Collection Weil Thenon, la peinture du sol au plafond 

Le 12 mars 2020, par Laurence Mouillefarine

400 œuvres, 300 artistes figuratifs ou abstraits ! La collection Weil Thenon, acquise en grande majorité dans les salles de ventes, revient aux enchères. Ou comment un couple d’amateurs s’est fait plaisir, durant quarante ans, sans disposer de gros moyens.

André Lhote (1885-1962), Oranger et cyprès, 1910, huile sur toile rentoilée, 73 52 cm (détail).
Estimation : 8 000/10 000 

Le marathon va durer plus de dix heures. Trois après-midi. Alexandre Millon disperse la collection Weil Thenon : 1 380 dessins et tableaux, rien de moins. Scènes de la Belle Époque, études d’animaux, paysages postimpressionnistes, compositions abstraites... Un ensemble stupéfiant par son ampleur. Qui étaient Claude Weil et Jacques Thenon ? Elle était magistrat, lui, directeur à la compagnie Gaz de France. Ils s’étaient sagement rencontrés durant leurs études de droit ; ils ne se sont jamais quittés. Philippe Bismuth, marchand parisien, associé de la Galerie des modernes, les a connus, gamin. Les Thenon étaient proches de ses parents. Il se souvient surtout de Madame – forte personnalité, une intelligence qui la conduira à la présidence du tribunal de grande instance de Nanterre, son énergie, son humour pince-sans-rire. «Elle jurait comme un charretier, maman était effrayée à l’idée que j’entende ses gros mots. Un tailleur gris, un chemisier-cravate pour seule note de couleur, Madame Thenon n’était pas une coquette qui convoite bijoux et fourrures. Le couple n’avait pas d’enfants. Il ne voyageait pas. Il passait l’intégralité de son temps libre dans les salles de ventes.» Un but de sortie. Mieux, un rituel qui donne du sel à la vie… Cette passion les liait.
Au premier rang
Aux galeries d’art, les époux préféraient l’excitation, l’adrénaline qui monte en même temps que les enchères. Les week-ends, ils étaient à Versailles, à l’Hôtel Rameau chez Me Georges Blache ou à la galerie des Chevau-Légers, animée par le charmant Paul Martin. À Paris, ils hantaient les ventes en nocturne, celles qu’organisait Me Claude Robert dans son hôtel particulier de l’avenue d’Eylau. Et pour rien au monde ils n’auraient manqué les rendez-vous du 1er janvier de Me Francis Dupuy à Honfleur : une fête. Ils y glanaient des vues de Normandie pour garnir leur appartement de Deauville. Assis au premier rang, toujours, pour être au plus près du commissaire-priseur. «C’était une autre époque, s’émeut Philippe Bismuth, durant les années 1960, l’ambiance était détendue. L’officier ministériel s’adressait aux enchérisseurs par leur nom ; ils se sentaient exister. Les habitués liaient connaissance. C’est ainsi que les Thenon ont croisé les Bismuth, férus d’art abstrait. Ensemble, ils visitaient les expositions du samedi. Le dimanche, ils se retrouvaient pour déjeuner à Versailles, au restaurant La Chasse, avant d’assister à la vente, qu’ils suivaient, studieux, du premier au dernier lot.» Le petit Philippe s’ennuyait. Pour se distraire, il jouait aux billes dans la cour de l’hôtel. «La vacation terminée, ils allaient chez les uns ou chez les autres prendre un apéritif. Si les Bismuth recevaient, rue de Lubeck, on s’arrêtait acheter des macarons chez Carette. Si la collation avait lieu chez les Thenon, qui demeuraient rue Verniquet, dans le XVIIe arrondissement, ils passaient par la maison Pou se fournir en pâté en croûte. Un verre whisky en main pour ces messieurs, un doigt de Porto pour les dames, les deux couples commentaient leurs acquisitions, comparaient, se congratulaient.»

 

Theo Van Rysselberghe (1862-1926), Portrait de Roger Martin du Gard, 1926, huile sur toile, 116 x 81,5 cm (détail). Estimation : 15 000/25
Theo Van Rysselberghe (1862-1926), Portrait de Roger Martin du Gard, 1926, huile sur toile, 116 81,5 cm (détail).
Estimation : 15 000/25 000 

