Capodimonte, tout feu tout flamme

Le 03 décembre 2019, par Dimitri Joannides

Le parc royal de Capodimonte et sa célèbre manufacture dominent depuis bientôt trois siècles la baie de Naples, toisant le Vésuve et l’île de Capri. Un lieu à redécouvrir.

Le Char d’Aurore, vers 1810, biscuit de porcelaine, fabrique royale de Naples et atelier de la manufacture Poulard Prad, dans la salle de l’Éruption de l’exposition scénographiée par Hubert Le Gall..
© Luciano Romano

Dans ce vaste écrin de verdure de 134 hectares où se dressent dix-sept bâtiments, tout rappelle le passé riche et glorieux du royaume de Naples qui, au XVIIIe siècle, a vécu un âge d’or exceptionnel où se mêlaient légèreté et sentiment de menace permanente. À l’origine destiné à servir de pavillon de chasse au roi Charles III d’Espagne, Capodimonte s’est naturellement imposé comme la résidence royale des Bourbons, puis de Joseph Bonaparte et de Joachim Murat et, enfin, des Savoie. Troisième plus grande ville d’Europe après Londres et Paris, la Naples de la fin du XVIIIe siècle devient rapidement une étape incontournable du Grand Tour que tout jeune noble se doit d’effectuer. C’est une ville ouverte au feu et à l’allégresse, à l’atmosphère aussi vive que tragique, dont Goethe dira : « J’excuse tous ceux à qui la vue de Naples fait perdre les sens. » Lorsque le royaume obtient son indépendance en 1734, Charles de Bourbon décide de doter la cité des signes régaliens qui lui permettront d’asseoir sa puissance : un palais, des manufactures, des collections d’art, un Opéra… En ville, l’ambiance est amicale et fiévreuse. Amicale, car Naples s’apprête à devenir la capitale incontestée de l’art lyrique, à rivaliser avec Florence et Rome pour la richesse de ses trésors et, surtout, à donner naissance à l’une des futures plus grandes manufactures de porcelaine du monde. Fiévreuse, car la découverte des sites antiques de Pompéi et d’Herculanum à partir de 1738, figés en quelques heures et pour l’éternité sous la poussière de lave, a plongé l’Europe entière dans l’effroi. Désormais, c’est une certitude : toute civilisation, aussi sophistiquée soit-elle, est mortelle.
 

Dans la salle de la Musique sacrée, marbre de Carrare et marbre rouge de Vérone de Matteo Bottiglieri (1684-1757), 450 x 195 x 45 cm, réal
Dans la salle de la Musique sacrée, marbre de Carrare et marbre rouge de Vérone de Matteo Bottiglieri (1684-1757), 450 195 45 cm, réalisé en 1737 pour l’église Santa Trinità delle Monache (Naples), et costume de Giovanni Battista Pergolesi (1710-1736).


