Nathalie Obadia, géopoliticienne de l’art contemporain

Le 12 mars 2019, par Alain Quemin

Installée à Paris et à Bruxelles, la galeriste vient de publier un ouvrage dans lequel elle partage son analyse du marché international de l’art contemporain. Londres, Paris, New York, Berlin... qui en sort gagnant ?

Nathalie Obadia devant une œuvre de Carole Benzaken.
Photo Luc Castel


Galeriste, vous êtes aussi l'auteur de Géopolitique de l'art contemporain. Pouvez-vous expliquer l'origine de ce livre ?
J’enseigne à Sciences Po depuis 2015 le marché de l’art contemporain, et j’ai de plus en plus axé mon cours sur une approche géopolitique, en partant de la fin de la Seconde Guerre mondiale et de la façon dont les États-Unis ont imposé leur «soft power» en Europe. J’aborde aussi le cas de l’Allemagne, de la France et des pays nouveaux venus, comme la Chine, en distinguant le marché et les institutions. Déjà étudiante à Sciences Po, j’avais suivi la filière internationale, qui me passionnait et dont je savais qu’elle me servirait pour créer une galerie.
L’ouvrage est aussi fortement nourri de votre expérience de galeriste…
Quand on est galeriste et donc marchand d’art  j’aime ce terme , on se pose rapidement des questions : Pourquoi participe-t-on à telle foire ? Pourquoi tel artiste rencontre-t-il le succès ? Pourquoi tel prix ? Dès que l’on réfléchit, on se rend compte que les raisons ne sont jamais seulement la beauté de l’œuvre ou l’importance d’un artiste. Il faut s’interroger sur tous les facteurs qui entrent en compte.
Dès vos débuts, vous avez veillé à inclure également des artistes autres que français…
Dès les premières années, j’ai exposé Jessica Stockholder, Fiona Rae et Manuel Ocampo, en 1994. Comme j’ai travaillé chez Templon de 1988 à 1992, je m’étais rendue plusieurs fois aux États-Unis, où j’ai pu découvrir de près la scène américaine. Aujourd’hui, je fais dix à douze foires par an, mais à l’époque, la foire de Chicago était la seule grande foire internationale hors d’Europe, et j’en profitais pour observer. J’ai compris qu’il était impossible d’ouvrir une galerie sans se situer dans son environnement international. C’est aussi ce qui a intéressé les artistes qui m’ont rejointe : une galerie en France, mais internationale.

Vue du pavillon international, Biennale de Venise 2017. Sur les côtés, œuvres de Rina Banerjee, artiste d’origine indienne vivant aux États-Unis repré
Vue du pavillon international, Biennale de Venise 2017. Sur les côtés, œuvres de Rina Banerjee, artiste d’origine indienne vivant aux États-Unis représentée par la galerie Nathalie Obadia. Photo Andrea Avezzù. Courtesy de l’artiste et Galerie Nathalie Obadia, Paris / Bruxelles


Les États-Unis étaient très importants pour vous ?
Oui, dès 1998, j’ai loué pendant un mois un espace à Chelsea, qui était alors en plein devenir, pour promouvoir mes artistes européens à New York. Et j’ai participé rapidement aux foires de Chicago et à l’Armory Show.
Votre installation à Bruxelles dépendait-elle d’une logique de développement indispensable ?
Je participais à la foire de Bruxelles, j’y connaissais beaucoup de collectionneurs. Mais Berlin était la ville à la mode à l’époque, et les collectionneurs belges avaient un tropisme Berlin  Londres  New York. Ils ne venaient pas à Paris. Aller vers eux m’a permis de faire mieux connaître mes artistes français ou même étrangers, également auprès des institutions. Et j’ai aussi exposé des artistes belges, c’était important.
Comment se répartissent les ventes entre vos galeries et les foires ?
La galerie de Bruxelles est une société distincte, mais elle correspond à un quart du chiffre d’affaires français, tandis que les foires comptent pour environ le tiers du chiffre d’affaires des galeries, car on vend très bien de Paris.
Vous insistez beaucoup dans votre livre sur le rôle des foires aujourd’hui. Quelles sont les tendances qui se dessinent actuellement ?
Ces manifestations sont indispensables, mais il y en a beaucoup trop, donc certaines vont disparaître ou devoir s’adapter. On voit déjà d’un côté des grandes foires globales et, de l’autre, des foires de niche, plus petites et dans un créneau plus spécifique.
Lesquelles vous semblent de bons exemples ?
Art Genève, c’est sûr, est une foire très qualitative qui permet un rapport plus personnalisé avec les collectionneurs, avec des prix oscillant entre 20 000 et 200 000 €. Paris Photo, elle, a réussi à s’imposer comme le rendez-vous mondial du secteur, avec la venue des collectionneurs et de tous les décideurs qui savent qu’ils vont y trouver une sélection exceptionnelle.
Et les foires d’Art Basel ?
L’image de Bâle est excellente en termes de qualité et elle est au carrefour des différents centres mondiaux, ce qui n’est pas le cas de Miami, trop éloignée de l’Asie et qui pourrait se trouver concurrencée par Hong Kong, de plus en plus qualitative. Du coup, Miami me semble se repositionner en se recentrant sur les artistes américains et même ceux qui étaient considérés comme trop classiques. Il y aura, au sein de la carte des foires, une reconfiguration en termes géopolitiques, mais aussi culturels, comme à Miami où les artistes américains sont achetés, alors qu’il est presque impossible d’y vendre un Chinois aujourd’hui. Et ailleurs dans le monde ? La foire 1-54 pourrait devenir au Maroc un hub ; c’est en tout cas la volonté du pouvoir, ce qui signifie encore que la géopolitique joue un grand rôle. Le problème de l’Afrique, c’est qu’aujourd’hui une très grande partie de l’art contemporain est externalisée : les artistes, les collectionneurs, les décideurs institutionnels.