Le cœur qui bat…
Claude et Jacques Thenon ne disposaient pas de moyens financiers illimités. Ils ne pouvaient s’offrir les toiles majeures d’illustres maîtres. Qu’importe ! Les signatures plus modestes faisaient leur bonheur. S’ils détiennent des œuvres signées Louis Valtat, Maximilien Luce, André Derain, Maurice Denis, il s’agit, le plus souvent, de dessins, d’esquisses, de croquis. Sous l’influence de leurs amis, les Thenon viendront à l’abstraction. Riopelle ou Manessier, maîtres du genre, étaient-ils déjà cotés ? Ils soutiennent Jacques Germain, un second couteau, mais un joli pinceau... Leur budget ne leur permet pas de suivre Otto Freundlich, figure de l’avant-garde constructiviste ? Qu’à cela ne tienne, ils suivent la production colorée de son épouse, Jeanne Freundlich Kosnick-Kloss. L’essentiel est d’avoir le cœur qui bat. Un autre critère décide de leur choix : les dimensions de l’œuvre. Leur appartement, situé dans un immeuble moderne, n’étant pas grand et assez bas de plafond, ils sélectionnent les tableaux de petit format. Une toile imposante se fait cependant remarquer dans la collection : un portrait de Roger Martin du Gard par Theo Van Rysselberghe (non pointilliste) brossé en 1926, l’année de la disparition du peintre. Fin observateur, Philippe Bismuth y remarque une ressemblance entre le modèle et Monsieur Thenon : «Même tenue, costume gris, gilet brun, même corps un peu mou»… De ce portrait, le couple conserve deux fois la même version ! En négociant la deuxième, avait-il oublié qu’il en possédait déjà une ?

 

Fikret Moualla (1903-1967), Les Musiciens, 1962-1963, gouache sur papier, 33,5 x 55 cm. Estimation : 2 500/3 000 €
Fikret Moualla (1903-1967), Les Musiciens, 1962-1963, gouache sur papier, 33,5 55 cm.
Estimation : 2 500/3 000 


Un carnet d’écolier
«Les Thenon n’achetaient pas de l’art par goût de la décoration, analyse Philippe Bismuth, ni pour épater la galerie et encore moins pour spéculer. Ils n’ont jamais revendu la moindre toile, comme le font certains esthètes pour améliorer l’ensemble. Ils étaient atteints de collectionnite» [Qu’on se rassure, le virus n’est pas contagieux, ndlr]. Chez eux, les travaux d’artistes couvraient chaque millimètre des murs, s’entassaient du sol au plafond, s’empilaient à terre, occupaient la cuisine, la salle de bains et jusqu’aux commodités. À l’heure de l’inventaire, les spécialistes de la société Millon en dénichèrent au fond des placards, qui portaient encore collée l’étiquette de la vente. Quelle compensation, quel réconfort, recherchaient-ils dans l’accumulation ? Vaste question. L’un des époux tenait un registre, par ordre alphabétique d’auteurs, indiquant la date et le lieu de l’achat, le prix et, à l’encre rouge, la valeur en francs constants. En page de garde du répertoire, il, ou elle, prit soin de préciser : «Seules les œuvres jugées dignes de la collection ont été notées dans le présent catalogue.» Catalogue ? Un petit carnet d’écolier. Une fois à la retraite, les collectionneurs disposèrent de temps libre durant la semaine. Ils fréquentèrent l’Hôtel Drouot, souvent attirés par les dispersions de fonds d’atelier. «Les ventes d’atelier, constate l’expert Cécile Ritzenthaler, procurent un frisson supplémentaire. Les amateurs se sentent en communion avec l’artiste, à la source de la création.» Merveilleuses occasions, aussi, d’acquérir des œuvres en série ! Ainsi les Thenon ont-ils emporté, dans un seul élan, une vingtaine d’aquarelles de Marie Vorobieff Marevna, l’artiste de l’école de Paris, venue de Russie et installée à Montparnasse. Un autre jour – Ô combien audacieux –, ils enlevèrent dix fusains du sculpteur Lambert-Rucki. Parmi leurs chouchous, on découvre Fikret Moualla, expressionniste turc. Lequel s’avère aujourd’hui très prisé de ses compatriotes. C’est l’une des bonnes surprises qu’offre la vente. Il y en a d’autres, regardez bien ! Cécile Ritzenthaler en souligne quelques-unes en feuilletant le catalogue : «Cette lettre illustrée de Marquet, par exemple ; d’après le Comité Marquet, les documents annotés de l’artiste sont rares. Ou encore, ce paysage d’André Lhote, Oranger et cyprès, daté de 1910. Les toiles de ses débuts se voient peu sur le marché. Elle correspond à l’une des estimations les plus élevées : 8 000 à 10 000 €.» En revanche, avis aux amateurs : quantité d’œuvres sont accessibles à partir de 50, 100, 200 €. Quelle que soit leur valeur marchande, les héritiers des Thenon ont exigé que chaque pièce de la collection soit répertoriée, voire illustrée. Il était hors de question de disperser les trésors de leur tante en lots ! À les proposer un à un, ils font durer le plaisir.

 

 


 

mercredi 16 septembre 2020 - 14:00 - Live
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