Blockchain, blockchain, blockchain…

Le 08 novembre 2018, par Pierre Naquin

La conférence annuelle Art & Finance de Deloitte, consacrée à l’apport des technologies au monde de l’art, ne parvenait pas vraiment à mettre en avant l’étendue du spectre des nouvelles propositions.

 
© Photo Deloitte

Chaque année, la conférence Art & Finance est l’occasion de revoir les «copains», ceux qui militent depuis plus d’une décennie pour la prise en compte de l’aspect patrimonial de l’art. Cette onzième édition ne faisait pas exception. Tous s’étaient donné rendez-vous à la Philharmonie de Luxembourg autour d’Adriano Picinati di Torcello, coordinateur Art & Finance chez Deloitte, l’hôte des lieux. Cette année, on avait également le plaisir de revoir Thierry Hoeltgen, à l’origine de l’initiative avec son comparse, mais qui avait depuis quitté le groupe d’audit. La thématique de 2018 ? Art & tech : les initiatives utilisant les avancées technologiques ayant pour but de soutenir l’écosystème de l’art. Les cinq tables rondes et diverses présentations étaient entièrement dédiées au sujet et laissaient une grande place à la mise en avant de nouveaux projets directement par les créateurs. Cette joyeuse réunion commençait dans les faits la veille au soir. Un cocktail des speakers était ainsi organisé par Deloitte ; l’occasion de prendre des nouvelles de tous les acteurs et voir que, d’une année sur l’autre, finalement, bien peu de choses changent. Au détour d’un verre, l’on croisait l’artiste Barthélémy Toguo, qui devait bien se demander comment il avait atterri là.

ADN digital des entreprises
La «vraie» journée commençait avec les traditionnels remerciements et congratulations d’usage  «trois cent cinquante participants en provenance de vingt-six pays ; second événement ayant attiré le plus de monde après l’édition 2017 à Milan» , avant de laisser la place à un show digne d’Apple… Ne manquaient que les fumigènes ! Hans Van Grieken, EMEA Technology Research & Insights Leader chez Deloitte Pays-Bas, présentait son concept d’ADN digital des entreprises à coups de projections, de vidéos, d’éclairages dynamiques de l’espace et de battements de cœur faisant trembler la salle au rythme de ses propos ; dommage que ses réflexions  intéressantes au demeurant  s’adaptaient difficilement au monde de l’art. Suivait, en quinze minutes chrono, un état des différentes technologies et de leur application au monde de l’art : data, réseaux sociaux, ventes en ligne, mobile, intelligence artificielle, réalité augmentée et réalité virtuelle, fingerprinting («empreinte digitale») et la blockchain. De blockchain, il en était évidemment question dès le premier panel, qui remettait au goût du jour une idée du début des années 2010 : la titrisation des œuvres d’art. Après avoir présenté l’historique, Frédéric de Senarclens, d’ArtMarketGuru, laissait la parole au différentes start-up : 4ARTechnologies, Danae HI, Look Lateral, ArtWallet et artfintech.one. Difficile d’être pleinement enthousiaste lorsque l’on connaît quelque peu le sujet : les leçons du passé semblent ne pas avoir été apprises, et ce sont systématiquement les mêmes évidences (transparence, démocratisation du marché, la chaîne de bloc comme outil de sécurité ultime, etc.) qui sortent de la bouche des présentateurs. Le second panel se penchait de nouveau sur cette même technologie, mais pour cette fois-ci en étudier les implications juridiques et les risques qui pourraient y être associés. Même si les échanges étaient intéressants et les intervenants aguerris, il reste difficile de se passionner pour des implications possibles de changements réglementaires éventuels, liés aux problèmes potentiels d’un marché qui dans les faits n’existe pas encore… Après le déjeuner, il était encore une fois question de blockchain, mais cette fois sous l’angle de la confiance. Cette table ronde avait le mérite de présenter enfin deux exemples concrets d’utilisation de cette avancée à travers le français Monuma (simili-constats d’états sur la blockchain) et le truculent Calogero Scibetta, d’Everledger, qui rappelle  enfin !  que «la blockchain n’est pas magique» et «qu’elle n’est aussi bonne ou aussi pauvre que ce que l’on veut bien mettre dedans».

Il apparaît aussi que les mondes des techniques et de l’art restent encore aujourd’hui assez éloignés.

Difficile neutralité des échanges
Le débat suivant tenait de l’exercice d’équilibriste. Après avoir épuisé l’auditoire avec plus de trois heures consacrées à la blockchain, le quatrième panel devait couvrir l’entièreté du spectre des autres avancées (data, analytics, réalité augmentée, réalité virtuelle, 3D printing, etc.) en une petite heure. Henry Blundell, de MasterArt et ArtSolution, menait l’exercice avec talent et servait la soupe à des sociétés déjà plus matures, et dont il était plus aisé de comprendre les objectifs et le business model. La dernière table ronde devait offrir le point de vue des investisseurs qui se penchent sur ces start-up. Dans les faits, certains étaient surtout venus tester leurs arguments pour les projets qu’ils supportent, quand d’autres présentaient habilement leurs structures d’investissement, sans toutefois réellement expliquer ce qui guidait leur sélection d’entreprises. On peut regretter que tous les participants étaient là pour vendre quelque chose, ce qui limitait nécessairement la possibilité d’échanges neutres et constructifs. Il apparaît aussi que les mondes des technologies et de l’art restent encore aujourd’hui assez éloignés : le peu de compréhension des enjeux de l’industrie culturelle par des entrepreneurs souhaitant s’implanter dans ce marché est surprenant. Il reste qu’il est tout de même assez enthousiasmant de voir autant de passion et d’énergie pour la thématique de l’art chez de jeunes geek… mais, pitié, arrêtez avec la blockchain !