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Cartier-Bresson chez l’ami Gianadda

Publié le , par Sophie Bernard

Lié d’amitié pendant plus de trente ans à Sam Szafran, Henri Cartier-Bresson a donné plus de deux cents tirages à l’artiste. Une sélection qui propose un parcours atypique dans l’œuvre du photographe, par ses icônes mais aussi ses dédicaces. 

Henri Cartier-Bresson, Alberto Giacometti installant son exposition, galerie Maeght,... Cartier-Bresson chez l’ami Gianadda
Henri Cartier-Bresson, Alberto Giacometti installant son exposition, galerie Maeght, Paris, mai 1961. Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

C’est une histoire d’amitiés croisées. D’abord celle, exceptionnelle, qui unit Henri Cartier-Bresson  (1908-2004) et Sam Szafran (1934-2019) depuis leur première rencontre, en 1972 : période charnière pour le photographe, qui commence à prendre ses distances avec Magnum Photos, l’agence qu’il a cofondée en 1947. À 64 ans, le père de l’instant décisif a produit l’essentiel de son œuvre en la matière et veut désormais se remettre au dessin et à la peinture, ses premières amours. Il travaille déjà à l’élaboration de la Master Collection, son «testament photographique», composé de 385 épreuves représentatives de son travail. Ce détail a son importance car il prouve que leur auteur plonge régulièrement dans son propre corpus. L’amitié qui le lie à Sam Szafran va prendre une forme originale : des conseils en peinture et dessin contre des photographies. Pendant trois décennies, «l’œil du XXe siècle» va ainsi donner à Szafran 225 tirages, dont plus de cent cinquante dédicacés. À la mort de Cartier-Bresson, le peintre fait don de cet ensemble à Léonard Gianadda, avec lequel il était justement devenu ami grâce au photographe. Il s’agit d’une collection privée unique, autant par son ampleur et sa représentativité que par la manière dont elle s’est constituée. Réalisée avec la collaboration de la Fondation Henri Cartier-Bresson, ayant pour mission notamment de préserver et garantir l’indépendance de l’œuvre du photographe, l’exposition rassemble plus de cent cinquante tirages. La présentation se veut à la fois chronologique et thématique, avec des focus géographiques – le Mexique, l’Italie, la Grèce notamment – ou encore des séquences de portraits d’artistes tels Pierre Bonnard, Henri Matisse et bien sûr Alberto Giacometti, d’autres histoires d’amitié… Sobre et classique, la scénographie propose un cheminement linéaire de clichés noir et blanc émaillés de quelques retirages en grand format, évitant ainsi la monotonie. L’intérêt est de voir ou revoir les grands et nombreux classiques, comme la gare Saint-Lazare (1932), le couple enlacé à Mexico (1934), les prostituées d’Alicante (1933), le nu dans l’eau (Leonor Fini, 1933) ou encore le paysage de l’Isle-sur-la-Sorgue (1988). Il est aussi de lire cette sélection à l’aune des liens qui unissaient les deux hommes, et ainsi d’en saisir la profondeur et l’intimité, grâce aux choix opérés par Cartier-Bresson. Si certains d’entre eux sont sans doute le fruit du hasard, comme l’expliquent les commissaires, d’autres sont assurément déterminés – ainsi des vues de Cracovie ou de Varsovie des années 1930, évoquant les origines polonaises de Sam Szafran. Mais la véritable originalité tient aux dédicaces de la célèbre écriture tremblante du photographe. Celles-ci en disent long sur leur affection mutuelle : «À Sam, à Lilette, avec tous les délices d’une amitié partagée» ; «Pour le papa et la maman de Sébastien, leur ami Henri». On le sait peu, mais leur auteur avait aussi donné ces tirages pour assurer l’avenir de Sébastien, le fils du couple, né handicapé. Au-delà de la belle histoire se dessine donc l’homme, un portrait par le petit bout de la lorgnette de celui qui, justement, n’aimait pas se faire tirer le sien. Si n’y transparaissent pas ses célèbres colères, se dégagent la sensibilité, l’humour, la provocation, et parfois même la grivoiserie dont il pouvait faire preuve. Un vrai régal pour les yeux et l’esprit.

«Henri Cartier-Bresson et la Fondation Pierre Gianadda», Fondation Pierre Gianadda,
59, rue du Forum, Martigny (Suisse), tél. 
: +41 (0) 27 722 39 78.
Jusqu’au 20 novembre 2022
www.gianadda.ch
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