des pans exceptionnels, surtout artistiques et historiques.

Henri Martin (1860-1943), Le Bassin, huile sur toile, signée en bas à gauche, numérotée 5 au dos, 66 88 cm (détail). Vente n° 15 B, lundi 1er avril
Estimation : 300 000/500 000 


C’est désormais un rendez-vous parisien très attendu : la dispersion à épisodes du fonds  colossal  de la société Aristophil reprend ce printemps, avec un opus, quatrième du nom, tout aussi étoffé que les précédents. Pilotée par les quatre maisons de ventes aux enchères  Aguttes, Artcurial, Drouot Estimations et Ader réunies sous le sigle OVA («Opérateurs de ventes pour les collections Aristophil»), la session est découpée en sept vacations, qui ne nécessiteront pas moins de cinq jours. Obéissant à une volonté de classement instaurée dès l’origine, elle s’ordonne cette fois autour de deux thèmes centraux, les beaux-arts et l’histoire, tout en revenant encore sur la littérature, tant les réserves semblent inépuisables en ce domaine. Grande nouveauté de cette séquence : le dévoilement, en deux ventes successives, de dessins et de peintures qui vont subtilement dialoguer avec des écrits de leurs auteurs. Le lundi 1er avril, Aguttes présentera ainsi un courrier de février 1890 signé de Vincent Van Gogh : «Une lettre vraiment capitale, souligne l’expert Thierry Bodin, car écrite au premier critique qui reconnut son génie, Albert Aurier.» Estimée 80 000/100 000 €, elle fera écho au dessin contemporain d’un Champ de blé fermé par un mur…. Croqué à l’asile de Saint-Rémy-de-Provence, ce dernier devrait s’appréhender autour de 250 000/300 000 €. Autre résonance savante, celle donnée par les huit toiles d’Henri Martin  dont Le Bassin, acheté 929 400 € lors de la vente de la collection Paul Riff, par Rennes Enchères en avril 2012, et ici estimé 300 000/500 000 €  à sa correspondance avec Émile Toulouse, d’environ 680 pages, accessible autour de 12 000 €. Quant à Pierre-Auguste Renoir, il sera aussi présent à travers lettres et tableaux, dont une Femme en rose dans un paysage à Cagnes (300 000/500 000 €). Le lendemain mardi 2 avril, Artcurial poursuivra cette thématique artistique mêlant œuvres et écrits d’artistes, du XVIe au XXe siècle. On attend beaucoup, en particulier, de l’Album d’Angleterre d’Eugène Delacroix, réalisé en 1825 et recélant de remarquables études de la Tamise (150 000/200 000 €). Plus modernes, des artistes, comme Raoul Dufy ou Léonard Foujita, ont laissé leurs signatures, mais aussi des compositions parfois très élaborées dans le livre d’or du restaurant parisien Chez Marianne, de 1922 à 1951.
 

Vincent Van Gogh (1853-1890), Champ de blé fermé par un mur - coin de la clôture derrière l’hospice Saint-Paul, 1890, crayon sur papier marouflé sur p
Vincent Van Gogh (1853-1890), Champ de blé fermé par un mur - coin de la clôture derrière l’hospice Saint-Paul, 1890, crayon sur papier marouflé sur papier, 24,5 33 cm. Vente n° 15 B, lundi 1er avril
Estimation : 250 000/300 000 


