Bernard Utudjian, un galeriste avec le collectif comme leitmotiv

Le 12 novembre 2020, par Stéphanie Pioda

Qualifié de « plus jeune galeriste de Paris » en 1985, Bernard Utudjian est toujours prêt à créer des événements fédérant ses confrères galeristes, lui qui croit toujours dans ce lien qui se construit sur le long terme entre le collectionneur et le galeriste.

 © Éric Aupol

Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de devenir galeriste  ?
La rencontre avec une amie de mes parents, Betty Barman, a été fondamentale. Je me souviens encore du choc de ma première visite chez elle, qui était directrice des Amis du musée des beaux-arts de Bruxelles. J’avais alors à peine 14 ans. En sortant de l’ascenseur, je tombe sur une sculpture de Carl André au sol, en face, sur le mur, une Chaise électrique de Warhol, à gauche une Anthropométrie d’Yves Klein... À l’époque, l’art contemporain est très peu montré, le Centre Pompidou ne sera inauguré qu’en 1977. Mais j’avais visité avec mon école l’exposition «60-72» sur la création contemporaine, au Grand Palais, voulue par Georges Pompidou en 1972. Betty Barman m’a indiqué les adresses des galeries à Paris et j’ai alors découvert celles de Michel Durand-Dessert, Daniel Templon, Yvon Lambert, Crousel-Hussenot… Peu à peu, l’envie d’être un passeur a germé. Ce métier me semblait extraordinaire, mais mes parents voulaient que je fasse des études. Après deux années de droit à Nanterre et le service militaire, j’ai décidé d’ouvrir une galerie, en 1985.
Quels étaient les moyens nécessaires pour ouvrir une galerie  ?
Mes parents m’ont donné 5 000 F, ce qui doit correspondre à 10 000 € d’aujourd’hui. J’ai eu la chance de trouver un petit espace de 15 mètres carrés, rue Michel-le-Comte dans le 3
e arrondissement pour lequel le loyer était de 400 F. Le choix était financier, mais il s’est avéré finalement assez stratégique puisque les collectionneurs sortaient de chez Yvon Lambert, installé rue du Grenier-Saint-Lazare, passaient chez Durand-Dessert, rue des Haudriettes, et chez Templon, qui était déjà rue Beaubourg. Je n’ai pas «eu» rapidement de collectionneurs rue Michel-le-Comte, mais des journalistes, qui m’ont qualifié de «plus jeune galeriste de Paris» dans Artpress, Le Point, L’Express...
Et du côté des collectionneurs, comment les choses se sont-elles débloquées  ?
Mon premier client, et je ne le remercierai jamais assez, était Yvon Lambert, qui m’a acheté un petit tableau pour me souhaiter bonne chance. C’était très fort émotionnellement, car il était l’un des galeristes qui m’avaient impressionné. Il a toujours été accueillant, et simple, alors qu’il exposait Cy Twombly, Jean-Michel Basquiat, Anselm Kiefer, Miguel Barceló... Je retrouvais régulièrement Michel Durand-Dessert au café, rue des Haudriettes, et nous discutions d’histoire de l’art, lui qui représentait Gerhard Richter, Gérard Garouste, Jannis Kounellis et tout l’arte povera. Du haut de mes 24 ans, je rencontrais tous les acteurs majeurs du monde de l’art. C’était la grande école pour moi.
Comment définissez-vous la ligne artistique de la galerie  ?
Beaucoup de mes artistes ont comme point commun de parler du monde qui nous entoure. Avec humour et violence pour Marcos Carrasquer ou Bart Baele. Matthias Bruggmann produit un travail photographique admirable sur la Syrie, Yto Barrada partage une vision métaphorique du Maroc, Richard Mudariki aborde la situation au Zimbabwe, dont il est originaire... Beaucoup de ces sujets sont difficiles, mais Vanessa Fanuele, Speedy Graphito, Harald Fernagu ou Étienne Armandon, l’un des derniers artistes entrés dans la galerie, traitent plus d’histoire de l’art et de la sculpture.
Quelle était votre exposition d’ouverture en 1985  ?
J’ai inauguré ma galerie avec des peintures de Christiane Durand, et très vite, ce fut le tour de Speedy Graphito, dont j’avais repéré les pochoirs dans les rues de Paris. Il y indiquait son numéro de téléphone  !