Domaine tentaculaire
L’imposant palais de Capodimonte, aux proportions intimidantes, est transformé en musée dès 1735, après que Charles de Bourbon a hérité de la célèbre collection Farnèse de sa mère. Cet ensemble unique au monde rassemble Bruegel, le Caravage, Botticelli, Goya, Titien, Mantegna, Raphaël ou encore Michel-Ange au cœur du plus grand parc urbain d’Italie, parsemé de fontaines et de sculptures de marbre. Avec 47 000 œuvres et près de trois millions de visiteurs par an, Capodimonte le discret peut se targuer d’être aujourd’hui le plus grand musée d’Italie ! Nommé en 2015 à la tête de ce domaine tentaculaire, le conservateur français Sylvain Bellenger a, en trois ans à peine, redoré le blason de cette institution qui a longtemps fait office de belle endormie. Côté cour, il a ouvert le musée à l’art contemporain avec, par exemple, une spectaculaire installation de Jannis Kounellis, à faire pâlir Beaubourg, ou une petite salle entièrement réservée à Daniel Buren. Côté jardin, il a permis aux citadins, joggeurs ou simples badauds, de se réapproprier leur parc en remettant en état bosquets et fontaines. « Lorsque je suis arrivé, le site était une véritable jungle, mais nous sommes parvenus à le sauver. Le jardin rouvrira à Noël : c’est un cadeau que je tenais à faire aux Napolitains », annonce le sémillant directeur. À terme, il est prévu que les visiteurs puissent s’y déplacer à vélo, en calèche, et même en voiturette électrique. Un des bâtiments abritera un restaurant, qui n’utilisera que des produits bio issus du potager et du verger du vaste domaine. Visiblement, les trésors d’imagination déployés par Sylvain Bellenger s’avèrent payants puisque cet ancien professeur de philosophie vient d’être reconduit pour quatre ans dans ses fonctions. Pour redonner tout son lustre à l’ancienne résidence royale, l’ex-conservateur des châteaux de Blois, passé par les musées de Washington et de Chicago, a tout remis à plat. « Je me concentre plus spécifiquement sur quatre chantiers : le patrimoine, l’écologie, le social et le digital », résume-t-il, déterminé. Un sacré défi quand on sait que, au cœur du décourageant mille-feuille administratif qu’est la politique culturelle italienne, seuls vingt musées de la Botte sont parfaitement autonomes ! Dont Capodimonte qui, envers et contre tout, cherche à renaître de ses cendres sous l’impulsion de son directeur. Touchant signe du destin lorsque l’on sait que c’est en visitant ce même musée, il y a près de quarante ans, que Sylvain Bellenger a décidé de devenir historien de l’art. « Je me suis toujours dit qu’un enfant qui aura vu un Titien dans sa vie ne connaîtra pas le même destin qu’un enfant qui n’aura connu qu’Andy Warhol. Par chance, nous avons onze Titien dans nos collections ! », lance-t-il dans un clin d’œil. Car la force de ce site exceptionnel est de ne pas être qu’un musée comme il en existe tant. Cerise sur le gâteau, l’exposition en cours plonge le visiteur au cœur du Siècle d’or napolitain grâce à un voyage visuel et musical proposé par le scénographe Hubert Le Gall, sous l’œil imperturbable du puissant volcan ayant façonné l’histoire de la région.

 

Le Quattro arti liberali (La Pittura), 1790-1800, biscuit de porcelaine, fabrique royale de Naples. © Luciano Romano
Le Quattro arti liberali (La Pittura), 1790-1800, biscuit de porcelaine, fabrique royale de Naples.
© Luciano Romano


Porcelaine d’hier et d’aujourd’hui
En 1743, Charles de Bourbon et son épouse Marie-Amélie de Saxe (élevée à Dresde au milieu des porcelaines de Meissen) créent au cœur du parc la Manufacture royale de porcelaine qui porte le nom du domaine. Pour Valter Luca De Bartolomeis, son actuel directeur, « si la porcelaine de Naples s’est à ses débuts beaucoup inspirée de celle de Meissen, elle est ensuite rapidement devenue l’une des plus sérieuses concurrentes de Vienne et de Sèvres ». Après seulement une quinzaine d’années d’existence, la manufacture réalise en effet des services royaux et impériaux enviés par l’Europe entière. Le chef-d’œuvre de la production napolitaine, réalisé entre 1757 et 1759, est sans nul doute le boudoir de la reine Marie-Amélie, entièrement recouvert de porcelaine polychrome et dont les fenêtres donnent sur un éblouissant belvédère. Les laboratoires et les ateliers, grouillant d’agitation, sont installés à quelques centaines de mètres de là. Chaque jour, artisans et étudiants s’y croisent dans un esprit qui, pour son directeur, n’est pas sans rappeler celui du Bauhaus en son temps. « On y apprend, on y dessine, mais pas seulement : on y produit et on s’y réinvente pour donner vie sans cesse à de nouvelles collections. La porcelaine, c’est l’école du temps long », ajoute-t-il en contemplant les armoires remplies de moules, dont les plus anciens remontent à la fondation de la manufacture. Pour autant, Valter Luca De Bartolomeis regarde vers l’avenir : « Nous modélisons sur ordinateur, tout en conservant les techniques de production de toujours, pour mieux appréhender les futures créations. C’est pourquoi nous intéressons beaucoup les écoles d’architecture et même les galeries d’art contemporain. » Sa dernière idée ? Un verre à baba au rhum  pâtisserie très appréciée à Naples  évidé et reposant sur une soucoupe afin de laisser couler le précieux liquide. Malicieux, le directeur conclut : « Eh oui, Charles de Bourbon aussi adorait boire le jus du baba ! »

 

à voir
« Napoli Napoli, une histoire de lave, de porcelaine, de musique », Museo e Real Bosco di Capodimonte, 2, via Miano, Naples, tél. : +39 335 780 3812, www.museocapodimonte.beniculturali.it
Jusqu’au 21 juin 2020.
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