Collection de Monsieur X. : à vos ordres !

Le 17 octobre 2019, par Anne Doridou-Heim

Second opus pour une collection de décorations et médailles de haute tenue : le défilé programmé sur deux jours s’annonce international et historique. Revue de détail.

Turquie, ordre de la Gloire, «Nishan-I-Iftihar», fondé vers 1831, bijou du premier type décerné par le sultan et réservé aux étrangers, argent doublé d’or entièrement serti de diamants, Turquie, 2e quart du XIXe siècle, h. 10 cm (avec la bélière), poids brut : 25 g.
Estimation : 4 000/6 000 

La collection de Monsieur X réunit un exceptionnel ensemble de médailles, bijoux et colliers d’ordre de chevalerie, dont la première dispersion a déjà fait figure d’événement. Cette fois, ce sont plus de cent cinquante pièces, dont quatre-vingts colliers, qui apparaîtront en rangs serrés avant d’être dispersées. Le monde de la phaléristique, en clair celui des ordres de chevalerie, décorations et médailles, se réjouit déjà de cette nouvelle offre, moins d’un an après les succès et les préemptions qui ont émaillé la première édition, en décembre 2018. On se souvient des 2,03 M€ de résultat total (voir l'article Impériale ! de la Gazette 2018, n° 44, page 82), un montant suffisamment rare dans cette spécialité pour être à nouveau signalé ; on n’a pas oublié non plus la participation de tous les acteurs internationaux du marché ni les deux acquisitions du musée de la Légion d’honneur sur des souvenirs du duc de Berry. La Russie impériale avançait alors en majesté, avec des résultats spectaculaires exceptionnels. Aujourd’hui encore, elle est en nombre et en qualité, même si les colliers les plus prestigieux ont été vendus lors de la première session. Rendons-lui un hommage mérité en débutant cette revue par ses souvenirs. Une clef de chambellan ouvre la voie (2 500/3 000 €).

Clef de chambellan en bronze doré et ciselé au chiffre du tsar Alexandre III, 15,4 x 5,5 cm. Estimation : 2 500/3 000 €
Clef de chambellan en bronze doré et ciselé au chiffre du tsar Alexandre III, 15,4 5,5 cm.
Estimation : 2 500/3 000 


Les clefs de nobles russes
En bronze ciselé et doré, gravé au chiffre du tsar Alexandre II, cet insigne de prestige offert à l’officier à l’occasion de son entrée en charge, rappelait la proximité de son détenteur avec l’Empereur, seul à avoir accès à sa chambre en permanence. On le surnommait «l’homme à la clef d’or»… un petit côté Bons baisers de Russie, non ? La première puissance au monde à instituer un système de médaille commémorative, dont une quarantaine sont ici proposées à quelques centaines d’euros, n’a introduit que tardivement les ordres de chevalerie. Pierre le Grand (1682-1725) avait souhaité en dédier un à saint Alexandre Nevski, destiné à des officiers pour acte de bravoure au combat et calqué sur le modèle de l’ordre militaire de Saint-Louis, fondé par Louis XIV en 1693. C’est finalement l’année de son décès, que la première promotion est remise par Catherine Ire, sans toutefois respecter les desseins initiaux de son époux, puisqu’elle récompense aussi bien des civils que des militaires. Une croix de chevalier en or à quatre branches émaillées rouge (poids brut : 20 g, 12 000/15 000 €) témoigne de cette histoire.

 

Suède, ordre de Vasa, fondé en 1772, collier de grand-croix en bronze doré, composé de seize maillons émaillés reliés par des chaînons, hu
Suède, ordre de Vasa, fondé en 1772, collier de grand-croix en bronze doré, composé de seize maillons émaillés reliés par des chaînons, huit aux armes du royaume de Suède, quatre aux armes du Holstein et quatre en forme de gerbes de Vasa, h. totale : 48 cm, poids brut : 312 g.
Estimation : 2 500/3 000 
Royaume de Wurtemberg, ordre de la Chasse fondé en 1702, devenu ordre de l’Aigle d’or en 1807, bijou de chevalier de l’ordre de la Chasse
Royaume de Wurtemberg, ordre de la Chasse fondé en 1702, devenu ordre de l’Aigle d’or en 1807, bijou de chevalier de l’ordre de la Chasse de Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie, en forme de croix à huit pointes, émaillées rouge et anglées d’aigles d’or, les extrémités des branches comblées de trompes de chasse émaillées rouge à embouchoirs tricolores ; médaillon émaillé vert au centre, orné à l’avers du monogramme «FR» couronné, diam. 6,5 cm, poids brut : 80 g.
Estimation : 40 000/60 000 


