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CEDEA : l’expertise comme science humaine

Publié le , par Vincent Noce

Le 24 mars, Michel Maket a pris la présidence de la Confédération européenne des experts d’art au départ d’Armelle Baron, qui l’exerçait depuis 2018. Occasion de les interroger sur leur profession en un temps de bouleversement du marché de l’art.

Armelle Baron, experte en tableaux anciens, et Michel Maket, expert en art moderne,... CEDEA : l’expertise comme science humaine
Armelle Baron, experte en tableaux anciens, et Michel Maket, expert en art moderne, président de la Cedea.
© Photo David Marmier 

L’absence d’autres pays, à commencer par le Royaume-Uni, n’est-elle pas une faiblesse pour une confédération qui se veut européenne ?
Michel Maket
Comme vous le savez, il n’est pas dans l’esprit français de s’organiser. La règle de base chez nous, c’est l’indépendance de l’expert, qui exerce une responsabilité civile et professionnelle. Nous nous retrouvons dans un tronc commun, de qualité, de règles collectives, de déontologie, d’instances disciplinaires, voire d'obligations (comme celle de disposer d’une assurance, ce qui existe maintenant un peu partout, heureusement)… Mais chacun conserve son indépendance. Les Américains se posent davantage comme appréciateurs.

Avez-vous le sentiment d’être entendus par vos interlocuteurs, à commencer par la Commission européenne ?
Armelle Baron
En effet, si vous faites référence à la licence d’importation ou la réglementation de l’ivoire, notre travail n’a pas servi à grand-chose. Il en est autrement pour le relèvement des seuils financiers des certificats d’exportation, par exemple. M. M. La relation avec les pouvoirs publics est très compliquée, en France aussi. Quelquefois, nous avons le sentiment d’être entendus et puis cela se perd en route. Il serait utile de refaire vivre des instances collectives, qui auraient plus de poids, tel le Conseil national du marché de l’art [CNMA, regroupant tous les professionnels du secteur, mais inactif depuis des années, ndlr].

On reproche régulièrement aux experts de se livrer au commerce, au risque d’être pris dans un conflit d’intérêts.
M. M.
Ce débat, je pense, est dépassé, surtout depuis que les maisons de ventes publiques ont eu le droit de faire des ventes de gré à gré. Comme les experts doivent aussi être des spécialistes dans telle ou telle discipline, il est devenu impossible pour certains de vivre de leur métier. Un spécialiste en art populaire ne peut pas vivre de ses expertises. Par surcroît, les experts se forment à travers leur activité de marchand. A. B. Ce qui compte surtout, c’est d’avoir une éthique personnelle !
 

Éric de Chassey, directeur général de l’INHA, a été primé en tant que personnalité de l’année du monde de l’art des 4e David de l’expertis
Éric de Chassey, directeur général de l’INHA, a été primé en tant que personnalité de l’année du monde de l’art des 4e David de l’expertise, décernés par le Cedea le 22 mai dernier.
© Photo David Marmier 

Il est aussi reproché à vos organismes d’hésiter à écarter des collègues impliqués dans des scandales qui défraient la chronique…
M. M.
Les cas sont plutôt rares. En général, l’intéressé se met en retrait ou présente sa démission – nous avons vécu cela au SFEP (Syndicat français des experts professionnels en œuvres d’art) il n’y a pas si longtemps. Il peut être difficile, sinon impossible, d’exclure une personne présumée innocente tant que les faits ne sont pas jugés. Il y a une vingtaine d’années, un expert en peinture ancienne a refusé de démissionner… Un syndicat ne peut rien faire, si une association réagit, elle risque un recours en Justice. Ensuite, c’est le processus judiciaire qui prend le relais sur la procédure disciplinaire.

L’expert ne s’autorise que de lui-même. Il ne répond à aucun statut. Faudrait-il en envisager un pour renforcer la protection du marché ?
M. M.
La difficulté n’est pas d’accepter un expert, mais d’en écarter un. On a supprimé l’agrément délivré par le Conseil des ventes, qui a été un échec. Un retour à l’agrément n’est pas du tout la direction que prennent les pouvoirs publics. Ils vous expliquent que, avec la libre prestation de services en Europe, il est hors de question de songer à instituer un statut professionnel pour l’expert, qui n’existerait nulle part ailleurs. A. B. En fait, il est impossible de faire entrer les experts dans un seul créneau, étant donné la pluralité de leur métier. Le mieux est de se reposer sur l’expérience. M. M. Le métier ressemble davantage à un artisanat, avec toutes ses spécialités. Mais il ne faut pas abandonner l’idée de se regrouper, de définir des garanties, d’offrir une sorte de protection au marché de l’art, avec des principes communs et des certifications. Tout ceci se joue dans la pratique. Nous aurions besoin de regroupements, sans doute. Les relations avec l’OCBC (l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels) dépendent beaucoup de la relation personnelle avec le chef de l’Office. À cet égard, il est malheureux que l’Observatoire du marché de l’art, qui permettait des échanges informels avec l’OCBC, les archives, les antiquaires et les libraires, ne se réunisse plus depuis 2017. A. B. En réalité, la certification provient des syndicats…

Pourquoi, alors, ne pas au moins envisager un seul syndicat ?
A. B
. En fait, chacun préfère conserver son fonctionnement. Il ne faut pas oublier qu’il y a des experts dans toute la France, confrontés à des situations différentes, notamment selon qu’ils sont liés à une salle de ventes ou non.
 

