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Cinq cents ans d’horlogerie en une collection

Publié le , par Sophie Reyssat
Vente le 28 septembre 2022 - 14:30 (CEST) - Hôtel des ventes, 164 bis, avenue Charles-de-Gaulle - 92200 Neuilly-sur-Seine

Des horloges de table de la Renaissance à la boîte à oiseau chanteur des Frères Rochat, en passant par de précieuses montres, les maîtres mots de cet ensemble sont qualité, rareté et belles provenances.

Travail suisse attribué aux Frères Rochat et au poinçon des ateliers de Jean-Georges... Cinq cents ans d’horlogerie en une collection
Travail suisse attribué aux Frères Rochat et au poinçon des ateliers de Jean-Georges Remond, début XIXe siècle, boîte-montre à oiseau chanteur en or, émail et perles, mouvement d’horlogerie à musique, médaillon figurant «le retour du guerrier», 2,5 9,5 5,7 cm, poids brut 368 g. 
Estimation : 70 000/100 000 

C’est la première fois que je vois une collection résumant aussi bien l’histoire du temps», s’enthousiasme Geoffroy Ader, qui a expertisé les quelque 80 pièces horlogères dispersées à Neuilly le mercredi 28 septembre. «À la fois éclectique et didactique, elle couvre plusieurs siècles et montre toutes les spécificités de l’horlogerie», renchérit-il.  Réunies avec enthousiasme par monsieur B. entre les années 1950 et 1970, et conservées au sein de sa famille, ces raretés horlogères sont dévoilées pour la première fois depuis soixante ans. Les bordereaux de vente retrouvés, et les catalogues annotés, laissent entendre que ce connaisseur fréquentait les galeries des plus grands antiquaires parisiens et qu’il était un habitué de l’Hôtel Drouot, centre névralgique des enchères mondiales après-guerre. Il a pu y acquérir de nombreuses montres oignon typiquement françaises et participer aux dispersions de collections restées dans les mémoires, comme celle de Jubinal de Saint-Albin en 1960, et de Bloch-Pimentel en 1961 (Étienne Ader, commissaire-priseur).
 

Gaudron, Paris, fin du XVIIe siècle, montre oignon en argent avec sonnerie et fonction réveil, décor de rinceaux, mouvement mécanique avec
Gaudron, Paris, fin du XVIIe siècle, montre oignon en argent avec sonnerie et fonction réveil, décor de rinceaux, mouvement mécanique avec remontage à clé, balancier spiral, échappement à verge, fusée et chaîne, sonnerie sur cloche, diam. 5,35 cm, poids brut 193,6 g. Estimation : 2 000/3 000 
Travail suisse attribué à Piguet Meylan, début du XIXe siècle, montre en or à sonnerie, un chien à automate bougeant la tête et reproduisa
Travail suisse attribué à Piguet Meylan, début du XIXe siècle, montre en or à sonnerie, un chien à automate bougeant la tête et reproduisant le son de l’aboiement face à une corbeille de fleurs avec deux colombes, cadran sur fond émail bleu translucide, diam. 5,55 cm, poids brut 119,4 g. Estimation : 20 000/40 000 
Travail suisse, milieu du XVIIe siècle, montre ovale astronomique en métal doré fabriquée pour le marché ottoman, décor de feuillages et d
Travail suisse, milieu du XVIIe siècle, montre ovale astronomique en métal doré fabriquée pour le marché ottoman, décor de feuillages et de fleurs, coq stylisé en forme de minaret, signature de l’horloger en caractères turcs, 8 cm, poids brut 193,6 g.
Estimation : 15 000/25 000 