Un phénomène universel
«Cette collection a cela d’unique qu’elle convie à un véritable tour du monde des décorations. Nous n’en avons pas souvent de telles sur le marché français», se réjouit Jean-Christophe Palthey. Elle invite à autant de plongées dans l’histoire de quatre-vingt-dix pays, de leurs saints, de leurs faits d’armes, de la diplomatie et des reconnaissances officielles. Elle prouve ainsi que «la décoration est un phénomène universel. Ce second opus comporte peut-être moins de grosses pièces, mais il est plus ouvert, plus diversifié aussi», renchérit l’expert. L’Allemagne y tient une place toute spéciale, à l’époque de ses duchés et de ses différents royaumes, avec pas moins de soixante-quinze modèles, dont sans doute le temps fort de la vente : le bijou de chevalier de l’ordre de la Chasse de Jérôme Bonaparte, alors roi de Westphalie (1807-1813), selon le vœu de son Empereur de frère. La pièce est parfaitement historiée. L’ordre est fondé en 1702, alors que le Wurtemberg est encore un duché ; Napoléon Ier en est élu titulaire le 6 octobre 1805, trois jours avant son cadet. Les deux bijoux, celui de l’Empereur est désormais conservé au musée historique de Moscou, ont été récupérés par les Prussiens au soir de la bataille de Waterloo, le 18 juin 1815, lors du fameux épisode du «butin de la berline». Ils sont également assortis de leurs étiquettes d’inventaire en aluminium. «Celui de Jérôme Bonaparte est du type intermédiaire, c’est-à-dire qu’il comporte encore au revers les trompes de chasse entrelacées, mais présente déjà sur l’avers le chiffre ”FR” couronné de l’ordre de l’Aigle d’or.» De fait, en 1807, l’ordre de la Chasse deviendra celui de l’Aigle d’or, selon la volonté de Frédéric Ier, premier roi du Wurtemberg. «Même si cette pièce n’est pas dans un état de conservation parfait, elle est rarissime», ajoute l’expert, heureux d’avoir pu retracer son parcours. Les 40 000 à 60 000 € d’estimation ne devraient pas effrayer les amateurs de cette épopée. Pour mémoire, la plaque de chevalier de l’ordre de l’Aigle d’or de Napoléon Ier, provenant du palais de Monaco, avait atteint 165 000 € à Fontainebleau le 16 novembre 2014 (Osenat OVV, M. Dey).

 

3 questions à
Anne de Chefdebien
Conservateur du musée national de la Légion d’honneur et des ordres de chevalerie.

Lors de la première vente de cette collection, votre musée a acquis deux souvenirs du duc de Berry. Pourquoi l’avez-vous retenu, et intervenez-vous régulièrement sur le marché ?
L’acquisition des insignes de grand-croix de la Légion d’honneur du duc de Berry constituait un enrichissement très significatif. Cet ensemble illustre une étape déterminante dans l’histoire de la Légion d’honneur, celle de son appropriation par Louis XVIII, qui choisit de la conserver en en faisant un ordre royal. Il nomme grand-croix de l’ordre les princes de sa maison, dont le duc de Berry. La qualité du bijou, œuvre de l’orfèvre Coudray, est exceptionnelle, et nous n’avions aucun exemplaire de ce type très luxueux dans nos collections. L’enrichissement des collections du musée est l’un des axes de son rayonnement, et nous assurons une veille sur le marché de l’art à cet effet. Il s’agit d’illustrer l’histoire des ordres en s’appuyant sur des destins d’hommes et de femmes qui ont été décorés : nous privilégions donc les insignes attribués. La plupart des acquisitions sont financées par le mécénat, grâce à l’engagement de notre Société des amis.

Cette session comporte une plaque de grand-croix du modèle présidence de la Légion d’honneur. En quoi cette pièce est-elle rare ?
La plaque de la Légion d’honneur de la période de la Présidence est en effet un insigne rare. Ce modèle exceptionnel, anglé des drapeaux tricolores et portant en son centre l’aigle impériale – à la place du profil du Premier consul comme sur les plaques de la IIe République –, n’est pas explicitement codifié dans les textes. Il n’a existé que du 31 décembre 1851, lorsque l’aigle est rétablie sur les drapeaux et les insignes de la Légion d’honneur, au 1er février 1852, date du décret stipulant la reprise des insignes tels qu’ils étaient sous le premier Empire. De ce type, le musée expose la plaque de grand-croix du chancelier Pasquier, appartenant aux collections Spada, et une plaque de grand officier de Krettly.

La phaléristique est un domaine de passionnés assez discrets. La dispersion de tels ensembles contribue-t-elle à sa meilleure connaissance ?
Effectivement, et il est donc important de la faire rayonner aux yeux du grand public en démontrant que les insignes des ordres et décorations incarnent des valeurs, reflètent fidèlement des destins humains et accompagnent l’histoire. Nous ne pouvons que nous réjouir que des événements, comme des ventes prestigieuses, attirent l’attention du public et permettent de découvrir la beauté et l’intérêt de cette discipline.

