Claude Viallat, le taureau et la toile de Nîmes

On 12 September 2019, by Virginie Chuimer-Layen

Entre ses peintures tauromachiques, ses toiles emblématiques, ses expositions et la mise à jour de ses collections, Claude Viallat ne cesse de travailler. Dans son atelier nîmois, il explique ses multiples activités.

 
© Sylvie Boulloud

Nîmes, juillet 2019. Dans son atelier, non loin du centre, Claude Viallat ne semble pas terrassé par la chaleur caniculaire. À 83 ans, affable et toujours alerte, le chantre du mouvement Supports/Surfaces illustre un livre de poésies de Philippe Denis pour les éditions Éric Coisel. Dans le même temps, il s’emploie à enrichir son fonds d’objets taurins mis en dépôt au musée des Cultures taurines Henriette et Claude Viallat de la ville, supervise ses prochaines expositions à Zürich, à la galerie Andres Thalmann et au salon du Prieuré de Manthes (Drôme), avec ses deux assistants, Jean Fabro et Alexandre Giroux. En 1990, le Nîmois de naissance — exposé cet été à la Venet Foudation – a investi les murs d’un ancien relais de poste, où il vit toujours avec son épouse Henriette, et dont une partie lui sert d’atelier. Dans la courette ensoleillée, l’odeur de peinture se mêle à celle des vieux objets et textiles recyclés : «Au rez-de-chaussée, ce sont mes réserves d’objets tauromachiques, où j’entrepose aussi des tissus et artéfacts pour travailler.» Suspendue, une «partègue» perche dont on se sert pour faire avancer les barques dans les marais occitans, ndlr  d’où pend un tissu écarlate, œuvre de feu son acolyte Toni Grand. Non loin, un trophée («massacre de taureau») surplombe ce joyeux capharnaüm de pièces emballées, de cerceaux de bois et livres textiles. L’essentiel se passe toutefois à l’étage, où l’ancien directeur des beaux-arts de Nîmes, ex-professeur de nombreuses écoles d’art, œuvre quotidiennement. Dans la salle principale, haute de plafond, des empilements ordonnés de textiles colorés «déjà travaillés» côtoient un amas informe de tissus et un bric-à-brac de cordages et autres objets. « Ça, c’est un fond d’atelier de tapissier que Loïc Bénétière, directeur associé de la galerie Ceysson & Bénétière, m’a envoyé. » Sur son sol bâché et saupoudré de taches multicolores, des feuilles peintes reposent à plat. «Je peins la plupart du temps sur le sol, sauf lorsque je travaille sur la table mes petites pièces taurines ou de tissus combinés.» Dans un coin, des pots de peinture acrylique, outils et pinceaux coudés. Aux murs, des œuvres, des échantillons, des arcs, cordes, attrapes-rêve, mais aussi des objets d’art premier. Dans la pièce contiguë, plus petite, éclairée par une grande baie vitrée, un masque du Mexique, un tamis du Vietnam, une pièce de son compère Daniel Dezeuze. Enfin, par terre, comme en attente, quelques ultimes petites pièces taurines en bois. De cet étonnant repaire d’un autre monde, hors du temps, émane une ineffable poésie reflétant sa passion pour la tauromachie, son amour des supports humbles, bruts, son obsession pour sa «forme» unique et répétitive, mais aussi pour les œuvres populaires. Ici, Claude Viallat produit des œuvres figuratives illustrant sa vision de la culture taurine et celles, plus abstraites, «mettant à nu les éléments picturaux constituant le fait de la peinture», pour reprendre l’adage du mouvement qui le fit connaître. «Le taureau, c’est mon histoire familiale, mon savoir, tandis que la peinture, c’est l’aventure !», confie l’artiste, l’air amusé.
 

