Centre Pompidou Shanghai : le soft power français

Le 09 janvier 2020, par Caroline Boudehen

Après dix ans de gestation, l’antenne provisoire de l’institution parisienne a été inaugurée le 5 novembre. Après Malaga et Bruxelles, c’est la troisième implantation du Centre à l’étranger, avec un nouveau défi à la clé : préserver son intégrité culturelle.

Studio Anne Denastas et Selina König, Plaza, installation in situ pour le Centre Pompidou Shanghai.
© Caroline BOuDEHEN

C’est au cœur du nouveau « corridor culturel » de Shanghai, le quartier dédié à l’art contemporain de la mégalopole et destiné à être le plus grand d’Asie, que la nouvelle antenne provisoire a pris ses quartiers. Elle occupe depuis peu 2 100 des 25 000 mètres carrés du West Bund Art Museum, un édifice flambant neuf signé de l’architecte britannique David Chipperfield. Baptisé « Centre Pompidou x West Bund Museum Project », un projet d’échange et de coopération a été conclu   pour cinq ans renouvelable  entre l’institution française et le promoteur immobilier West Bund Group, selon le même principe que celui mis en place dans les deux autres villes européennes. Entièrement pris en charge par le West Bund Group, les coûts de fonctionnement annuel sont prévus à hauteur de 2,7 M€, et la redevance annuelle au musée parisien pour l’exploitation de la marque s’élève, quant à elle, à 1,4 M€. Jusqu’en 2024, le partenariat prévoit à Shanghai trois expositions majeures d’une durée de dix-huit mois, ainsi que deux expositions temporaires par an : orientées sur l’art des XXe et XXIe siècles, elles feront connaître exclusivement des pièces de la collection française. L’équipe parisienne reste « entièrement responsable de la programmation », affirme Serge Lasvignes, le président du Centre, même si le West Bund Art Museum est placé sous la houlette de Li Zhonghui, également à la tête du groupe bailleur… En contrepartie, le Centre Pompidou, à Paris, mettra en avant trois expositions dédiées à l’art contemporain chinois et plusieurs projets portés par des artistes également chinois.
 

Le West Bund Museum, signé David Chipperfield Architects, accueille le Centre Pompidou Shanghai. © Caroline BOUDEHEN
Le West Bund Museum, signé David Chipperfield Architects, accueille le Centre Pompidou Shanghai.
© Caroline BOUDEHEN


L’histoire du Centre Pompidou en Chine
L’institution parisienne fait ses premiers pas en Chine en 2005, avec l’exposition «Nouvelles vagues, un point de vue sur l’art français contemporain», organisée au Shanghai Art Museum, dans le cadre de l’année de la France en Chine. Un succès qui pousse le Centre, l’année suivante, à vouloir ouvrir une nouvelle branche dans la mégalopole pour y présenter une partie de sa collection. Il choisit alors de s’établir dans un bâtiment historique datant des années 1930, situé sur la prestigieuse avenue Huaihai Zong Lu  l’actuelle maison Hermès. L’ouverture, prévue à l’origine pour 2010, n’avait pu aboutir, en raison notamment d’obscurs désaccords entre acteurs et partenaires. Ce n’est qu’en 2016, en collaboration avec le musée Picasso, que le Centre Pompidou fait son retour à Shanghai avec «Masterpieces from the Centre Pompidou 1906-1977», dévoilant 72 chefs-d’œuvre pour la première fois en Chine. L’exposition fait événement et bénéficie ainsi d’une couverture médiatique de taille. Elle devient une étape décisive quant au projet, jamais oublié, de lancer un Centre Pompidou temporaire en Chine. Il a fallu néanmoins attendre jusqu’en novembre 2019 pour que l’antenne ouvre ses portes au public, profitant du dynamisme d’une semaine inédite dans le pays : la deuxième édition de la CIIE (Exposition internationale pour l’import des produits étrangers en Chine) y bat son plein, à l’instar des deux foires annuelles d’art contemporain (West Bund Art Fair et Art 021).
Deux expositions inaugurales
Ce « cube blanc », à l’allure monumentale, a été étrenné avec deux expositions dédiées à l’histoire de l’art moderne, réparties dans ses trois galeries principales. «The Shape of Time», l’exposition semi-permanente, retrace de façon didactique l’évolution du concept du temps à travers plus d’une centaine d’œuvres emblématiques d’artistes majeurs, tels que Kandinsky, Mondrian et Pollock, ou encore Duchamp, Miró et Picasso. Les onze chapitres de l’exposition sont particulièrement attentifs aux artistes modernes en Asie, en présentant par exemple les œuvres de Ding Yi, Zao Wou-ki, Zhang Huan ou Kazuo Shiraga. Le dialogue entre la pensée et les traditions artistiques d’Orient et d’Occident est ouvert. L’exposition temporaire «Observations», consacrée aux nouveaux médias, met pour sa part en avant une quinzaine d’œuvres et autant d’artistes, dont Claude Closky, Dan Graham, Mona Hatoum ou Zhang Peili. Les projets vidéo  centrés autour du concept « regarder et être regardé »  proposent de différencier le regard de l’observation, la surveillance, la censure. Au sous-sol, un espace éducatif et interactif de 365 m2 a été conçu par l’artiste chinois Shen Yuan. Fabriquée à partir de matériaux recyclés et organisée autour d’un grand vortex central, l’installation reflète l’état actuel des océans et invite les jeunes spectateurs à chercher des moyens pour sauver les mers du marasme. Un auditorium et une salle de spectacles, accueillant danses, concerts et performances, ont été aménagés au même niveau.

