C comme cuirs dorés

Le 17 septembre 2020, par Jean-Pierre Fournet

Souvent appelés cuirs de Cordoue, les cuirs dorés ont été produits et utilisés dans toute l’Europe. Une technique luxueuse, dont peu d’exemples nous sont parvenus.

Carreau de cuir doré repoussé, Pays-Bas. Premier quart du XVIIIe siècle, 73 x 49 cm, détail, collection Glass Tielker, Hückelhoven, Allemagne.
© Kunsthandel Glass

Les cuirs dorés – souvent appelés « cuirs de Cordoue » – ont été utilisés dans toute l’Europe, surtout du XVIe au XVIIIe siècle, pour décorer l’intérieur des plus riches demeures. Ils furent employés essentiellement pour confectionner des tentures murales, mais aussi des couvertures de table ou de meuble, des dessus-de-lit, des tapis de sol, des paravents, pour recouvrir des sièges et des coussins. Dans le domaine religieux, ils étaient utilisés pour des devants d’autel et parfois des vêtements sacerdotaux. Ces cuirs décoratifs, aujourd’hui peu nombreux, sont apparus à Cordoue, à la fin du premier millénaire, peu après la conquête arabe. Leur technique de fabrication, inspirée de méthodes du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, fut adaptée et perfectionnée par des artisans locaux qui avaient déjà une longue expérience du travail du cuir. Très appréciés, ils furent ensuite fabriqués dans la plupart des grandes villes de la péninsule Ibérique et connurent leur apogée au XVIe siècle, en même temps qu’ils étaient abondamment exportés vers la plupart des pays européens, où ils allaient vite être copiés. Résultats d’un mode de fabrication stéréotypé, les cuirs dorés sont définis par leur structure, faite de six strates superposées : la couche profonde est le support de cuir (mouton, chèvre ou veau), la deuxième couche, la colle de parchemin et la troisième est constituée de feuilles d’argent. Cette couche métallique est souvent enduite de colle pour prévenir l’oxydation du métal, puis d’une couche de « vernis jaune » – ou « vernis d’or » –, composé de résines végétales chauffées dans de l’huile de lin. Enfin, la sixième et dernière couche – facultative – est faite de peintures à l’huile. Les cuirs dorés ne comportent donc pas d’or : c’est le « vernis jaune », appliqué sur l’argent, qui génère la couleur dorée. Sans ce vernis d’or, on parle alors de « cuir argenté ». En fonction de leur aspect externe, les cuirs dorés sont classés en « cuirs dorés plats » et « cuirs dorés repoussés ». Pour décorer les cuirs dorés plats, avant la pose des couleurs, les contours des motifs étaient en règle générale portés à l’aide d’une planche d’impression en bois, sculptée et encrée : ces cuirs plats étaient fréquemment agrémentés de « ciselures », empreintes réalisées avec des poinçons (« petits fers ») et destinées à animer les fonds ou à souligner des détails. Très différents, les cuirs dorés repoussés sont en relief. Apparus au XVIIe siècle aux Pays-Bas, leur fabrication requérait l’utilisation de moules sculptés en creux et d’une robuste presse. En fonction de leur décor, on distingue les cuirs dorés « exclusivement décoratifs à motifs répétitifs », qui sont les plus nombreux, et les cuirs dorés « historiés », c’est-à-dire avec personnages ; ceux-là, exceptionnels, mais souvent très spectaculaires, sont généralement réalisés par des artistes de qualité, même s’ils sont habituellement anonymes. Selon leur pays d’origine, ils présentent des particularités qui aident à identifier leur provenance.
 

PAGE DE GAUCHE Vierge à l’Enfant, carreau de cuir doré platet ciselé, environ. Italie, XVIe siècle, 65 x 46 cm, Saint-Pétersbourg, musée d
Vierge à l’Enfant, carreau de cuir doré plat et ciselé, environ. Italie, XVIe siècle, 65 46 cm, Saint-Pétersbourg, musée de l’Ermitage.
© C. Bonnot-DiconnE