 

Speedy Graphito, Escapade, 2020, acrylique sur toile, 81 x 65 cm. COURTESY GALERIE POLARIS
Speedy Graphito, Escapade, 2020, acrylique sur toile, 81 x 65 cm.
COURTESY GALERIE POLARIS


Comment les prix ont-ils évolué depuis cette période ?
Un dessin de 50 60 cm de Christian Lhopital, un artiste lyonnais que j’ai commencé à montrer en 1986, était vendu entre 700 et 900 F contre 1500/1700 € aujourd’hui. Lors de la première exposition de Speedy Graphito en 1985, les grands tableaux se vendaient 7 000 F, ses dessins 10 F et des peintures sur papier au format poster 50 F, soit 8 €  !
Est-il encore possible de proposer des œuvres à de tels prix  ?
Lors de l’exposition de Speedy à Saint-
Émilion, en 2013, un des mécènes qui nous accueillaient lui a donné cinquante bouteilles, sur lesquelles il a dessiné des œuvres originales. Chaque bouteille était vendue 100 
€ et seules six ont été vendues ! Aujourd’hui, Speedy est sous-coté, par rapport aux jeunes artistes du street art, dont certains prétendent à des prix presque comparables aux siens, soit autour de 10 000/15 000 € pour un grand format. Ils le justifient par le fait qu’une de leurs œuvres a été adjugée à ce prix, un argument qui n’est pas suffisant cependant, à mon avis…
Aujourd’hui, quelle est la fourchette de prix des œuvres de Speedy Graphito  ?
Les dessins encadrés commencent à 2 400 €, et les plus grands tableaux à 25 000/30 000 €. Les pièces historiques sont plus chères car il a moins produit dans les années 1980. Par exemple, un tableau de 1987, de 130 90 cm, est vendu 35 000 € environ.
Quels sont les autres piliers de la galerie  ?
Je collabore sur la durée avec les artistes : dix-sept ans avec Stéphane Couturier par exemple. Mais j’ai aussi monté la première exposition de beaucoup d’entre eux, tels Yto Barrada en 1999, Louis Heilbronn en 2013...
Mon banquier préférerait que je travaille avec des créateurs déjà bien cotés, parce que, lorsqu’on fait entrer un jeune et que ses toiles se vendent autour de 1 
000 € et ses dessins autour de 300/400 €, on sait d’emblée que l’exposition risque d’être déficitaire, mais il faut le faire courageusement.
Vous êtes très actif et vous avez lancé de nombreuses initiatives...
Avec Anne Barrault, Magda Danysz et Éric Dereumaux, de la galerie RX, nous avons créé cette année le Marais Guide, invitant les galeries à ouvrir un dimanche par mois, un réseau accompagné d’une application listant les participants. Si, au début, nous étions peu nombreux, l’opération du 22 mai avait mobilisé soixante galeries ! Avant cela, j’avais aussi organisé de 2010 à 2014 les Sunday’s Screening autour de l’art vidéo ou les Parties de campagne, également créées en 2010 mais en province, dans l’idée que les galeries, les artistes et les collectionneurs passent plusieurs jours ensemble autour d’événements festifs. Si l’on remonte encore un peu plus le temps, alors que j’avais été refusé à la FIAC, en 1986, j’avais organisé avec Agnès b. une exposition sur une péniche au pied du pont Alexandre-III. Je ne la connaissais pas, mais les choses étaient plus simples à l’époque.
Est-ce important de fédérer vos confrères, qui sont de façon générale assez individualistes  ?
Tout cela représente du travail en plus de celui de galeriste, mais je trouve que «penser collectif» est crucial aujourd’hui, que cet esprit de partage avec les collectionneurs, les artistes et les galeristes est fondamental, tout comme le sentiment d’appartenance à une confrérie. Le monde change et c’est à nous d’être dynamiques et inventifs, d’aider les collectionneurs à retrouver le chemin des galeries, en aménageant nos horaires d’ouverture, en nocturne ou le dimanche, c’est mon nouveau leitmotiv ! Je souhaite que l’on puisse retrouver ce qui était précieux dans les années 1980, le temps de partage et d’échange, arrêter cette course à la photo sur Instagram et sur Facebook. Il faut accepter de ne pas être au courant de tout et se concentrer sur les galeries et les artistes que l’on aime en les suivant sur le long terme.

 

Vanessa Fanuele, Ultra 11 ,2020, huile sur toile, 80 x 60 cm. COURTESY GALERIE POLARIS
Vanessa Fanuele, Ultra 11 ,2020, huile sur toile, 80 x 60 cm.
COURTESY GALERIE POLARIS
Bernard Utudjian
en 5 dates
1985
Ouverture de sa première galerie rue Michel-le-Comte
1987
Première participation à la FIAC
2008
Installation rue des Arquebusiers, dans une galerie aménagée par Odile Decq
2010
Lancement des Sunday’s Screening et des Parties de campagne
2020
Lancement du Marais Guide
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