 

Vue de l’exposition de Valérie Belin, «China Girls», à la galerie Nathalie Obadia de Bruxelles, en 2018.
Vue de l’exposition de Valérie Belin, «China Girls», à la galerie Nathalie Obadia de Bruxelles, en 2018. Photo WE DOCUMENT ART. Courtesy de l’artiste et Galerie Nathalie Obadia, Paris / Bruxelles


Dans votre livre, vous classez la Grande-Bretagne loin devant la France…
Avec les Américains et les Allemands, ce sont les Anglais qui sont les plus stratèges. Les YBAs [Jeunes artistes britanniques] ont rencontré le succès. Aujourd’hui, si vous regardez leur scène, Damien Hirst est une star, David Hockney aussi. Ce dernier est parti aux États-Unis, mais il est revenu et a été célébré dans son pays. Arman, lui, est mort américain et n’a pas vu sa rétrospective à Pompidou ! Londres, c’est New York en moins bien et en mieux… Les États-Unis ont un niveau de richesse exceptionnel, avec quelques États qui sont des paradis fiscaux, et leurs artistes dominent la scène internationale. Londres leur offre un relais incontournable. Géographiquement, cette ville est beaucoup plus centrale, les grandes fortunes russes, turques, grecques, indiennes y sont aussi plus proches de leur pays d’origine, celles du Moyen-Orient y étant mieux accueillies qu’à New York, surtout depuis 2001.
Le Brexit ne risque t-il pas de fragiliser la place de Londres ?
Le Brexit va apporter beaucoup de souplesse aux Britanniques. Il devrait, dans un premier temps, libérer le Royaume-Uni des normes européennes fiscales contraignantes.
Comment se situe la France ?
Berlin n’étant plus un centre incontournable, Paris a tous les atouts pour être la capitale de l’art en Europe continentale. Pourtant, notre Musée national, le Centre Pompidou, ne joue pas le jeu. Au 4e étage, consacré à l’art contemporain, un seul artiste français vivant est exposé dans la grande allée, Claude Rutault, ce qui perpétue l’image de l’art français limité à l’art conceptuel. Le dernier artiste français en milieu de carrière qui a bénéficié d’une exposition, c’était Jean-Luc Moulène en 2016, et on a attendu 2019 pour que Bernard Frize bénéficie d’une rétrospective. Elle ne sera pas présentée à l’étage noble, le 6e, où le dernier Français vivant présenté était Martial Raysse en… 2014. Si le Musée national ne montre pas l’exemple, on se pénalise et on se marginalise.
Quel clivage vous semble le plus fondamental : celui par pays ou celui entre le marché et les musées ?
Sans hésitation, celui par pays. Le marché et les musées, aujourd’hui, et c’est un point très important qui devrait faire débat, marchent ensemble.

À lire
Nathalie Obadia, Géopolitique de l’art contemporain. Une remise en cause de l’hégémonie américaine ?, éd. Le Cavalier bleu, 2019. Prix : 19 €.
Nathalie Obadia
en 5 dates
1962 Naissance, à Toulouse
1988 Diplôme de Sciences Po Paris et maîtrise de Droit international des affaires, à Paris II  ; entre à la galerie Daniel Templon
1993 Ouverture de sa première galerie à Paris (un second espace ouvrira en 2013)
2008 Inauguration d’une nouvelle galerie à Bruxelles
2015 Début des cours sur le marché de l’art contemporain à Sciences Po Paris.
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