Henri de Navarre écrit à Henri III, Bonaparte à Joséphine
La grande Histoire s’illustrera tout au long des deux jours de ventes, dont le premier promet un véritable feu d’artifices, nourri des correspondances de grandes figures du passé. Un ensemble impressionnant de lettres de rois de France, proposé par Aguttes le jeudi 4 avril, s’ouvre sur une missive de Charles VII, en date du 4 avril 1445, relatant une attaque ennemie (8 000/10 000 €). Mais la plus importante demeure sans doute celle du futur Henri IV à son cousin le roi Henri III, le 21 juillet 1585, contestant la paix de Nemours ; acquise à 56 451 € par Aristophil lors de la prestigieuse vente du comte Claude de Flers chez Piasa le 27 mars 2007  à l’instar de beaucoup d’autres pièces anciennes de la vacation , elle est estimée 20 000/30 000 €. Du XVIIIe siècle, on aura de nombreux témoignages de femmes de pouvoir, parmi lesquelles Catherine II, Marie-Thérèse d’Autriche, ou encore la Pompadour ; le plus émouvant demeure sans doute le courrier que Marie-Antoinette, aux abois, adresse en 1790 au duc de Polignac parti à Vienne (10 000/12 000 €). Surviennent ensuite les figures marquantes de la Révolution et de l’Empire, Maximilien de Robespierre en tête, qui répond aux Jacobins d’Avignon, avec ces deux pages requérant 5 000/7 000 €. Le même jour, la maison Ader évoque cette période de grands bouleversements, préfigurée par des écrits rarissimes, tel le manuscrit autographe du seul roman écrit par Jean-Paul Marat : Les Avantures du jeune conte Potowski, rédigé vers 1770-1771, où son projet politique radical est déjà explicite (150 000/200 000 €). Cependant, l’accent a ici été mis sur les écrits napoléoniens, dont la correspondance-fleuve de l’Empereur, désormais mieux connue grâce à son édition exhaustive (voir interview, page de droite). Pour Thierry Bodin, au-delà des relations militaires, «il faut relire ces feuillets qui rappellent la passion de Bonaparte pour Joséphine, et surtout, écrite par le jeune général pendant la campagne d’Italie en 1796, une magnifique lettre d’amour», promettant une bataille entre 100 000 et 120 000 €. Le premier Empire, c’est encore le thème choisi par Drouot Estimations le vendredi 5 avril, avec une vertigineuse sélection d’ouvrages reliés aux armes de l’Empereur de ses sœurs, ses frères, et bien sûr de Joséphine et Marie-Louise. Ne citons ici que la plus éminente pièce de cette bibliothèque impériale, pierre angulaire de la nouvelle société : le fameux Code civil des Français de 1804 accompagné du Code de procédure civile de 1806, deux ouvrages sur vélin tirés chacun à trois exemplaires seulement, destinés à chacun des trois consuls, celui-ci ayant été la propriété de Charles-François Lebrun, dont il porte l’initiale. Pour cette édition originale en deux volumes, il faut prévoir 80 000/100 000 €. La fin du second Empire est quant à elle évoquée par les témoignages sur la guerre de 1870-1871 émaillant la vente menée par Aguttes, ce même 5 avril, autour de l’histoire postale et des ballons montés. On en retiendra une pièce exceptionnelle : la lettre confiée aux aéronautes depuis Paris par Victor Hugo, datée du 17 octobre 1870, et destinée à Eugène Rascol au Courrier de l’Europe, hebdomadaire français à Londres, qui devrait aujourd’hui récolter entre 15 000 et 18 000 €.

 

Code civil des Français, édition originale et seule officielle, Paris, De l’Imprimerie de la République, An XII-1804  Code de procédure civile, éditio
Code civil des Français, édition originale et seule officielle, Paris, De l’Imprimerie de la République, An XII-1804  Code de procédure civile, édition originale et seule officielle, Paris, De l’Imprimerie impériale, 1806. Deux volumes in-4°, maroquin bleu nuit à long grain, roulettes à la grecque et aux palmettes encadrant les plats, chiffre frappé au centre. Vente n° 21, vendredi 5 avril
Estimation : 80 000/100 000 


Des monuments de la littérature
Autre spécialité des collections Aristophil, la littérature aura voix au chapitre, et tout particulièrement le mercredi 3 avril avec les auteurs du XXe siècle, qui devraient recueillir les plus beaux résultats. On aura ainsi loisir d’admirer le manuscrit autographe signé par Paul Éluard des Jeux de la poupée, daté « 27 janvier - 4 février 1939 » ; il correspond à la première publication de ce texte, dans le tiré à part de la revue Messages de 1939 ; précisons qu’il est accompagné de trois épreuves photographiques originales de Hans Bellmer. Une conjonction de talents qui devrait pour le moins susciter 100 000 à 150 000 €. Le surréalisme reste au plus fort toujours, avec son pape, André Breton, et Louis Aragon, auteurs à quatre mains du Trésor des jésuites, une pièce présentée sous forme d’un manuscrit autographe, de 1928, accompagné de deux photographies de Man Ray (40 000/50 000 €). Mais c’est leur ancêtre en mots Arthur Rimbaud qui sera le plus recherché avec Bonne pensée du matin, écrit durant l’été 1872. Pour l’expert Claude Oterelo, «cette simple feuille in-8° à l’encre, dans une calligraphie soignée, est primordiale car envoyée à Verlaine, qui la gardera jusqu’à sa mort, à un moment où celui-ci vient de renvoyer l’adolescent dans les Ardennes». Un tournant décisif dans la vie des deux amants, qui pourrait bien la faire s’envoler au-delà des 150 000/200 000 € attendus.

