Collection C.L., aux couleurs du temps

Le 18 juin 2020, par Anne Doridou-Heim

Telle une seconde peau, les reliures sont le fil rouge de cette érudite et singulière bibliothèque, bientôt dispersée à Drouot.

André Lambert (18841967),  Veterum Latinorum {…}. Florilège des lyriques latins, Paris, L’Estampe moderne, 1920, in-4°, gravures de l’auteur, reliure géométrique en maroquin lilas à multiples filets dorés de Pierre Legrain (1889-1929). Estimation : 4 000/6 000 €

Voici un ensemble constitué – mais peut-il en être autrement – avec le cœur et l’esprit de la curiosité. La collection C.L., réunie au fil d’une vie de découvertes, a souvent emprunté des chemins de traverse ; on n’y retrouve guère les grands classiques de la littérature, mais des ouvrages de bibliophilie, tantôt précieux, tantôt modestes, et toujours choisis avec discernement et singularité. Ici, ce n’est pas une thématique qui a guidé le collectionneur : les cent soixante-sept livres et manuscrits proposés nous promènent, entre les XVIe et XXe siècles, dans toute l’étendue de l’histoire du livre. On y suit plutôt, comme un fil rouge dévidé, un intérêt tout particulier pour les reliures, «de toutes époques et de tous genres, des plus précieuses aux plus modestes», explique l’expert Benoît Forgeot.

Missale romanum ex decreto sacrosancti Concilii Tridentini restitutum…,Venise, Nicolas Pezzana, 1736, in-4°, reliure en tapisserie, plats
Missale romanum ex decreto sacrosancti Concilii Tridentini restitutum…, Venise, Nicolas Pezzana, 1736, in-4°, reliure en tapisserie, plats ornés chacun d’un portrait (Jésus-Christ et la Vierge Marie) placé dans un encadrement floral avec emblème du Sacré-Cœur en tête.
Estimation : 4 000/6 000 €


Des revêtements, des parures
La reliure est la cape du livre : elle l’habille, le protège, le magnifie aussi, donnant envie de le caresser avant de l’ouvrir et de le lire… Outre celle témoignant d’une anecdote savoureuse (voir encadré page 14), cette dispersion offre l’occasion de nombreuses découvertes, des plus curieuses aux plus rares. Depuis l’éclosion de la Renaissance, quelle imagination ont-ils eue, ces couturiers du livre, pour s’emparer de tous les matériaux mis par dame nature à leur disposition afin de les transformer en une habile protection, à la fois technique et esthétique ! Plonger dans l’histoire de la reliure, c’est pénétrer celle du livre et de son évolution, du manuscrit à l’imprimé, mais aussi celle des arts décoratifs tant elle leur est indissociable. C’est à ce voyage mémorable que la dispersion nous convie, partant d’une coquette parure vénitienne du XVIe siècle à l’emblème de la Fortune marine – habillant un exemplaire du De antiquitatibus judæorum libri X posteriores de Flavius Josèphe (Lyon, 1539, 2 000/3 000 €) – pour aller vers une curieuse version en forme de portefeuille, exécutée en Angleterre au XVIIIe siècle et richement décorée aux petits fers dans le style cottage (Court and City Register, Londres, 1772, 800/1 200 €). Bien sûr, nombreux sont les vélins dorés (de quelques centaines à 000 €) revêtant des recueils du XVIe siècle, ceux-ci traitant en latin des sujets les plus sérieux de l’Antiquité. Ornés de médaillons, de cartouches et de filets, ils affichent la patine du temps qui les rend encore plus vivants. Il faudra encore regarder une surprenante reliure italienne en tapisserie du XVIIIe siècle. Ses plats, arborant les effigies du Christ et de la Vierge, sont traités avec une grande naïveté et une expressivité certaine. Elle recouvre un Missale romanum vénitien, édité en 1676 sur deux colonnes en caractères romains (4 000/6 000 €). Le chemin croisera une autre remarquable production de la péninsule, du XVIIe et décorée «à la fanfare» (3 000/4 000 €). Et que dire de celle de Michelin – le relieur, pas le créateur des pneumatiques –, datée 1785, imprimée à l’aide de bois gravés d’un type particulier et permettant à son possesseur d’inscrire son nom sur le plat, dans le cartouche prévu à cet effet… Sur l’exemplaire proposé, un volume de la Bibliothèque des meilleurs poètes italiens (800/1 200 €), l’emplacement est resté vierge : il attend son prochain propriétaire !

L’Office de la semaine sainte à l’usage de la maison du Roy, Paris, de l'imprimeriede Jacques-François Collombat, 1750, in-12, maroquin ro
L’Office de la semaine sainte à l’usage de la maison du Roy, Paris, de l'imprimeriede Jacques-François Collombat, 1750, in-12, maroquin rouge, plats recouverts d’un décor mosaïqué à répétition du XVIIIe siècle.
Estimation : 1 000/1 500 €


La naissance de la reliure d’art
La vente égrène ses reliures comme autant de petits cailloux rappelant un parcours livresque. Le catalogue de la vente, particulièrement documenté, vous aidera à en dresser un inventaire impossible à établir ici. D’un bond à travers les siècles, nous voici donc au lendemain de la Première Guerre mondiale, dans ces Années folles où tout semble possible, et surtout le luxe. La reliure industrielle est née avec la révolution du même nom ; comme une réponse, aussitôt s’annonce la reliure d’art. Jamais on ne sera allé aussi loin dans la fantaisie technique, invitant toutes les matières, toutes les incrustations, osant toutes les audaces. Plusieurs noms signent ces éclats, tels Jean de Gonet, Georges Cretté, Paul Bonet et Pierre Legrain. Ce dernier a traversé le ciel de la reliure comme une météore, avec peut-être le pressentiment de sa disparition trop précoce, à 40 ans. Il a laissé quelques fulgurances. Deux sont ici. L’une en maroquin bleu canard agrémentée de mosaïque et de pastilles, dont le décor imite une reliure à fermoirs à fausses lanières, enserre un exemplaire du Cabaret de la belle femme de Roland Dorgelès (4 000/6 000 €) ; l’autre est à décor géométrique, en maroquin lilas, pour mieux révéler une traduction de classiques latins choisis par André Lambert (Veterum latinorum…, 4 000/6 000 €). Le visage du Christ apparaissant dans une savante mise en scène par un autre génie, celui-ci de l’illustration, ferme la vente. Le travail de François-Louis Schmied pour Les Climats de la comtesse de Noailles est considéré comme l’une de ses plus belles contributions à l’art du livre. Il a conçu quatre-vingt-trois compositions, protégées pour cet exemplaire estimé 20 000/25 000 € d’un habillage en maroquin vert émeraude de Cretté… En 1917, dans Le Bibliophile, le poète Max Jacob écrivait : «La reliure du livre est un grillage doré qui retient prisonniers des cacatoès aux mille couleurs, des bateaux dont les voiles sont des timbres-poste, des sultanes qui ont des paradis sur la tête pour montrer qu’elles sont riches.» Vous êtes invités à ouvrir la serrure.

mercredi 01 juillet 2020 - 14:30 - Live
Salle 7 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Binoche et Giquello
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