Des pièces issues de collections historiques
À l’occasion de ces ventes, il a fait l’acquisition de trois montres qui reprennent le chemin des enchères aujourd’hui : un travail suisse astronomique richement orné fabriqué au milieu du XVII
e siècle pour le marché ottoman (15 000/25 000 €), un modèle en argent avec pendulum réalisé au début du XVIIIe siècle par Paul Lullin (2 000/3 000 €), et une pièce anonyme de la fin de l’époque des Lumières dissimulant l’émail plein d’humour d’un violoniste jouant devant des animaux (1 000/1 500 €). L’œuvre phare de l’ensemble réuni par ce passionné aux goûts éclectiques est une boîte- montre à oiseau chanteur du début du XIXe siècle, attribuée aux Frères Rochat et portant le poinçon des ateliers de Jean-Georges Remond, actifs en Suisse (70 000/100 000 €). Celle-ci a appartenu à la collection Berry-Hill avant d’entrer dans celle du roi Farouk, vendue au Koubbeh Palace du Caire, en Égypte, en 1954 (Sotheby’s). «C’est seulement la deuxième fois en vingt-cinq ans que je trouve un objet ayant figuré dans le catalogue de cette vente», souligne l’expert. Un tel événement n’a pas pu passer inaperçu aux yeux de monsieur B., qui a sans doute débuté sa propre collection dans les années 1950. Sans qu’il soit possible de le certifier, il est probable qu’il ait acquis le bel objet directement lors de cette dispersion. De telles pièces émaillées étaient généralement fabriquées pour le marché de l’Extrême-Orient, les empereurs chinois raffolant des automates. Outre le charme de cet oiseau chanteur, la qualité de l’émail peint sur le couvercle dissimulant le volatile, figurant «le retour du guerrier», témoigne du niveau d’excellence atteint par les artisans genevois, et de la diversité inégalée des couleurs employées à l’époque. Bien que l’émail ait fait son apparition à Limoges dès le Moyen Âge, et que les centres de production aient été basés à Blois sous François Ier, la révocation de l’édit de Nantes poussa en effet les émailleurs huguenots à s’expatrier, notamment en Suisse, aujourd’hui considérée comme le centre mondial de l’émail horloger. Comme cette montre automate, chaque élément de la collection permet de remonter le fil de l’histoire horlogère, son auteur ayant méticuleusement choisi des pièces représentatives de périodes stylistiques et techniques emblématiques de la spécialité. Le catalogue s’en fait l’écho, classant chacune de manière chronologique et thématique, et livrant aux yeux avertis les détails des subtils mécanismes que renferment ces modèles, souvent assimilés à des objets d’art. Ainsi présentée, cette collection délivre un cours d’horlogerie qui se double d’une leçon d’histoire, celle-ci ayant influé sur l’évolution des montres au même titre que les progrès scientifiques.
 

P. Plantard, Abbeville, milieu du XVIe siècle, horloge de table en forme de tour hexagonale en cuivre doré aux armoiries de Guillaume Bail
P. Plantard, Abbeville, milieu du XVIe siècle, horloge de table en forme de tour hexagonale en cuivre doré aux armoiries de Guillaume Bailly, comte de la Ferté Aleps (1519-1582), décor gravé de Diane chasseresse, Mars, Mercure, Jupiter, Vénus et Saturne, 18 9,1 cm. Estimation : 20 000/30 000 


