Aymar du Chatenet, la mémoire de Nadia Léger

Le 16 juillet 2019, par Valentin Grivet

L’éditeur et ancien journaliste publie la première monographie consacrée à une artiste au destin romanesque, restée dans l’ombre de son mari Fernand Léger. Histoire d’une redécouverte.


 
© Succession Nadia Léger

D’où vient votre passion pour Nadia Léger ?
Elle est née d’un coup de foudre. Il y a une dizaine d’années, j’ai fait la connaissance de deux de ses descendants et ayants droit. Ils m’ont montré des dessins, des gouaches, des huiles de toutes les périodes. J’ai été surpris que ce travail magistral soit à ce point méconnu. Comment la femme de Fernand Léger, qui était une artiste de grand talent, a-t-elle pu échapper à l’œil de tous les historiens de l’art ? Ce mystère m’a intéressé, et j’ai décidé de mener l’enquête. En son temps, déjà, Nadia multiplie les handicaps : c’est une femme, elle est Russe, immigrée, maîtresse de Léger, dont elle sera l’élève puis la directrice de l’atelier. Elle a des convictions politiques affirmées, tranchées. C’est une militante communiste. Elle n’épouse son amant qu’en 1952, vingt-cinq ans après leur rencontre, et trois ans avant la mort du peintre. Veuve, elle hérite en 1955 de l’intégralité des œuvres de Léger. Elle est alors considérée comme une «milliardaire rouge», et personne ne s’intéresse à son travail. Elle s’est vouée toute sa vie à l’œuvre de Fernand Léger… Y compris après son décès, en créant le musée de Biot et en décidant, dans les années 1970, d’ouvrir au public la ferme familiale de Lisores, dans le Calvados, où l’artiste aimait venir se ressourcer.
Née en 1904 en Biélorussie, au sein d’une famille très pauvre, comment Nadia Khodossievitch a-t-elle débuté dans la peinture ?
Dès l’enfance, elle montre un goût et des prédispositions précoces pour le dessin. En 1920, à Smolensk, elle est l’élève de deux maîtres des avant-gardes russes, Wladyslaw Strzeminski et Kasimir Malevitch, le chef de file du suprématisme. Elle n’a alors que 15 ans. En feuilletant la revue L’Esprit nouveau, elle découvre des œuvres de Fernand Léger. Fascinée, elle décide de partir à Paris, considéré alors comme la capitale mondiale des arts, pour le rencontrer. Elle passe par Varsovie, où elle reste quatre ans à étudier aux Beaux-Arts, et débarque à Paris en 1925. Elle frappe à la porte de l’Académie de l’art moderne, rue Notre-Dame-des-Champs, l’atelier créé par Léger et Amédée Ozenfant. Ce dernier sera son professeur. Après l’influence suprématiste des premières années, Nadia se tourne vers le purisme et s’intéresse au biomorphisme de Jean Arp. Très vite, ses tableaux sont présentés dans les expositions collectives de l’atelier. À Paris, la jeune artiste va ensuite côtoyer Louis Marcoussis, Vassily Kandinsky, et participer en 1929 à l’association Cercle et Carré. Avec Piet Mondrian, elle crée une revue, L’Art contemporain. Nadia Khodossievitch est pleinement intégrée à cette avant-garde des années 1920-1930 qui va révolutionner l’art moderne.

 

Gagarine suprématiste, gouache, 1963.
Gagarine suprématiste, gouache, 1963. © Adagp, Paris 2019