Hélène Bonafous-Murat, experte en estampes, a reçu le 2e prix, récompensant un livre dont les qualités littéraires évoquent un domaine art
Hélène Bonafous-Murat, experte en estampes, a reçu le 2e prix, récompensant un livre dont les qualités littéraires évoquent un domaine artistique, des 4e David de l’expertise décernés par le Cedea pour son ouvrage La Caravane du pape (éditions Le Passage, 2019).
© Photo David Marmier 

Les affaires retentissantes de trafics d’antiquités ou de faux menacent-elles la confiance prêtée à l’expertise ?
M. M.
Je ne pense pas que le métier soit menacé. Le monde de l’art évolue, le marché aussi. Le faux, c’est la raison d’être de l’expert. Nous avons toujours été confrontés aux fausses provenances. J’ai moi-même le souvenir d’aquarelles données à Chagall, très bien faites, dont les certificats se sont avérés être des faux. L’expertise n’est pas une science exacte, sinon le problème ne se poserait pas au niveau des musées comme on le voit en ce moment. Ceci dit, les experts comme les conservateurs sont certainement appelés à renforcer la recherche de provenance.

A. B. Et ce n’est pas toujours facile ! Le plus important, au moins, est d’éclaircir la provenance récente, celle des dernières décennies.


Ne faudrait-il pas réclamer une adaptation de la législation ?
M. M.
C’est vrai, les lois n’ont pas tellement évolué. Il pourrait déjà y avoir une réflexion sur l’uniformisation des prescriptions, qui diffèrent selon les formes d’activité. Je comprends qu’il faille être prudent, puisque tout changement aurait un impact sur d’autres professions. Nous avons un métier compliqué dont on attend qu’il soit infaillible. Mais il ne peut pas être infaillible, il se rapproche des sciences humaines. L’expertise implique un temps. Tout doit aller très vite à notre époque. Et parfois le client n’a pas envie d’entendre ce qu’on lui dit. Le métier n’est pas forcément plus risqué, mais un expert ne doit pas céder à la pression. Il faut prendre son temps. L’expertise ne doit pas reposer que sur elle-même. Il faut des collaborations plus ouvertes. Cela ne peut pas se régler de façon autoritaire, comme pour l’ivoire. Par prudence ou par autocensure, des marchés risquent de disparaître. Comme cela a très bien été souligné lors de la table ronde organisée à Drouot à ce sujet, ceux qui doivent fournir des conseils et des documents pour accompagner l’expertise risquent de disparaître.

Avec la formation du corps des commissaires judiciaires, les experts seront-ils tentés de se tourner vers les huissiers, plus fortunés que les commissaires-priseurs ?
M. M.
L’expertise restera la même. Nous sommes habitués à travailler avec des commissaires-priseurs qui ont une formation longue. Celle des huissiers me paraît un peu courte. De manière générale, je crois que les experts préféreront maintenir une relation forte avec des professionnels expérimentés, dans le respect des règles, dont le travail est bien fait.

à savoir
La Cedea a été fondée en 1988 par la CNES et le SFEP.
Son annuaire compte à ce jour 482 praticiens, adhérents de cinq associations, quatre françaises
et une belge (voir ci-dessous).
En 2003, elle a adopté un code déontologique. Elle est présidée
par Michel Maket (SFEP) ; secrétaire général : Olivier Delaville (Fnepsa),
vice-présidents : Didier Largeault (CNES) et Henry Bounameaux (Cbeoa), trésorier : Laurent Hesse (CEA).

Chambre belge des experts en œuvres d’art (Cbeoa)
Fondée en 1964. www.artexperts.be

Chambre nationale des experts spécialisés en objets d’art et de collection (CNES)
Fondée en 1967. www.experts-cnes.fr

Compagnie d’expertise en antiquités et objets d’art (CEA)
Fondée en 1978. www.experts-antiquite.com

Fédération nationale d’experts professionnels spécialisés en art (Fnepsa)
Fondée en 1986. www.fnepsa.fr

Syndicat français des experts professionnels en œuvres d’art et objets de collection (SFEP)
Fondée en 1945. www.sfep-experts.com. Michel Maket en fut le président
de 2014 à 2020.
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