 

Cristina Iglesias, Untitled (Passage II), 2002, exposition « Shape of Time ». © Caroline BOUDEHEN
Cristina Iglesias, Untitled (Passage II), 2002, exposition « Shape of Time ».
© Caroline BOUDEHEN


Qu’attendre du Centre Pompidou Shanghai ?
Thématique vague, fil directeur timide, scénographie parfois maladroite… Ces premières expositions ont reçu un accueil réservé de la part des professionnels de l’art. En effet, malgré l’opportunité pour le musée parisien d’exposer des pièces dormantes, faute de place, et à moindre frais, celui-ci s’est retrouvé confronté de plein fouet à la censure chinoise. Selon le New York Times, plusieurs œuvres ont dû être retirées de l’exposition «The Shape of Time», à la demande de responsables locaux. « La première chose à faire pour nous est d’essayer de comprendre pourquoi de telles œuvres sont inappropriées », a déclaré Serge Lasvignes, sans toutefois nommer les œuvres en question. « Mais nous avons eu le courage de venir ici, et cela renforce l’image de Pompidou. Nous allons montrer que nous avons un programme intéressant pour le public chinois. » Car, effectivement, c’est l’objectif essentiel, et qui demande quelques compromis… « Lorsque vous connaissez Pompidou Paris, vous avez l’impression que la programmation à Shanghai a été conçue par et pour une audience asiatique. Vous n’avez pas affaire à une expo qui aurait directement été transférée de Paris à Shanghai », faisait remarquer une journaliste locale. Mise en valeur ou dilution de la marque Pompidou ? Serge Lasvignes s’explique en ces termes : « Ce n’est pas comme si l’on trouvait les mêmes produits dans différentes franchises locales. C’est exactement le contraire. Notre présence ici et à l’étranger repose sur un véritable partenariat culturel, basé à chaque fois sur un projet très spécifique. » Un partenariat qui devra donc conserver l’estampille Pompidou à sa juste valeur, sans noyer son identité dans l’explosion culturelle que connaît la Chine actuellement. Un défi de taille. 

à voir
« Observations. Highlights of the Centre Pompidou New Media Collection. »
Jusqu’au 29 mars 2020.

« The Shape of Time. Highlights of the Centre Pompidou Collection, vol. 1. »
Jusqu’au 9 mai 2021.
Centre Pompidou x West Bund Museum Project, 2600, Longteng Avenue, Xuhui district, Shanghai.
www.centrepompidou.fr
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