Augustin David, tout feu tout flamme

Le 30 janvier 2020, par Oscar Duboÿ

De la vannerie à la céramique, il a trouvé dans le Web le format idéal pour partager ses passions en fondant la galerie Stimmung. De quoi concilier la vente, les expositions et même des essais érudits.

Augustin David

Comment faut-il vous présenter au public ?
Antiquaire et enseignant à l’université Paris 8. J’ai suivi des études de commissaire-priseur, passé les concours et travaillé six ans comme commissaire-priseur, avant de comprendre que la vente ne m’offrait pas la bonne temporalité pour faire vraiment connaissance avec les objets. Heureusement, à côté, j’ai pris le temps d’organiser des expositions et de préserver mon goût de la liberté : j’ai alors pensé à ouvrir une galerie pour porter des sujets plus larges comme la philosophie, en partant des objets. Comprendre ce que cela implique de vivre avec eux. La voie m’a semblé bonne, à condition de trouver un autre angle car je ne suis pas commerçant dans l’âme. C’était il y a quatre ans…
Pourquoi Stimmung ?
À l’origine, Stimmung vient de la philosophie allemande et désigne une autre ontologie, un rapport à l’être… Et plus globalement, ce même mot veut dire à la fois ambiance, état d’esprit. Les objets sont porteurs d’émancipation, ils véhiculent forcément un vécu et des valeurs à travers leurs matériaux.
Qu’est-ce qui différencie votre galerie des autres ?
En France, on fait toujours la division entre le monde marchand et le monde intellectuel. À mon sens, cette séparation n’est pas valable : comment aborder un fonds de recherche sans manipuler la matière d’un savoir ? Cela me semble un peu vain d’être simplement confronté à ce qu’on appelle «un stock». Est-ce que ce sont mes études qui m’obligent à donner du sens à tout cela, peut-être… En fait, je pense comme un collectionneur, car je ne vends que ce qui m’intéresse.

 

Hanakago, hauts paniers à anse pour l’ikebana, Japon (ère Meiji-début ère Shôwa). © Damien Ropero - Galerie Stimmung
Hanakago, hauts paniers à anse pour l’ikebana, Japon (ère Meiji-début ère Shôwa).
© Damien Ropero - Galerie Stimmung


Pourriez-vous l’appliquer à n’importe quel autre domaine ? Le mobilier par exemple ?
Oui, à condition que cela m’éveille. J’ai une maîtrise sur des sujets qui relèvent du défrichage, mais aujourd’hui il est plus difficile de toucher des merveilles du même niveau en mobilier, à moins d’avoir un fonds de roulement. Je ne pourrais pas assurer la même qualité… Ceci dit, il y a des antiquaires, comme Antoine Broccardo, Éric Philippe ou encore Franck Laigneau en son temps, qui ont un regard fin, différent des autres. D’autres ne vivent pas du tout avec ce qu’ils vendent, et ne font que détecter qu’il y a tel ou tel créneau qui marche. Moi, je ne pourrais pas être marchand sans collectionner même si, stratégiquement, ça n’est pas une évidence.
D’où vient cette curiosité pour les objets ?
Enfant, j’étais déjà obnubilé par la question de la mémoire. Comment les choses demeurent ? Tous ces objets du quotidien que l’on voit dans les brocantes m’intriguent : quelqu’un les a imaginés, touchés, en y laissant une trace… Je suis sensible à cela. Philosophiquement, cela vaut pour toute chose : c’est une certaine attention à l’environnement quotidien comme support sensible, alors qu’habituellement on le laisse de côté comme quelque chose de secondaire.
On dit que la céramique est un marché qui monte. Est-ce vraiment le cas ?
Elle reste difficile à vendre. Dans le monde occidental, elle n’est pas perçue comme de l’art. Je crois que cette distinction est vaine car, pour moi, il s’agit plutôt de savoir si une chose porte en elle un monde plus riche que ce qu’elle a l’air d’être. C’est aussi un univers assez méconnu, et c’est ce que j’aime.
C’est-à-dire ?
Cela a à voir, par exemple, avec ce qui s’est passé dès le XIXe siècle avec les arts et traditions populaires, qui ont mis en évidence le problème d’un art académique complètement hors de la vie quotidienne, alors qu’il existait autre chose loin des élites, pour tout le monde. Que ce soit à travers l’Arts & Crafts ou plus tard avec l’après-guerre, quand les gens se sont mis à fabriquer des lampes, des pichets, dans l’incapacité de revenir à un art mondain bourgeois. Tout cela s’est immiscé dans la perception de l’art. Ces trajectoires me passionnent, et je pense qu’on peut en tirer plein d’enseignements par rapport à ce qui s’est passé ces dernières années avec les crises économiques et climatiques. Donc oui, il y a un engouement, les amateurs commencent à tenir compte de cette dimension, mais cela ne se traduit pas par une facilité à vendre. D’ailleurs, ma clientèle n’est pas constituée de personnes qui investissent dans le marché de l’art, mais plutôt de gens qui sont sensibles à une création qui leur semble tangible, plus honnête, à quelque chose à l’œuvre dans la chose. Je crois qu’on se trompe en voulant toujours aborder la céramique par la technique. D’ailleurs, on se moque de savoir quel pigment utilise Picasso pour peindre un tableau… La main est toujours portée par la pensée, comme dans la peinture. Un pot, c’est comme un tableau, ce qui ne signifie pas de se glisser dans la pensée dominante. Il faut rayer ces catégorisations art/utilitaire et accepter chaque spécificité pour renouer une réaction sensée aux objets. Et relire William Morris, qui explique que nous sommes tous entourés d’ersatz. Ces objets qui ne respectent pas les matériaux qu’ils emploient, qui se donnent l’allure de quelque chose qu’ils ne sont pas, et qui souvent imposent une vie nocive à ceux qui les fabriquent.

