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Art précolombien, la collection d’un Américain amoureux du Mexique

Publié le , par Sophie Reyssat
Vente le 31 mars 2017 - 16:00 (CEST) - Salle 4 - Hôtel Drouot - 75009

Pierres du Guerrero et terres cuites des cultures villageoises raconteront leur histoire millénaire, sous les bons auspices d’une Vénus Chupícuaro. Morceaux choisis pour collectionneurs avertis.

Vénus callipyge debout, culture Chupícuaro, État du Guanajuato, Mexique, préclassique... Art précolombien, la collection  d’un Américain amoureux du Mexique
Vénus callipyge debout, culture Chupícuaro, État du Guanajuato, Mexique, préclassique récent, 400-100 av. J.-C., céramique à engobe rouge brique et blanc crème, peinture ornementale noire, 27,3 x 21,6 cm.
Estimation : 120 000/130 000 €

Soixante-huit lots, très exactement, figurent au catalogue de cette vente d’art précolombien. Leur point commun ? Tous appartiennent à la même collection, celle d’un Américain passionné, aujourd’hui décédé. Bien que son anonymat soit préservé, sachez tout de même que cet homme de premier plan, un esthète et un mécène également amateur de cultures africaines, océaniennes et asiatiques, a réuni l’une des principales collections précolombiennes aujourd’hui en mains privées. Commencée relativement récemment, vers le début des années 1980, elle s’est rapidement enrichie et diversifiée : sans compter, son auteur a en effet mis toute son énergie à sélectionner aussi bien de petits objets à l’intérêt remarquable, que des chefs-d’œuvre inestimables. Il a ainsi touché à toutes les grandes cultures du Mexique, du Pérou, du Costa Rica, et s’est passionné pour l’aire maya. Il a en outre rassemblé le plus important ensemble de pièces olmèques au monde  hors musées , un art dont est spécialiste le curateur de sa collection, bien connu de l’expert de la vente Jacques Blazy. Les portes de ce véritable musée personnel se sont ouvertes pour lui, et il a eu le privilège de pouvoir y prélever un ensemble d’œuvres destinées à être vendues à l’Hôtel Drouot. Elles ont été sélectionnées pour leur caractère remarquable alliant histoire et esthétique, et leur capacité à séduire le marché européen, à la fois en termes de style et de prix, raisonnables pour une grande collection.
 

Pendentif, tête d’homme-singe, culture maya, Mexique, classique, 600-900 apr. J.-C., jade vert, h. : 6,4 cm.Estimation : 60 000/70 000 €
Pendentif, tête d’homme-singe, culture maya, Mexique, classique, 600-900 apr. J.-C., jade vert, h. : 6,4 cm.
Estimation : 60 000/70 000 €
Masque anthropomorphe, culture Teotihuacán, haut plateau central du Mexique, classique, 450-650 apr. J.-C., onyx jaune-vert, 16,2 x 15,9 cm.Estimation
Masque anthropomorphe, culture Teotihuacán, haut plateau central du Mexique, classique, 450-650 apr. J.-C., onyx jaune-vert, 16,2 x 15,9 cm.
Estimation : 120 000/150 000 €