À la croisée d’influences
Les cuirs dorés d’Espagne – que les Espagnols appelaient et appellent toujours guadameciles – sont tous plats et habituellement ciselés. Leurs décors – très rares de nos jours – représentaient tantôt des figures géométriques répétitives caractéristiques du style mudejar, d’inspiration islamique, tantôt des motifs décoratifs de style Renaissance, ou parfois encore l’association de ces deux types de représentation. Au début du XVIIe siècle, les décors sont influencés par le style baroque, au moment où les cuirs dorés espagnols amorcent leur déclin, avant de passer de mode, sans pour autant disparaître du reste de l’Europe. En Italie, les premiers ateliers apparaissent à la fin du XVe siècle et Venise est le centre le plus important. Au XVIe siècle, les décors à motifs Renaissance subissent simultanément de fortes influences islamiques, tantôt venues d’Espagne, tantôt – surtout à Venise – du Moyen-Orient. Au XVIIe siècle, on retrouve l’art baroque et les dessins des tissus de l’époque dans les décors italiens, qui subiront ensuite l’influence des différents styles français du XVIIIe. La technique du repoussé, mise au point en 1628 dans les Pays-Bas du Nord (La Haye), permettra des représentations inédites en très fort relief. Ces nouveaux décors, partout appréciés, furent largement exportés et vite copiés. Au XVIIIe siècle, ils sont majoritairement inspirés par les dessins des grands ornemanistes français. Dans les Pays-Bas du Sud –actuelle Belgique –, les ateliers de Malines, Bruxelles, Anvers et Liège adoptèrent très vite la technique du repoussé tout en continuant à fabriquer des cuirs dorés plats ciselés et notamment des tentures historiées. L’Angleterre aussi vit se développer, essentiellement à Londres, une industrie des cuirs dorés. Dans la première moitié du XVIIIe siècle, les fabricants anglais excellèrent dans la fabrication de tentures et paravents décorés de « chinoiseries ».

 

Panneau de cuir doré repoussé, Allégorie de l’Air ; Mariage d’un Chinois ; L’Afrique. Avignon, atelier de Raymond Boissier, premier quart
Panneau de cuir doré repoussé, Allégorie de l’Air ; Mariage d’un Chinois ; L’Afrique. Avignon, atelier de Raymond Boissier, premier quart du XVIIIe siècle, 1,83 3,69 m, collection particulière.
© C. Bonnot-Diconne


Un engouement français
En France, ce fut surtout au XVIe siècle que l’engouement des puissants du royaume pour les cuirs dorés espagnols se généralisa. Les premiers ateliers furent créés à Paris, notamment par Jehan Fourcault et Julien Lunel, puis sous l’impulsion d’Henri IV. Hors de la capitale, on en trouve également à Rouen et à Lille, dans la vallée du Rhône à Lyon, Carpentras, Aix-en-Provence, Marseille et surtout à Avignon. Dans la première moitié du XVIIIe siècle, deux centres de production sont alors prépondérants. Paris, avec Jean-Baptiste Delfosse, le fabricant le plus renommé, qui fournissait la famille royale, comme l’atteste le Journal du Garde-Meuble de la Couronne ; malheureusement, aucun des décors parisiens ne nous est parvenu. À Avignon, l’atelier le plus fameux fut celui de la famille Boissier, tenu de père en fils pendant plus d’un siècle. Le personnage le plus connu de la famille, Raymond Boissier, publia en 1712 un catalogue de ventes dont un exemplaire est conservé à la bibliothèque d’Avignon. Aujourd’hui, plus d’un millier de cuirs dorés anciens ont pu être recensés en France dans des collections publiques ou privées. Si les cuirs dorés historiés représentent le groupe le moins fourni numériquement, leurs décors sont les plus étonnants ; en témoignent les tentures conservées au château d’Écouen et celle représentant le cortège de David Victorieux, exposée jadis au château de Ferrières puis à l’hôtel Lambert de Paris. Quoique abondants, le nombre de cuirs dorés décoratifs à motifs répétitifs est sans commune mesure avec la grande quantité d’exemplaires ayant existé. On peut en observer notamment dans de nombreuses chapelles et églises des Alpes et des Pyrénées. Les cuirs dorés – avec leurs luxueux décors – ont disparu partout simultanément à la fin du XVIIIe siècle et sont rapidement tombés dans l’oubli, malgré d’intermittentes tentatives de nouvelles fabrications – notamment en France –, à la fin du XIXe siècle et jusqu’à nos jours, mais avec des techniques, des matières et des décors bien différents.

à lire
Jean-Pierre Fournet, Cuirs dorés, « cuirs de Cordoue ». Un art européen,
Saint-Rémy-en-l’Eau, éditions Monelle Hayot, 2019, 388 pages, 85 €.
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