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Avant-vente, le bazar

Le 22 novembre 2018, par Vincent Noce

L’annulation de la dispersion de la collection Viel-Castel a donné lieu à une curieuse partie de cache-cache. Pour mémoire, Sotheby’s aurait dû mettre à l’encan près de cent soixante lots du mobilier légèrement conventionnel de cette illustre famille, le 21 septembre dernier. L’événement s’annonçait un peu maussade. On…

Avant-vente, le bazar
 
© Sotheby's

L’annulation de la dispersion de la collection Viel-Castel a donné lieu à une curieuse partie de cache-cache. Pour mémoire, Sotheby’s aurait dû mettre à l’encan près de cent soixante lots du mobilier légèrement conventionnel de cette illustre famille, le 21 septembre dernier. L’événement s’annonçait un peu maussade. On peut comprendre que le comte de Viel-Castel et Sotheby’s aient sauté sur l’occasion, quand un investisseur américain s’est dit prêt à reprendre le tout, même apparemment à un montant avoisinant plutôt l’estimation basse (Sotheby’s garde le prix confidentiel). Une certaine confusion s’en est suivie, puisque, à l’heure dite, l’ouverture des enchères a été repoussée, avant l’annulation prononcée plus tard dans l’après-midi (le motif en était le décalage horaire avec la Côte Ouest, d’où était attendue la garantie bancaire). Des employés semblaient navrés de la discourtoisie montrée envers des clients, dont certains avaient fait le déplacement à Paris. Au-delà, la question était de savoir si la compagnie avait pu contrevenir aux règles lui interdisant de monter de front une vente publique et une cession de gré à gré. Cette restriction avait été prise notamment pour protéger les marchands  qui n’ont, quant à eux, que la vente privée à leur disposition. Du reste, Georges-Philippe Valois, président du Comité professionnel des galeries d’art, n’a pas manqué de protester : «La seule loi qui semble s’appliquer est celle du profit. Dans un marché en pleine financiarisation, l’objectif semble être d’obtenir une disparition progressive des concurrents, les grandes maisons allant jusqu’à se substituer aux galeries, au risque de mettre en péril la diversité de la représentation des artistes.» Une dizaine de jours plus tard, le commissaire du gouvernement au Conseil des ventes a ouvert le dossier.

Le marché de l’art est tenu dans l’ignorance d’une décision susceptible de créer un précédent.

Le 13 novembre, Brigitte Garrigues a confidentiellement informé Sotheby’s qu’elle le classait sans suite. La profession n’en sait rien, et les attendus en demeurent secrets. Aucun texte n’oblige en effet ce magistrat indépendant à rendre ses décisions publiques. Cette conduite ne pouvait mieux pointer la faiblesse structurelle du Conseil, au moment où son avenir est motif d’interrogations au sein du gouvernement. Jusqu’à plus ample informé, le marché de l’art est donc tenu dans l’ignorance d’une décision susceptible de créer un précédent. S’il venait à proliférer, n’importe quel amateur, marchand ou conservateur pourrait, jusqu’au démarrage des enchères, se porter acquéreur à titre privé de tout ou partie du catalogue, à n‘importe quel prix. Dans ce cas d’espèce, Sotheby’s s’est sentie, dit-elle, dans «l’obligation de transmettre l’offre de ce particulier à son vendeur». Logiquement, cette maison supporte donc aujourd’hui «l’obligation» de soumettre à ses clients toutes les propositions qui lui seraient signifiées avant chaque vente. S’il y a accord entre les deux parties, elle n’aura d’autre choix que de retirer les lots concernés de sa vacation. Si ce comportement se multipliait chez les opérateurs, aux braderies d’après-vente, la France ajouterait les soldes d’avant-vente. À New York, la compagnie est devenue championne des tractations en coulisses précédant les enchères, reposant sur des mécanismes financiers autrement plus complexes. À coups de confortables incitatifs monétaires, des options d’achat jusqu’à un certain prix sont proposées à des clients privilégiés. Outre l’incitation visible à l’euphorie spéculative, les ventes publiques perdent en égalité des chances et en transparence, qui étaient leur qualité première. Il faut croire que, pour le bien des affaires comme des juristes, le secret a du bon.

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