Claude Rutault Extension du domaine de l’art

Le 13 juillet 2018, par Virginie Chuimer-Layen

Invité à dialoguer avec la Dame à Licorne à l’occasion du réaménagement du musée de Cluny, Claude Rutault explique sa conception de l’art, érigée en «méthode».

Claude Rutault
© photo Claire Dorn

Né il y a soixante-dix-sept ans dans le village des Trois-Moutiers, dans la Vienne, Claude Rutault n’est certes pas l’artiste le plus médiatisé. Et pourtant, les pièces de celui qui participa aux éditions 1977 et 1982 de documenta et fut, en 1983, célébré au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, font partie des collections de nombreux Frac et musées internationaux (Centre Pompidou, MAMCO de Genève, SMAK de Gand). Représenté depuis 2011 par la galerie Emmanuel Perrotin, il est aussi à l’affiche, en septembre prochain, de l’exposition «Picasso. Chefs-d’œuvre !» du musée éponyme, dont il investit l’étage inférieur. Mais pourquoi semblons-nous méconnaître son travail ? Un rendez-vous s’imposait, chez lui, à Vaucresson. Nichée en lisière de forêt, la résidence est baignée de lumière. Dans le salon blanc du sol au plafond, un buffet signé Martin Szekely, aux lignes épurées, trône près du bureau ouvert sur la terrasse. Plus loin, la chaise «Red and Blue» de Gerrit Rietveld nous tend ses accoudoirs. Ici, nulle trace de pinceaux, de toiles ou de pots de peinture, mais plutôt des feuilles et cahiers bien ordonnés, un stylo, qui dorment sur la table, comme en attente. «J’ai bien un atelier à La Celle-Saint-Cloud, mais je n’y vais plus guère, nous explique-t-il. Celui-ci me sert de stockage pour mes toiles, car je ne peins pas.» En effet, Claude Rutault exerce un art dénué de toute pratique traditionnelle, préférant déléguer celle-ci à un «preneur en charge», selon un protocole appelé «dé-finition/méthode» (ou dm), fixant les règles à suivre.
 

Exposition pour les 25 ans de la galerie Perrotin, Tripostal, Lille, 2013.
Exposition pour les 25 ans de la galerie Perrotin, Tripostal, Lille, 2013.Photo Claire Dorn/Courtesy Perrotin

Des peintures écrites
Pour bien comprendre, revenons à la source. Diplômé en sciences politiques et en droit, Claude Rutault est, à ses débuts, un artiste abstrait, pratiquant une peinture proche de celle de Nicolas de Staël, d’Helena Vieira da Silva ou de Pierre Soulages. En mars 1973, s’opère par accident un virage radical : «j’étais en train de repeindre notre nouvelle demeure, rue Clavel, lorsque j’eus l’idée de recouvrir une petite toile, laissée là, dans la cuisine, de la même couleur que le mur. Après avoir déjeuné, je décidai de l’accrocher. Plus tard, je compris les conséquences de cette proposition, assez inédite sur le plan de la peinture.» Il entreprit alors de théoriser celle-ci par le biais de textes fondateurs accompagnant ses pièces, où l’on note peu de ponctuation et aucune majuscule, préfigurant, au travers de l’absence de hiérarchie entre les mots, celle de la toile et du mur. Ainsi énonça-t-il, en 1973, sa première «dé-finition/méthode» : «une toile tendue sur un châssis, peinte de la même couleur que le mur sur lequel elle est accrochée. sont utilisables tous les formats standard disponibles dans le commerce qu’ils soient rectangulaires, carrés, ronds ou ovales. l’accrochage est traditionnel.» Car Claude Rutault est d’abord un écrivain de la peinture, un narrateur du tableau sans image, établissant des «prescriptions» pour qui  conservateur, commissaire, collectionneur  «prendra en charge» l’œuvre : la couleur du monochrome est choisie par ce dernier, la toile est accrochée ou en attente contre le mur, parfois empilée à l’endroit, à l’envers, ou encore laissée brute, lorsque le mur n’est pas peint. «Mon atelier ? C’est mon stylo et mon cahier, nous explique-t-il. Mon œuvre est effectivement, avant tout, écrite. Il est arrivé que des gens inventent des “définitions/méthodes”. Cela ne me gêne pas, s’ils sont au fait de leur réel fonctionnement. J’aime beaucoup l’idée que le travail puisse m’échapper.»

 

«de la peinture sire…», exposition au château de Versailles, pavillon Dufour, 2015.
«de la peinture sire…», exposition au château de Versailles, pavillon Dufour, 2015.Photo Claire Dorn

