Collection Renner, quand la médecine est un art pluriel

Le 15 février 2018, par Sophie Reyssat

Réunis par le couple pendant plus de quarante ans, leurs objets de pharmacie, de médecine et de chirurgie racontent l’évolution du quotidien des malades et des praticiens au fil des siècles.

Cœur attribué au docteur Thomas Jérôme Louis Auzoux (1797-1878), modèle d’anatomie clastique en papier mâché peint, étiquettes contrecollées nommant toutes les parties, 26 x 10,5 x 16,5 cm.
Estimation : 1 200 €


Adoptant la forme d’une pyramide triangulaire, le cœur est un muscle creux doté de quatre cavités, le myocarde, doué de contractions automatiques involontaires faisant de lui l’organe moteur de la circulation sanguine... On imagine sans peine Claude Renner, cardiologue de profession, régaler ses amis avec ses explications médicales devant le cœur démontable en papier mâché réalisé selon le modèle du docteur Auzoux (1797-1878), trônant dans l’entrée de sa maison de Chenevières-sur-Marne. C’est au dernier étage, cependant, que ses invités pouvaient prendre toute la mesure d’une passion qui a conduit le praticien et son épouse Danielle à collectionner des objets de médecine. Dans ce véritable musée privé, bien des récits et des anecdotes ont été contés aux visiteurs ayant eu le privilège d’y pénétrer. Outre leur intérêt scientifique évident, les objets réunis racontent en effet l’histoire de notre humanité.
 

Venise, XVIe siècle. Albarello à décor de feuillages sur fond bleu, d’un profil enturbanné et d’un jeune homme à collerette et chapeau dans des médail
Venise, XVIe siècle. Albarello à décor de feuillages sur fond bleu, d’un profil enturbanné et d’un jeune homme à collerette et chapeau dans des médaillons. 
Estimation : 4 000 €


Pour le bien des patients
Au commencement sont les biberons et la Vierge d’accouchée, en faïence de Nevers du XVIIIe siècle. Au bout du chemin attendent les étains religieux, ceux qui renferment l’huile bénite destinée à l’onction des malades. En cours de route, on pourra compter sur des onguents capables de réveiller les morts, précieusement conservés dans un albarello à l’effigie de saint Lazare, fabriqué à Palerme au XVIe siècle (autour de 2 000 €), se convertir aux ventouses et prendre les suppositoires et autres ovules fabriqués en série, au XIXe siècle, dans des moules en étain conçus à cet effet (environ 1 500 €). Bien des patients ont dû prier pour échapper aux saignées, dont témoignent encore ici nombre d’écuelles calibrées en étain. Paris, où l’on saignait plus qu’en aucun autre lieu selon Pierre Dionis, chirurgien et anatomiste sous Louis XIV, a longtemps été le principal centre de production de ce matériel médical. Au XVIIIe siècle, la saignée est prescrite par palettes, l’ordonnance standard étant de trois. Classées par ordre de prélèvement et placées au frais, elles sont observées le lendemain. Raffinement barbare, diront certains, le traitement peut être pratiqué avec des lancettes délicatement ornées, comme celles fabriquées par Charrière vers 1860, damasquinées au modèle de leur écrin de laiton (300 €). À côté de ces désagréments, tout a cependant été prévu pour faciliter la vie des patients, les borgnes pouvant faire leur choix parmi une large sélection d’yeux de verre, présentés en coffret, et les élégantes dures d’oreilles du XIXe siècle ayant le loisir de dissimuler l’appareillage de leur infirmité grâce à un éventail acoustique proposé par Frank-Valéry, à Paris. Une médecine tout en subtilité…

 

Première moitié du XVllle siècle. Cimarre balustre sur piédouche élevé en étain, poucier à graines, une anse fixe et une anse ballante polylobée à att
Première moitié du XVllle siècle. Cimarre balustre sur piédouche élevé en étain, poucier à graines, une anse fixe et une anse ballante polylobée à attache à tête d’angelots, «C» couronné, maître NLR, h. 30 cm.
Estimation : 1 500 €


À chacun sa collection
En tant que praticien, Claude Renner a naturellement été sensible aux outils de diagnostic que sont les stéthoscopes. En bois, celluloïd, bakélite, ivoire ou encore étain, provenant de différents pays, une trentaine de modèles illustrent leur évolution. Tous descendent de l’instrument primordial imaginé par René-Théophile-Hyacinthe Laennec (1781-1826) à l’hôpital Necker, en 1816 : un cylindre acoustique auquel le médecin collait son oreille pour écouter la cage thoracique de son patient. Bien que raillée par une partie de la presse médicale, l’invention fit immédiatement florès. Elle est aujourd’hui conservée dans les vitrines du musée d’Histoire de la médecine, à Paris, où le nom de Renner est bien connu. Le collectionneur disposait aussi d’un exemplaire également à vis en bois, mais fabriqué vers 1819-1826 (5 000 €). Parmi les autres objets de cœur réunis par le médecin, figurent les faïences médicales, représentant près du tiers de la collection tous types d’objets confondus, avec une mention spéciale pour les albarelli italiens du XVIe siècle. Parmi les plus belles pièces, des vases vénitiens à décors de profils en médaillon, et ceux réalisés en Sicile, figurant de saints personnages dans des paysages. Elles seront proposées dans une fourchette allant de 1 500 à 5 000 €. Danielle Renner s’est quant à elle passionnée pour les étains. Elle en a rassemblé plus de deux cents, pour moitié des pichets, en provenance de toutes les régions de France. Leur état de conservation est d’autant plus remarquable que ce matériau est fragile, aisément déformé et rapidement endommagé par un usage intensif. À ce titre, les objets étaient régulièrement fondus pour en fabriquer de nouveaux… La plupart des pièces datent ainsi du XIXe siècle, d’autant que le remplacement de l’étain par la faïence fut préconisé dès le siècle des Lumières en raison de la toxicité déclenchée par l’association avec le plomb. D’une insigne rareté, une saupoudreuse ornée de fleurs de lys à la fin du XVIIe siècle devrait ainsi être emportée entre 1 500 et 2 000 €, selon l’expert Philippe Boucaud. Un ustensile réalisé par maître G. Troche. Nombre de marques  poinçons de contrôle et signatures des potiers rendus obligatoires par Louis XIV, puis marques commerciales, mais aussi poinçons de propriété  seront appréciées par les spécialistes.