Le sacre de la pierre
Si ce florilège, concernant presque exclusivement l’aire géographique du Mexique actuel, reflète bien la diversité de goût du collectionneur, Jacques Blazy confie avoir également fait son choix par inclination personnelle. Spécialiste de l’art du Guerrero (300-100 av. J.-C.), il s’est ainsi laissé séduire par les figures de pierre et les masques, dont on compte vingt représentants dans la vente. Il est vrai que l’on ignore dans quel but étaient réalisées les figurines, dont la forme abstraite dérive de la hache agraire progressivement stylisée en silhouettes anthropomorphes. Mais on sait, en revanche, que la sobriété des lignes est volontaire, les Olmèques ayant d’emblée prouvé leur capacité à réaliser une statuaire très élaborée. Cet art des lignes pures s’exprime à merveille dans la culture Mezcala, notamment évoquée par une remarquable grenouille, stylisée à l’extrême (15 000/18 000 €). Particulièrement étonnant avec les dentelures, à la signification inconnue, de ses côtés et de sa bouche, et arborant une corne chamanique, un masque chontal retient tout particulièrement l’attention de Jacques Blazy (35 000/40 000 €). Dans la catégorie art funéraire, un modèle caractéristique en précieux onyx semi-translucide façonné entre 450 et 650 apr. J.-C. à Teotihuacán  une culture ayant des liens étroits avec celle du Guerrero  figure parmi les incontournables (120 000/150 000 €). Un autre emblème du Mexique précolombien, le jeu de balle rituel, sera évoqué par un cadenas de pierre de la culture Veracruz (600-900 apr. J.-C.), représentation votive d’un instrument réel, auquel la forme simple et le décor de lignes gravé confèrent une grande puissance esthétique (15 000/18 000 €). La vente s’achèvera sur un bijou de sculpture évoquant l’art maya : une tête d’homme-singe réalisée entre 600 et 900 apr. J.-C. et proposée autour de 65 000 €. Il n’est plus question avec elle de serpentine, de diorite ou de schiste soigneusement choisis pour leur beauté, mais de précieux jade, dont la dureté transforme la sculpture en tour de force. Jacques Blazy précise d’ailleurs que les sculpteurs employaient «des moyens très rudimentaires, sans outils métalliques, travaillant uniquement par usure pierre contre pierre avec des abrasifs. Ils avaient l’éternité pour faire ça»…

1 968 201 km2
C’est la superficie
du Mexique actuel. De quoi expliquer
la diversité de ses cultures…

Quand la céramique prend vie
Le second volet de l’après-midi concerne dix-sept céramiques de la côte occidentale du Mexique, correspondant aux États de Colima, Jalisco et Nayarit. Réalisées au début de la sédentarisation, par des sociétés villageoises développant l’agriculture, ces représentations généralement anthropomorphes évoquent la vie quotidienne entre 100 av. J.-C. et 250 apr. J.-C. Malgré l’apparition des chamanes, ici évoqués par un étonnant personnage Colima coiffé d’un poisson et proposé autour de 22 500 €, la religion n’est pas encore prépondérante. Des scènes anecdotiques font ainsi revivre un monde disparu, de l’élan vital d’un couple étroitement enlacé à la représentation modelée de funérailles, en passant par le rituel du volador. Prêt à se lâcher dans le vide du haut d’un mât, au pied duquel se tiennent six de ses compagnons Nayarit, celui-ci célèbre la fin de la récolte du maïs vert et espère attirer la pluie fertile des dieux en accomplissant ce rituel (10 000/15 000 €). À noter : plusieurs figures  chamane, guerrier, parturiente et figure féminine  ont été présentées dans l’exposition «Ancient West Mexico - Art and Archeology of the Unknown Past», accueillie par The Institute of Chicago et le Los Angeles County Museum of Art en 1998-1999, et dont le catalogue fait encore autorité aujourd’hui.

 

Personnage debout, culture Mezcala, État du Guerrero, Mexique, préclassique récent, 300-100 av. J.-C, metadiorite, h. 54,5 cm.Estimation : 80 000/100
Personnage debout, culture Mezcala, État du Guerrero, Mexique, préclassique récent, 300-100 av. J.-C, metadiorite, h. 54,5 cm.
Estimation : 80 000/100 000 €

Un art fécond
À côté des figures de pierre et des terres cuites de la côte Pacifique, bien représentées comme nous l’avons vu, une Vénus callipyge solidement campée sur ses jambes de céramique sera l’icône de la culture Chupícuaro. La rareté de ce type d’effigie pourrait en faire la vedette de l’après-midi, d’autant que le modèle présenté affiche une fourchette de prix raisonnable, comprise entre 120 000 et 130 000 €… Implantés dans une vallée des montagnes centrales situées au nord-ouest de Mexico, entre 400 et 100 av. J.-C., les Chupícuaro étaient encore récemment méconnus, avant qu’une Vénus façonnée par leurs soins ne devienne l’emblème du musée du quai Branly - Jacques Chirac, en 2000. La similarité entre celle-ci et le modèle de notre vente, à la fois par la dimension et la qualité, suggère une fabrication au sein du même atelier. Si l’hypothèse d’un lien avec un rite de fertilité est naturellement avancée pour cette statuette aux formes généreuses et au sexe bien visible, les spécialistes restent d’autant plus prudents dans leurs interprétations que le paysage archéologique Chupícuaro est en grande partie inaccessible : les terres de la région n’ayant pas été envahies par un lac de barrage sont soumises à une urbanisation et une agriculture intensives. Les poteries, fort créatives, représentent ainsi l’un des rares vestiges de cette civilisation de cultivateurs, de chasseurs et de pêcheurs, ayant connu un déclin brutal, sans doute dû à des bouleversements écologiques. Encore une énigme à résoudre, qui alimentera pour longtemps la curiosité des scientifiques et la passion des collectionneurs…