Quand se lie-t-elle avec Fernand Léger ?
À partir de l’année 1927, qui marque le début de leur liaison, alors qu’ils sont mariés chacun de leur côté. Nadia quitte son mari, et sa passion avec Fernand Léger durera toute leur vie. Elle est sa dame de cœur, celle qui va prendre en main son œuvre. Quand il est en voyage, c’est elle qui enseigne à l’atelier. Elle en deviendra même la directrice en 1933. À la fin des années 1930, elle compte parmi ses élèves Nicolas de Staël et Louise Bourgeois. Fernand a très vite décelé que c’était une vraie artiste et qu’il pouvait compter sur elle. Elle deviendra son assistante et participera aux grands travaux de groupe mis en œuvre dans l’atelier. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, l’influence de Léger est manifeste dans sa peinture, par la manière de structurer les compositions, de simplifier les formes, de jouer avec les contrastes de couleurs.
Suprématisme, purisme, cubisme… Ces jeux d’influence n’ont-ils pas nui à l’artiste en rendant difficile l’identification d’un style qui lui soit propre ?
Nadia Léger a des périodes clairement identifiables qui ont pu, en effet, empêcher d’appréhender son travail dans une continuité. Ses influences sont multiples et revendiquées, comme s’il y avait en elle cinq ou six artistes différentes. Il en va de même dans les années 1940 et 1950. Pendant l’Occupation, elle est dans la Résistance. À la Libération, elle met son talent au service de la propagande et crée des décors pour les meetings du Parti communiste. De cette période datent de grands portraits, très modernes, de Maurice Thorez, de Staline… Dans les années 1950, elle «adapte» et se réapproprie le réalisme socialiste dans des tableaux comme Les Mineurs ou Les Constructeurs, de grands formats en aplats colorés, dans la veine de Fernand Léger.
A-t-elle connu le succès de son vivant ?
En 1951, elle bénéficie de sa première exposition personnelle à Paris, chez Bernheim-Jeune. Elle est encensée par Louis Aragon. Ses œuvres sont signées «Nadia Petrova», comme pour s’affranchir de Léger, exister par elle-même. Mais elle restera toujours dans son ombre. Proche de Marc Chagall, elle entretient d’excellentes relations avec Pablo Picasso, qui lui offrira trois tableaux, et Georges Braque dans les années 1960. Mais ces artistes eux aussi la considèrent d’abord comme «Madame Léger». Après la mort de son mari, elle donnera à la France trois cents œuvres du maître. Et quand le musée Fernand-Léger de Biot lui dédiera enfin une exposition, celle-ci rendra hommage à la donatrice, pas à l’artiste. C’est cette injustice que je souhaitais réparer.

 

Les Constructeurs, huile sur toile, 1953.
Les Constructeurs, huile sur toile, 1953. © Adagp, Paris 2019

Comment avez-vous conçu votre ouvrage ?
Ce n’est pas un catalogue raisonné mais une monographie, qui réunit 450 œuvres de Nadia toutes époques confondues : le fruit de dix ans de recherches. J’ai eu accès aux archives, à la correspondance… J’ai pu retrouver des œuvres en Biélorussie et à Moscou, des mosaïques monumentales qui avaient été offertes au régime soviétique. 90 % de ce qui est reproduit n’avait jamais été publié. Il n’y a pas eu grand-chose de fait sur Nadia Léger, à l’exception d’une exposition en 2017 à Gif-sur-Yvette. L’ouvrage résulte d’un travail mené avec l’arrière-petite-fille de Nadia, Nathalie Samoïlov, son petit-fils Nicolas Thénier, l’historien de l’art Benoît Noël et Sylvie Buisson, spécialiste de l’école de Paris. Sans oublier mon cousin Jean du Chatenet : il est l’un des membres fondateurs du Comité Léger, créé en 2016 pour procéder à l’expertise des œuvres des deux artistes, et a repris il y a dix ans la ferme de Lisores. Jean s’est lancé dans le sauvetage, la restauration et l’ouverture au public de ce lieu que Nadia Léger avait souhaité transformer en musée dès 1970.
Trouve-t-on des tableaux de l’artiste sur le marché ?
Très peu de ses œuvres passent en vente. Certaines datent des années 1970 et sont un peu particulières. À cette époque, Nadia Léger reprend certains de ses dessins des années 1920 pour en faire des tableaux néo-suprématistes, datés à la fois des années 1920 et des années 1970. Ils témoignent d’une cohérence, d’une continuité dans son œuvre. Mais cette démarche singulière a déstabilisé les marchands et contribué à brouiller la lisibilité de son travail. La plupart des toiles sont en mains privées, ou restées dans la famille. On en recence aussi quelques-unes au musée Pouchkine et au musée Maïakovski, à Moscou. Mais aucune dans les collections publiques françaises.

à lire
Aymar du Chatenet (sous la dir.), Nadia Léger, l’histoire extraordinaire d’une femme de l’ombre, Imav Éditions, 616 pages, 150 €.
Sortie le 5 septembre 2019.
à voir
«Nadia Léger», Artcurial,
7, rond-point des Champs-Élysées, Paris VIIIe, tél. : 01 42 99 20 20.
Du 5 au 7 septembre 2019.

« Ferdinand et Nadia Léger», ferme-musée Fernand-Léger,
La Bougonnière,  Lisores (14), sur réservation (editionsvr@orange.fr).
www.artcurial.com
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