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Baudelaire intime

Le 19 octobre 2018, par Sophie Reyssat

Sa «lettre de suicide», manuscrit le plus poignant d’un riche ensemble de documents évoquant le poète maudit, à Fontainebleau, est autant un cri de détresse qu’une déclaration d’amour à sa muse, Jeanne Duval.

Baudelaire intime
Charles Baudelaire (1821-1867), lettre autographe signée «C. Baudelaire», à Narcisse Ancelle, avec deux apostilles autographes de celui-ci, [Paris], 30 juin 1845, 7 pp., 1/2 in-4°, petites fentes aux pliures, quelques infimes perforations. Estimation : 60 000/80 000 €


Je me tue parce que je ne puis plus vivre»… Orphelin de père et mal-aimé, profondément humilié par sa mise sous tutelle consécutive à ses dettes, doutant même de son talent, Baudelaire annonce dans cette lettre de 1845 sa volonté d’en finir. Provenant anciennement du fonds Aupick-Ancelle, dispersé à Drouot en 2009, elle a pu être admirée dans la vitrine consacrée au poète par le musée des Lettres et Manuscrits à Paris, à la suite de son achat par la société Aristophil. Au long de ces sept pages aussi désespérées que lucides, le poète ouvre son cœur à son conseil judiciaire, Narcisse Ancelle, dont il loue la rareté de l’esprit, doux et élevé, et la loyauté. Tout en annonçant vouloir mettre fin à ses jours, Baudelaire ne songe qu’à sauvegarder les intérêts de son amante, la seule femme qu’il affirme avoir aimée et dont il souhaite faire son héritière. «Moi, je n’ai que Jeanne Lemer.  Je n’ai trouvé de repos qu’en elle, et je ne veux pas, je ne peux souffrir la pensée qu’on veuille la déposséder de ce que je lui donne, sous prétexte que ma raison n’est pas saine.» Un argument qu’il craint de voir évoquer par son frère et sa mère, à laquelle il reproche d’avoir empoisonné sa vie. Après la mort du poète, en 1867, celle-ci détruisit d’ailleurs toutes les missives de Jeanne. On sait peu de choses de cette petite actrice, dotée de plusieurs patronymes et dont le lieu de naissance est inconnu, que Baudelaire rencontre en 1842. Elle acquiert dès lors une telle place dans sa vie que celui-ci en vient à supplier Narcisse Ancelle de la prendre sous son aile, et de la conseiller de manière avisée après son suicide. Le coup de couteau qu’il se donna quelques semaines plus tard fut cependant sans conséquences.
Égérie baudelairienne
Pour se faire une idée de celle qui habitait les pensées du poète, le mieux est de relire les vers sublimes qu’elle lui a inspirés dans Les Fleurs du mal. Baudelaire y compare sa «chère indolente» à un serpent qui danse, se laisse guider par le corps de la métisse vers «des rivages heureux qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone», tandis que son esprit nage sur son parfum évoquant à la fois «la langoureuse Asie et la brûlante Afrique»… Leur sensualité ne manqua pas de lui attirer les foudres moralisatrices des journaux bien-pensants de l’époque, et le mena jusqu’au procès, évoqué dans cette vente par des notes du poète devant servir à sa défense. Une chose est sûre, la «Vénus noire» était belle à ses yeux amoureux, comme en témoigne un dessin de sa main appartenant aux collections du Louvre, l’un des quatre qu’il fit d’elle. Son ami Édouard Manet peignit un portrait sans doute plus réaliste de la séduisante métisse : La Dame à l’éventail ou La Maîtresse de Baudelaire, conservé au musée des Beaux-Arts de Budapest. Nous sommes alors en 1862, les amants sont séparés. Pourtant, Baudelaire n’abandonna jamais sa muse et veilla toujours à subvenir aux besoins de celle qui fut son grand amour pendant près de vingt ans.

autographes, livres
dimanche 04 novembre 2018 - 14:30 (CET) - Live
9-11, rue Royale - 77300 Fontainebleau
Osenat
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