Nouvelle politique de la peinture
Avec lui, le créateur serait-il dépossédé de sa peinture ? «À terme, je disparais dans le temps. La toile devient la propriété et l’œuvre du preneur en charge.» Le peintre serait donc l’initiateur d’un processus, entraînant inéluctablement sa propre mise à distance. Avec ses «dm», Claude Rutault élargit la notion de peinture en interrogeant le statut de l’artiste, celui du preneur en charge, en dépassant la matérialité de l’objet  une œuvre n’est pas uniquement cet objet donné à voir , mais en questionne aussi sa durabilité. En effet, si le «preneur en charge» peint le tableau du même ton que le mur, à chaque changement de couleur, l’œuvre disparaît pour réapparaître, nouvelle, actualisée. «Un coup de peinture, un coup de jeunesse !», dit-il en souriant, évoquant par ces mots sa dm n° 13, parmi des centaines existantes. Affirmant l’impermanence de la peinture, à rebours de l’œuvre intemporelle, voire immortelle pour les chefs-d’œuvre, revendiquée par l’histoire de l’art, l’artiste remet également en cause les notions d’exposition, de «rétrospective», s’avérant difficiles à concevoir, étant donné la réactualisation permanente des toiles. «Une rétrospective n’a, dans mon cas, pas d’intérêt, puisqu’il réside dans mon travail, une perte de l’ordre de la vie on vit, vieillit et meurt.» Ainsi, l’artiste «pose» la peinture plus qu’il ne l’expose, ne «représentant» rien d’autre que ce qu’elle «présente» matériellement. Avec ses «peintures-suicides», il va encore plus loin, comme il nous l’explique à travers la n° 9 : «c’est une toile de petite dimension que le collectionneur doit garder avec lui toute sa vie. L’emportant même sur son lieu de vacances, il ne peut ni la revendre, ni la mettre en héritage. À son décès, la peinture part avec lui dans la tombe.» Une peinture qui s’autodétruirait, engageant un rapport physique avec son propriétaire, évoquant des questions de temps et de valeur. En bref, la démarche de Claude Rutault remue beaucoup de présupposés traditionnels de l’art et de son marché, comme elle se défait de la sacrosainte «représentation», ne collant que trop à la peau du tableau.

 

Vue de l’exposition à la galerie Perrotin de Hong Kong, 2017.
Vue de l’exposition à la galerie Perrotin de Hong Kong, 2017.Courtesy Perrotin

Un «Grand Amour» pour les maîtres
Mais l’artiste ne renie pas tout du passé. Ses œuvres, dans leur simplicité formelle et l’éclat de leurs plages monochromes se fondant à celle du mur, sont indéniablement esthétiques. «En 2017, l’hôtel Grand Amour, à Paris, m’a demandé de lui faire une proposition. J’ai donc créé à vous de jouer ! dans la chambre 105, où des toiles laissées au sol sont à la disposition de ses occupants pour un accrochage selon mes consignes. L’hôtel leur délivre également un certificat d’actualisation.» En regard de cette proposition flirtant avec le décoratif, on aurait pu s’attendre à un refus de sa part. Au contraire. «Toute œuvre est décorative, on n’y échappe pas. Ce qui m’intéresse, c’est son organisation.» Son intérêt pour Watteau, Poussin, Vermeer, Géricault, Holbein, mais aussi Mondrian ou encore Rodchenko, reste également intact. Lors d’expositions, il revisite souvent les maîtres qu’il affectionne, les évoquant dans ses écrits. « L’art de la peinture [de Vermeer ndlr] est l’œuvre d’un artiste face à l’objet de la peinture. on y voit dans un intérieur hollandais, un tableau très peu peint, presque non peint en même temps qu’un des plus beaux tableaux au monde. […] vermeer s’est retiré de la peinture et par ce retrait a changé de posture en regard de celle-ci. il s’est mis hors champ.» Comment ne pas déceler un lien avec sa propre démarche ? Et s’il juge sa peinture «tout ce qu’il y a de plus classique» (!), il répond aussi favorablement aux invitations des institutions prônant une peinture historique. Après «de la peinture sire», au pavillon Dufour du château de Versailles où il créa, en 2015, un mur de marbres découpés au-dessus duquel il posa des toiles, de format portrait, le voilà aujourd’hui réinterprétant la Dame à la Licorne du musée Cluny. Au fil d’une série de cinq tapisseries au mur et un tapis, l’image iconique de la tenture médiévale se dégrade peu à peu, pour finalement laisser place à… un monochrome. «C’est un travail progressif contre l’image auquel on s’attend forcément chez moi !» Trois ans de préparation furent nécessaires à leur fabrication aux manufactures de Beauvais et, pour le tapis, de la Savonnerie. «Les liciers et moi, nous nous sommes vus souvent. Ce sont des preneurs en charge. Œuvrer sans carton les a passionnés. Eux m’ont impressionné par leur incroyable précision et application.» L’œuvre de Claude Rutault est-elle donc si impénétrable ? D’un radicalisme qualifié par certains de conceptuel  ce qu’il réfute , il est un artiste proposant un «système» très ouvert de peinture, non partisane, aux titres souvent empreints d’humour, remettant en jeu les règles séculaires. Déplorant que l’art actuel soit «dans une impasse», trouvant la notion de tableau définitivement dépassée, celui qui confie aimer écrire tôt le matin et n’avoir aucun plaisir à peindre, souhaiterait que la peinture lui survive. «Si, de manière générale la peinture actuelle n’est pas morte, l’artiste l’est», conclut-il. On lui souhaite seulement de continuer. 

 

Claude Rutault
en 5 dates

1941
naissance aux Trois-Moutiers (Vienne)

1973
première «dé-finition/méthode» (dm)

1977
participation à la documenta 6 de Cassel, en Allemagne

1983
«claude rutault, exposition de peintures de…»,
musée d’Art moderne de la Ville de Paris

2015
«de la peinture sire»,
château de Versailles, pavillon Dufour
A voir
« Magiques licornes »,  Musée de Cluny, Musée National du Moyen-Âge,
Place Paul Painlevé, Paris Ve, tél :  01 53 73 78 00.
Du 14 juillet au 28 février.
www.musee-moyenage.fr 
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