 

Stig Lindberg (1916-1982), vase Pungo pour Gustavsberg, Suède, vers 1955, grès fin à couverte blanc mat, h. 19 cm. © Galerie Stimmung
Stig Lindberg (1916-1982), vase Pungo pour Gustavsberg, Suède, vers 1955, grès fin à couverte blanc mat, h. 19 cm.
© Galerie Stimmung


Qui sont vos clients ?
Les mêmes que les autres : les décorateurs, etc. Mais aussi beaucoup de jeunes collectionneurs, entre 30 et 50 ans, sensibles à ce rapport que je viens de décrire et qui parfois commentent longtemps mes textes, puis finissent par acheter une pièce deux ans plus tard.
Pourquoi avoir choisi le Web ?
J’entendais les expériences de mes amis marchands, démoralisés par le temps passé en boutique sans que personne ne rentre. Et puis je voulais être libre de pouvoir conjuguer travail et vie de famille, car je ne veux pas que mon métier devienne toute ma vie. Économiquement, c’était aussi plus rapidement viable, et je crois que c’était un bon pari. Ceci dit, ici les personnes intéressées peuvent venir voir les objets chez moi avant d’acheter.
N’est-ce pas frustrant en termes de visibilité ?
Évidemment, cela induit une visibilité réduite, mais le contact peut être intéressant, différent. Mes rencontres sont plus rares, mais ceux qui viennent en rendez-vous initient un moment plus riche, dans un autre rapport. Pour le reste, j’ai eu de la chance que tout arrive naturellement : les professionnels de la décoration, le milieu de l’art, tout le monde a été bienveillant avec ma méthode qui n’est pourtant pas classique. De toutes manières, je ne voulais pas d’un stand sur une foire.
Vous n’avez pas réellement une spécialisation. Est-ce un choix délibéré ?
J’aime assez l’idée qu’on ne sache pas comment me présenter parce que le milieu marchand considère qu’il n’y a pas de salut hors spécialisation. Je présente de l’objet artisanal, c’est-à-dire que je m’intéresse à des gens qui ont décidé de travailler un matériau avec une relation très forte entre leur vécu et ce qu’ils faisaient. Le point commun est là. Je crois que leurs œuvres sont utiles à nos vies actuelles.
Quel est votre regard sur le marché aujourd’hui ?
Honnêtement, je me sens un peu en dehors dans la mesure où je ne m’articule pas par rapport aux autres et je n’ai pas de stratégie, si ce n’est de bien faire mon travail de transmission et de l’assumer. Je n’ai jamais envié les grosses galeries : elles ont peu de liberté et ne font souvent qu’enchaîner les tendances pour se conformer au marché.
Certes, mais encore faut-il trouver sa place, non ?
Certainement, et je désire être plus visible ! Je sais que dans le milieu tout le monde se plaint que c’est dur, mais cela n’a jamais été un métier facile. Il faut se demander pourquoi on le fait et comment. Un canapé à 300 000 €, je trouve cela inquiétant ! Il faut surtout avoir conscience que cela en dit plus sur une logique de marché que sur le sens de l’art. Au demeurant, moi, je n’ai pas du tout l’impression de ramer : mon équilibre se fonde ailleurs.

AUGUSTIN DAVID
en 5 dates
1989
Plongée dans l’art grâce à Mme Rochetin, sa maîtresse de CE1
2007
Essai pour le catalogue de l’exposition «Design contre design» au Grand Palais, sous le commissariat de Jean-Louis Gaillemin
2008
Débuts comme commissaire-priseur
2010
Suivi des séminaires du philosophe Giorgio Agamben
2015
Création de la galerie en ligne Stimmung (www.galeriestimmung.com) ; commissariat de l’exposition «Céramiques de l’atelier Primavera 1912-1960» pour Le Printemps 
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