L’Europe est à l’honneur avec des pièces fabriquées en Allemagne, en France, en Suisse et en Angleterre, auxquelles il faut ajouter trois modèles fabriqués pour le marché ottoman. L’aventure débute il y a cinq cents ans. La mesure du temps est alors offerte par les heures indiquées sur les horloges des beffrois, mais l’élite souhaite disposer de ses propres instruments à usage domestique. Dans les régions les plus riches, comme celle d’Augsbourg, spécialisée dans les mécanismes grâce à sa tradition de serrurerie, la miniaturisation permet de concevoir les premiers garde-temps privés. Très précieux, ils sont réservés aux commanditaires les plus fortunés. En témoigne une horloge de table en forme de tour fabriquée pour Guillaume Bailly, haut fonctionnaire de Charles IX, qui le confirma dans sa chevalerie en 1571. Les dieux et déesses de l’Antiquité ont été gravés sur ce chef-d’œuvre de la Renaissance signé par P. Plantard, sans doute membre de la famille abbevilloise de Nicolas Plantard, le fournisseur de Marie Stuart (20 000/30 000 €). De telles horloges annoncent la seconde étape de la miniaturisation : la montre. «C’est un objet personnel à porter sur soi. Le terme “montre” a été choisi en référence au latin monstrare, car il s’agit d’exhiber sa richesse», précise Geoffroy Ader. Épousant à peu près la forme d’un tambour, un modèle augsbourgeois du milieu du XVIe siècle a ainsi pu être arboré autour du cou (12 000/18 000 €). Équipé d’un échappement à roue de rencontre à folio, son mécanisme est encore primitif. Tout a changé en 1675, grâce à Christian Huygens et son balancier spiral : «Il a permis de démocratiser la montre», résume Geoffroy Ader. Elle gagne en précision, ce qui se traduit par l’apparition progressive d’une deuxième aiguille sur les montres oignon. Côté décor, les évolutions suivent évidemment celle des mœurs au fil des âges. Ainsi, à la fin du XVIIIe siècle et au début du suivant, à la faveur de la sécularisation de la société, des libertés sont prises vis-à-vis de la morale religieuse et des scènes érotiques peuvent se cacher derrière un chaste bouquet émaillé, ou se dévoiler grâce à l’ouverture secrète d’un cadran squelette à automates Jacquemarts des plus explicites… Si la diversité est reine dans cette collection, c’est pour mieux illustrer le développement de l’horlogerie à travers les siècles, nous conviant à un voyage riche d’enseignements.
 

Quand l'Église se met à l'heure
Outre les avancées technologiques, les garde-temps évoluent également avec la société. Les références à la religion sont fréquentes. Au milieu du XVIIe siècle, les catholiques portent des montres dorées adoptant la forme d’une croix protégée par un couvercle en cristal de roche, comme celles fabriquées par Fonnereau à La Rochelle, ou Bergier à Paris (15 000/25 000 €). La croix ayant été proscrite par Calvin pour motif d’idolâtrie, les partisans de la Réforme lui préfèrent les memento mori en argent, imitant un crâne (6 000/8 000 €). Le puritanisme anglais va encore plus loin dans le refus de l’ostentation, se contentant d’un sobre boîtier ovale. Fabriqué par Bouquet, cofondateur de la Clockmakers Company de Londres – l’une des plus anciennes corporations horlogères au monde, née en 1631 –, un exemplaire gravé du nom de John Milton retiendra l’attention. Contemporain de Cromwell, qui possédait lui-même une montre puritaine, le poète et pamphlétaire a probablement commandé cet objet. Perdant progressivement la vue, le propriétaire pourrait avoir été aidé dans sa lecture de l’heure par les picots figurant sur le cadran (10 000/15 000 €). L’influence de la religion sur la mesure du temps se lit également dans le calendrier, une fonction proposée par certaines montres, comme la pièce destinée au marché ottoman évoquée plus haut, offrant la double lecture des calendriers musulman et grégorien. Rejetant les codes édictés par l’Église, la Révolution a imposé son propre système calendaire, dit «républicain», débutant le 1er vendémiaire an I, soit le 22 septembre 1792. Il s’affiche sur la face d’une montre aussi rare qu’emblématique, dont l’autre côté est réservé au calendrier du pape Grégoire XIII (1 000/2 000 €).
*Fonnereau, La Rochelle, milieu du XVIIe siècle, montre en forme de croix, en métal doré et cristal de roche, pré-balancier spiral, cadran
*Fonnereau, La Rochelle, milieu du XVIIe siècle, montre en forme de croix, en métal doré et cristal de roche, pré-balancier spiral, cadran argenté gravé d’une scène lacustre, motifs floraux et figure du Christ, signée, 4,65 3,35 cm, poids brut 47,2 g.
Estimation : 15 000/20 000 
L’horlogerie
en 7 dates
1450 Apparition du ressort
Vers 1510 Première montre à gousset
1544 François Ier est le premier à créer un statut pour les horlogers
1675 Christian Huygens conçoit la première montre à résonateur balancier spiral
1690 Généralisation des montres à deux aiguilles
1715 Échappement à ancre de George Graham
1780 Abraham-Louis Breguet invente la montre à remontage automatique
mercredi 28 septembre 2022 - 14:30 (CEST) - Live
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