 

Arthur Rimbaud (1854-1891), Bonne pensée du matin, poème autographe, été 1872, une page in-8° à l’encre. Vente n° 17, mercredi 3 avril Estimation : 15
Arthur Rimbaud (1854-1891), Bonne pensée du matin, poème autographe, été 1872, une page in-8° à l’encre. Vente n° 17, mercredi 3 avril
Estimation : 150 000/200 000 




 

3 questions
à François Houdecek
Membre de la Fondation Napoléon et responsable des projets spéciaux

Comment le projet d’éditer toute la correspondance napoléonienne, sous votre direction, a-t-il été décidé ?
Il est né en 2002 des volontés combinées du baron Gourgaud, alors président de la Fondation Napoléon, et de Thierry Lentz, son directeur. L’idée était de publier en une seule série de volumes le plus grand nombre possible de lettres de Napoléon Ier, à destination des chercheurs et des passionnés. Pendant quinze ans, dans les archives publiques ou privées, en France comme à l’étranger, nous nous sommes mis en quête des missives de l’Empereur. Le premier volume a été publié en 2004, le quinzième en mai 2018.

Napoléon Bonaparte était un grand épistolier…
Nous publions près de 40 500 lettres qui couvrent l’essentiel de la carrière de Napoléon. La première date de 1784, il n’a alors que 15 ans, la dernière de 1821. Il y annonce sa mort à Hudson Lowe, gouverneur de Sainte-Hélène. Dans sa volonté de gérer au plus près les affaires publiques et militaires, Napoléon fut effectivement un grand épistolier. À Paris, Madrid ou Moscou, il gouverne l’État par le biais de sa correspondance. Peu de souverains ont connu une telle activité épistolaire, ni surtout tant de publications !

Entre ses destinataires militaires, civils et familiaux, comment se répartit cette correspondance ?
Napoléon dictait ses lettres à ses secrétaires, qui devaient attraper à la volée les impériales paroles. Plusieurs dizaines de missives par jour pouvaient sortir du cabinet de travail de l’Empereur. L’essentiel de l’activité épistolaire de Napoléon est d’ordre militaire et diplomatique. Les affaires civiles prennent souvent la forme d’apostilles sur les rapports qui étaient soumis par les ministres. Les lettres aux impératrices sont autographes, mais ne représentent qu’une toute petite part de la correspondance de Napoléon.
 


 
Napoléon Ier (1769-1821) Empereur. L.A.S. «BP», Quartier Général Milan 28 floréal IV (17 mai 1796), à sa femme Joséphine, «La Citoyenne Bonaparte Rue
Napoléon Ier (1769-1821) Empereur. L.A.S. «BP», Quartier Général Milan 28 floréal IV (17 mai 1796), à sa femme Joséphine, «La Citoyenne Bonaparte Rue Chanterelle [sic] N° 6 Paris». Une page in-folio, cachet de cire rouge (brisé, petite  déchirure marginale par bris de cachet). Vente n° 18, jeudi 4 avril
Estimation : 100 000/120 000 
 
À SAVOIR
DROUOT-RICHELIEU
SALLE 6



Lundi 1er avril, à 14 h
n° 15 A - Beaux-Arts
Écrits & correspondances de peintres
OVA - Aguttes. M. Bodin.

Lundi 1er avril, à 16 h 30
n° 15 B - Beaux-Arts
Impressionnistes & modernes
OVA - Aguttes. Mme Reynier-Aguttes.

Mardi 2 avril, à 14 h
n° 16 - Beaux-Arts
Écrits et oeuvres d’artistes du XVIe au XXe siècle.
OVA - Artcurial. M. Romaneix.

Mercredi 3 avril, à 14 h
n° 17 - Littérature
Poésie & littérature des XIXe et XXe siècles
OVA - Aguttes. M. Oterelo.

Jeudi 4 avril, à 14 h
n° 18 - Histoire – Feuillets d’histoire
OVA - Ader. M. Bodin.

Jeudi 4 avril, à 16 h 30
n° 19 - Histoire – Grandes figures historiques
OVA - Aguttes. M. Bodin.

Vendredi 5 avril, à 13 h 30
n° 20 - Histoire postale – Guerre de 1870-1871
OVA - Aguttes. MM. Jacquart, Mordente.

Vendredi 5 avril, à 16 h 15
n° 21 - Histoire – Bibliothèque napoléonienne
OVA - Drouot Estimations. M. Courvoisier.


EXPOSITIONS
Pour les sept ventes :
samedi 30 et dimanche 31 mars
salles 5-6 et 9, de 11 h à 18 h.
Chaque matin de la vente concernée,
salle 6, de 11 h à 12 h.
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