 

Parturiente, culture Nayarit de type chinesco, Mexique occidental, protoclassique, 100 av. J.-C. - 250 apr. J.-C., céramique brun-rouge et pigment noi
Parturiente, culture Nayarit de type chinesco, Mexique occidental, protoclassique, 100 av. J.-C. - 250 apr. J.-C., céramique brun-rouge et pigment noir, h. : 50,8 cm.
Estimation : 80 000/100 000 €


 

3 QUESTIONS À
NICOLAS LATSANOPOULOS
SPÉCIALISTE D’ICONOLOGIE MÉSOAMÉRICAINE


Quel est le contexte de création des sculptures Nayarit ?
Les sculptures anthropomorphes du Nayarit appartiennent à une large tradition de statuaire céramique funéraire développée dans l’aire occidentale de la Mésoamérique à l’horizon des cultures villageoises (100 av. J.-C. - 250 apr. J.-C.). Dite «culture des tombes à puits», cette période se distingue par l’aménagement de structures souterraines où étaient déposés les défunts, avec un riche mobilier funéraire. Les statuettes anthropomorphes et zoomorphes y occupaient une place importante, comme les scènes de genre : maquettes de maison avec ses occupants, fêtes et cérémonies collectives…

Quelles sont les spécificités de ces représentations ?
Parmi les trois principaux styles de l’Occident du Mexique, la tradition du Nayarit se distingue par sa diversité formelle, tendant vers un certain réalisme ou, au contraire, vers un schématisme proche de l’abstraction. L’usage de la couleur y est très poussé, contrairement aux cultures Colima et Jalisco. Le sous-style chinesco est réputé pour la beauté de ses statues féminines, fréquemment couvertes de peintures corporelles géométriques. Parfois debout, elles sont plus conventionnellement assises sur les talons, mains sur le ventre, ou jambes tendues, mains sur les hanches ou les cuisses. Cette femme est remarquable par la qualité du modelage et les détails des parures et de la coiffure. Les formes généreuses du bas du corps et le délicat traitement de la vulve en font une véritable «Vénus callipyge» du Mexique ancien. Le profil met en évidence l’étirement du crâne. Plus qu’un simple trait stylistique, il évoque une déformation crânienne, pratique culturelle répandue dans toute la Mésoamérique.

Une hypothèse d’interprétation ?
On a coutume de désigner ces statues de femmes assises comme «parturientes», car certaines ont les mains posées sur un ventre rebondi. Véritables figures de la fécondité, leur place dans le tombeau, aux côtés des morts, suggère la croyance dans un au-delà mystérieux et insaisissable reproduisant les grandes étapes de l’existence.


 

Volador, culture Nayarit, Mexique occidental, protoclassique, 100 av. J.-C.-250 apr. J.-C., céramique à engobe brun-rouge et blanc crème, h. : 18,4, d
Volador, culture Nayarit, Mexique occidental, protoclassique, 100 av. J.-C.-250 apr. J.-C., céramique à engobe brun-rouge et blanc crème, h. : 18,4, diam. : 11,4 cm.
Estimation : 10 000/15 000 €


 


Le Mexique précolombien
en 3 DATES

100 av. J.-C.
Le protoclassique débute avec les cultures Jalisco, Nayarit et Colima, qui se développent jusque vers 250 apr. J.-C.
150-200 apr. J.-C.
Teotihuácan est déjà une ville de plusieurs milliers d’âmes.
1981
Des masques Mezcala de la fin du préclassique (300-100 av. J.-C.) sont découverts en nombre dans le Templo Mayor aztèque de Mexico.
vendredi 31 mars 2017 - 16:00 (CEST) - Live
Salle 4 - Hôtel Drouot - 75009
Giquello & Associés
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