 

Quelques stéthoscopes de la collection, dont ci-contre, celui de Laennec, un modèle vissé en bois de cèdre ayant appartenu au docteur Gilopieu, vers 1
Quelques stéthoscopes de la collection, dont ci-contre, celui de Laennec, un modèle vissé en bois de cèdre ayant appartenu au docteur Gilopieu, vers 1819-1826, 31,5 4,1 cm.
Estimation : 5 000 


Âmes sensibles s’abstenir
Assidu des ventes publiques, où il était connu comme le loup blanc, le couple a également réuni un remarquable ensemble de coffrets évoquant bien des disciplines, des soins dentaires prodigués avec les ustensiles de détartrage du coutelier Capron, aux verres concaves et convexes, cylindriques et prismatiques, destinés aux ophtalmologistes. Toutes sortes d’instruments précieusement conservés dans leur écrin, de l’aspirateur du docteur Potain à l’écraseur de Chassaignac, intrigueront les profanes, quand ils ne les effraieront pas… La chirurgie tient en effet une place de choix dans cette collection. Sept coffrets consacrés à la trépanation seront ainsi proposés, dont un petit nécessaire du XVIIIe siècle dans sa boîte en maroquin rouge doré aux petits fers (750 €). Un procédé attesté dès le Mésolithique, soit environ 10 000 ans avant notre ère. L’archéologie ne dit pas si les patients ont été guéris, mais des traces de cicatrisation prouvent au moins qu’ils ont survécu à la délicate opération… La véritable évolution des pratiques chirurgicales aura lieu au XIXe siècle, comme le précise Denis Roland, attaché de conservation du patrimoine au Musée national de la Marine - École de médecine navale de Rochefort : «Une trentaine d’instruments chirurgicaux étaient utilisés à la fin du XVIIIe siècle ; on en compte plus de huit cents un siècle après. Il s’agit là du meilleur signe des progrès accomplis dans la connaissance du corps humain.» 

 

La chirurgie mise en boîte
Opérant au domicile de leurs patients, les chirurgiens du XIXe siècle ne peuvent se passer de coffrets de chirurgie dignes de ce nom. Heureusement pour eux, et pour leurs malades, l’instrumentation médicale connaît un tournant au début du siècle. Paris est le siège de cette révolution, avec à sa tête Frédéric Charrière (1803-1876), dont le nom est largement présent dans la collection (comptez autour de 1 500 € pour le coffret du professeur Nélaton). Parti d’un modeste atelier de repasseur-affûteur en 1820, il développe son activité au point d’employer pas moins de quatre cent cinquante ouvriers, faisant de son entreprise l’une des plus prospères de France. Il s’appuie pour cela sur les innovations techniques de son matériel, récompensé par une quinzaine de médailles, entre 1834 et 1873, et dont la performance et la qualité irréprochable ont contribué à faire évoluer la médecine. De quoi élever leur fabricant au rang de chevalier de la Légion d’honneur, une première pour un industriel. Devenu la capitale de la coutellerie médicale, Paris attire les talents. Louis Mathieu (1817-1879) est de ceux-là. Technicien hors pair, d’origine belge, il ne manque pas de faire ses classes chez Charrière avant d’ouvrir sa propre maison, en 1847. Comme celle de l’illustre pionnier, son adresse sera judicieusement installée boulevard Saint-Germain, à deux pas de la faculté de médecine. Cet artisan de premier plan, dont l’activité a perduré grâce à ses fils et successeurs, est également représenté dans la vente. On remarquera ainsi un coffret de chirurgien de Marine, à rapprocher de celui conservé au musée d’Histoire de la médecine à Paris. Le remarquable état de ses instruments, à manches d’ivoire et signés de son nom, prouve, comme les autres nécessaires présentés, que leur propriétaire tenait à ces ustensiles comme à la prunelle de ses yeux. Un autre modèle porte un nom illustre, celui de Victor Segalen. Médecin de Marine, ce contemporain de Guillaume Apollinaire s’est rendu célèbre par sa plume. La médecine est décidément une science bien humaine.
 
Nécessaire opératoire du docteur Segalen, fabrication de Mathieu, 118 bd Saint Germain, acajou et ébène, France, vers 1900, 52,8 x 28,4 x 14,5 cm. Est
Nécessaire opératoire du docteur Segalen, fabrication de Mathieu, 118 bd Saint Germain, acajou et ébène, France, vers 1900, 52,8 x 28,4 x 14,5 cm.
Estimation : 4 500 €
À lire
Histoire illustrée des étains médicaux, Claude Renner, Egv Éditions, 2010. Prix : 30 €.
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