Atelier de Claude Viallat.
Atelier de Claude Viallat. © Alexandre Giroux


Savoir et aventure
Au-delà de la fabrication de ses pièces tauromachiques «dérisoires», on découvre un immense collectionneur d’objets sur ce thème. «Ma collection dépasse les vingt mille pièces et se décline sur une variété infinie de supports. Chaque année, je l’enrichis d’objets achetés, échangés. J’ai un certain mérite, ajoute-t-il, car je donne régulièrement des pièces que je ne reverrai jamais de mon vivant.» Quant à «l’aventure» de sa peinture, il s’en explique clairement : «Chaque matin, je ne sais pas ce que je vais faire. Deux toiles, un dessin tauromachique, tout est inattendu. Je n’imagine rien, ne veux rien, je ne sais pas quelle couleur je vais utiliser et ce qu’elle va me donner, si ce n’est que j’ai préparé entre sept et dix pots de couleurs réagissant de manière différente sur le tissu.» Et de rajouter : «Je prends le support tel qu’il est dans sa forme, sa dimension, sa couleur, sa matière. Je le travaille à crû en peignant de manière classique. J’en accepte toujours le résultat, sans jamais y revenir, sauf pour mes petites pièces combinées. En ce sens, ma peinture est une aventure dont le résultat est forcément bon, puisque je l’ai décidé ainsi.»
Au royaume du hasard
Artiste des «artéfacts précaires» revendiquant la désacralisation de la peinture, Claude Viallat s’avoue opportuniste. «Oui, car je joue avec tout ce que le hasard me donne ! Si le support est imprimé de motifs d’oiseaux, ceux-ci vont devenir l’élément constitutif de ma toile. Si un tissu a subi un dégât des eaux, celui-là va inspirer le titre de ma pièce. Si la couleur se renverse inopinément sur la bâche, cet accident va devenir le sujet…» Quid de sa forme devenue iconique ? «En 1966, lorsque j’ai commencé à peindre, la peinture était morte. Le Dernier Tableau, ouvrage du critique d’art Nikolaï Taraboukine, de 1972, en expliquait sa fin. Il fallait donc la faire repartir de ses débuts. Comme je voulais trouver une forme qui ne soit ni décorative, ni figurative, géométrique ou représentative, je me mis à tremper une plaque de mousse dans la couleur et peignis à la manière des maçons tamponnant les murs des cuisines méridionales, avec une éponge. Le résultat n’était ni bon, ni mauvais. Pour nettoyer ma plaque surchargée, je la laissai une nuit dans un bain de javel et d’eau. Celle-ci se délita pour donner cette forme approximative, issue d’une manipulation hasardeuse et de la précédente. Aussi bonne, sinon meilleure.»
Une pratique en écho
Empreinte de modestie et de sérendipité, sa philosophie reflète sa velléité «à supprimer la différence entre artiste et artisan» et est inspirée, entre autres, de la culture matérielle des peuples premiers. «Je revisite autant la mémoire des arts premiers que celle de l’art pariétal, des objets, de l’histoire de la peinture, qu’elle soit cubiste, fauve, amérindienne, japonaise, de Picasso, de Matisse… Aux origines, il y a cet être qui met sa main dans la boue et s’appuie contre la paroi d’une grotte. Je voulais ré-envisager ce geste et repenser la peinture autrement.» De là, également, son travail «spiralé». «La première chose que je fais va en appeler une autre, et ainsi de suite. Ce qui m’intéresse, c’est dans quel contexte du travail existant ma pièce va se placer, à quelle autre va-t-elle faire écho, jusqu’à remonter à la toile initiale. Je peux également travailler sur diverses pièces en même temps, en usant d’une couleur sur plusieurs toiles superposées. À ce propos, ma forme est pratiquement celle d’une maille ou d’un nœud. D’où l’utilisation de ce dernier sur des fils, des cordes, l’usage de filets créant des vides (les mailles), et des pleins (les nœuds). C’est un système qui tourne en spirale et se répond !» Plus encore, l’œuvre de Claude Viallat, «calamiteuse», selon lui, est un art de l’essentiel. «Je travaille les éléments premiers comme l’arc, le cercle  une baguette sur elle-même , la corde à nœuds  un instrument à la fois de mesure, de musique, voire abortif en sorcellerie , qui sont des points de passage obligé des civilisations. Leur connaissance élémentaire est fondamentale.» Enfin, l’artiste, soutenu entre autres par la galerie Ceysson & Bénétière, est tout sauf un contemplatif. Atteint de collectionnite aigüe, il ne cesse de collecter les planches de bandes dessinées de son enfance, comme les Fantax, Bibi Fricotin, Ivanhoé, qu’il apprécie toujours pour l’inventivité des histoires et la virtuosité des dessins. «J’ai aussi une certaine admiration a contrario pour l’acteur et écrivain Philippe Léotard qui, en 1992, intitula son livre Pas un jour sans une ligne, repris d’une phrase de Pline l’Ancien.» Une maxime convenant parfaitement à cet artiste sans cesse sur la brèche, toujours à l’affût, et à la vitalité indéniable.

Claude Viallat
en 6 dates
1936
Naissance à Nîmes
1955-1959
École des beaux-arts de Montpellier
1966 Première exposition à la galerie A, Nice
1969-1971 Mouvement Supports/Surfaces
1982 Rétrospective au musée d’Art moderne de la Ville de Paris
1988 Représente la France à la Biennale de Venise
à voir
«Claude Viallat. Œuvres récentes», Galerie Andres Thalmann,
66, Talstrasse, Zürich, tél. : +41 44 210 20 01.
Jusqu’au 3 novembre 2019.
www.andresthalmann.com

«Empreintes», Salon du Prieuré de Manthes, 
1, montée de l’Église, Manthes (26).
Du 7 au 29 septembre 2019. 
www.prieure-manthes.fr

Welcome La Drouot Gazette offers you 4 Articles.
You still have 3 article(s) left to read.
I subscribe