 
France, ordre de la Légion d’honneur, plaque de grand-croix du modèle présidence en argent les branches ciselées à l’imitation des plaques
France, ordre de la Légion d’honneur, plaque de grand-croix du modèle présidence en argent les branches ciselées à l’imitation des plaques brodées, anglées de drapeaux et étendards en vermeil émaillé, h. 10,3 cm, poids brut : 44 g.
Estimation : 4 000/6 000 

Les colliers, joyaux du phalériste
«Ils sont le graal du collectionneur.» Cet ensemble en compte quatre-vingts, autant d’étapes d’un tour du monde passant par des destinations inattendues, comme le Guatemala, avec un modèle composé de maillons figurant des bas-reliefs mayas (ordre du Quetzal fondé en 1936, réservé aux chefs d’État, 2 000/3 000 €), et le Kenya avec l’ordre du Cœur d’or datant de 1966 (collier de chef, 600/800 €). Il convient d’ajouter la Malaisie (ordre de la Couronne de l’État, 1958, 3 000/4 000 €), le Nicaragua (ordre de Ruben Dario, 1947, 1 500/2 000 €), ou encore la Corée et son grand ordre de Mugunghwa, nom local de l’hibiscus (ensemble de dignitaire, 6 000/8 000 €). Ce dernier est également réservé aux chefs d’État en place et aux dirigeants des pays alliés. Ce rapide inventaire offre l’occasion à l’expert de rappeler qu’«autrefois le récipiendaire n’était pas titulaire du collier qu’il recevait, mais seulement dépositaire. À son décès, l’huissier de l’ordre venait le récupérer». Voilà pourquoi, il est quasiment impossible d’en trouver lorsque les ordres existent encore, comme c’est le cas dans la plupart des royautés européennes. Ainsi, le collier suédois de grand-croix en bronze doré émaillé de l’ordre de Vasa, fondé en 1772 (2 500/3 000 €), est une pièce qui devrait attiser bien des convoitises… Cette singularité explique également la multiplication des décorations pour collectionneurs (voir encadré ci-dessous). En France, du fait de la Révolution, les choses sont bien différentes. Les ordres de chevalerie, prestigieuses faveurs politiques entre les mains du souverain, rappelaient trop les privilèges de l’Ancien Régime, et la loi du 6 août 1791 votera leur abolition. Si Louis XVIII les rétablit en 1814, leur aura ne sera jamais restaurée. Ce sont autant de plaques, bijoux, croix et autres colliers qui restent à épingler… pour la plus grande joie des phaléristes !

 

Les reproductions pour collectionneurs
Aussi vraies que nature et particulièrement appréciées, les bien nommées «reproductions pour collectionneurs» permettent à ceux-ci de compléter leurs ensembles de pièces introuvables, car n’ayant été produites qu’en très peu d’exemplaires ou n’étant pas destinées à se trouver sur le marché. Il ne faut donc pas les regarder comme de simples copies car elles n’étaient pas fabriquées pour tromper, mais en réponse à une demande spéciale. Elles ont été exécutées à partir des matériaux utilisés pour les originaux et avec les outils d’époque, «parfois même par les orfèvres officiels», précise Jean-Christophe Palthey, et bien pour constituer «des documents d’illustration». Monsieur X était soucieux de donner à son ensemble une dimension d’universalité, aussi a-t-il eu recours à ces pièces. Les ventes publiques, particulièrement en Allemagne dans les années 1970-1980, lui ont offert de nombreuses occasions d’en acquérir. Le catalogue ne laisse planer aucun doute à leur sujet, «malheureusement ce n’était pas toujours le cas il y a quelque temps». Les estimations, ici comprises entre quelques centaines et quelques milliers d’euros, n’étaient pas les mêmes non plus…

 
Royaume de Prusse et royaume d’Angleterre, ordre de l’Aigle noir, ordre de la Jarretière, médaillon en vermeil à décor de rinceaux feuilla
Royaume de Prusse et royaume d’Angleterre, ordre de l’Aigle noir, ordre de la Jarretière, médaillon en vermeil à décor de rinceaux feuillagés, centre orné d’une miniature sur émail figurant à l’avers un «Lesser George», le revers chargé de la croix de l’ordre de l’Aigle noir de Prusse ceint d’une jarretière, 14,8 12,8 cm, poids brut : 462 g. Reproduction pour collectionneur, inspirée d’un bijou royal prussien.
Estimation : 3 000/3 500 
mardi 22 octobre 2019 - 09:00 - Live
Salle 15 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
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