Le chuchotement des porcelaines

Le 16 mars 2021, par Jean-Louis Gaillemin

Quatre ans après «Impérial et royal», consacrée à la période allant de Napoléon à Louis-Philippe, la galerie Aveline confronte les œuvres contemporaines réalisées à Sèvres à un vaste panel de pièces anciennes, choisies par les deux commissaires, Marella Rossi et Camille Leprince.

Crédence de faïences baroques de Delft, Rouen, Lille et Nevers des XVIIe et XVIIIe siècles, associées à des porcelaines chinoises.
© Camille Leprince - Jérémie Beylard

Chercher le moderne à travers les âges !» En faisant sien l’aphorisme favori de Nicolas Landau, Jean-Marie Rossi a toujours affirmé son goût pour la confrontation d’objets d’époques différentes, à la seule condition qu’ils aient été, en leur temps, novateurs. Mises en présence et dialogues qui sont au cœur même des «Petits plats dans les grands». «Nous ne sommes pas chez un antiquaire !» Dès l’entrée, un monumental vase au décor réticulé de Fabrice Hyber annonce la couleur. Suit la découverte de trois grandes salles où sont réparties, par période, les œuvres anciennes. Spectaculaire, la salle centrale est réservée à l’Empire. S’y trouve une table de banquet, garnie d’un rare service de Sèvres acquis par le prince Borghèse, autour d’une grande coupe en porcelaine de Vienne. Depuis leur festin de mariage reproduit sur un mur, Napoléon et Marie-Louise participent à la fête et s’apprêtent à saisir quelques fruits de porcelaine dans une coupe de Kristin McKirdy, placée à leur portée. D’autres clins d’œil permettent d’échapper au solennel Empire, comme ces «jetés d’assiettes» du service Borghèse sur les murs latéraux, une idée de Marella Rossi. Les meubles de la galerie entrent aussi dans le jeu : sur une commode romaine rococo, deux exubérants vases Louis-Philippe prennent langue avec une austère Cape de Matali Crasset. Ailleurs, une console néoclassique accueille une fontaine en sèvres d’Arthur Hoffner, surmontée d’une sculpture de Loris Cecchini, dont les ballons ont orné un temps la place Beauvau.
Un merveilleux florilège
Les autres period rooms sont consacrées aux XVIIe et XVIIIe siècles. Un dressoir orné de fleurs séchées, réalisé par Lachaume, est à la gloire de la porcelaine blanche. Du saint-cloud imitant le blanc de Chine voisine avec ses modèles asiatiques ou des biscuits de Sèvres, tandis que Sakura, un vase du groupe japonais Nendo (Oki Sato), questionne avec ironie ces avatars immaculés. Sur une console Régence en bois doré, c’est le bleu et blanc de la fin du XVIIe siècle qui est à l’honneur. Lille, Rouen et Delft rivalisent d’audace pour obtenir le mythique «bleu de Chine». En haut de la pyramide de la crédence, un vase monumental de la manufacture hollandaise, avec ses excroissances tubulaires, évoque le goût de la reine Marie pour les bouquets. Sur un bureau Boulle voisin, un jeté de cubes d’Emmanuel Boos rappelle la variété des bleus que Sèvres peut réaliser aujourd’hui. Mais le Saint des Saints est le cabinet de curiosités, où dialoguent, isolées sur leurs consoles, quelques pièces rares. On aimerait entendre ce que chuchotent, à peine les visiteurs sortis, la Théière éléphant de Louis Solon (Sèvres, 1862), le dragon vert de la tasse à chocolat ou les trois fennecs de la salière hispano-mauresque. L’événement, dont un choix de pièces est présenté sur le site de Camille Leprince, devait à l’origine faire écho à l’exposition «À table ! Le repas tout un art», conçue par Charlotte Vignon au musée de Sèvres. Celle-ci entendait «retracer l’histoire de cette pratique afin de montrer comment l’opulence et l’élégance des dîners de l’Ancien Régime se sont diffusées et transmises jusqu’à nos jours, au point de constituer un idéal de bonheur et un rite social majeur de notre pays». Sèvres, comme les restaurants, étant toujours confiné, espérons qu’avec le printemps le dialogue entre les deux manifestations pourra enfin s’instaurer.

«Les petits plats dans les grands»,galerie Aveline,
94, rue du Faubourg-Saint-Honoré, Paris 
VIIIe, tél. : 01 42 66 60 29
aveline.com

Galerie Camille Leprince,
camilleleprince.com/now

Jusqu’au 6 juin 2021.
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