Dieux et hommes du Nouveau Monde

Le 12 mars 2020, par Philippe Dufour

Comme une mine inépuisable, cette collection américaine d’art précolombien, livrera à Drouot, pour la quatrième fois, une partie de ses trésors. Avec, à souligner, un coup de projecteur sur l’univers mystérieux des Olmèques.

Guatemala, Petén, culture maya, Classique récent, 600-900. Personnage assis en tailleur portant un casque amovible, céramique brune avec restes de pigments rouge, bleu et jaune, h. 12,4 cm avec le casque.
Estimation : 100 000/120 000 

Un grand mécène new-yorkais, aujourd’hui disparu, a constitué, en seulement trente ans, un ensemble de renommée mondiale. Dans l’opus 4 d’une dispersion fleuve – débutée le 31 mars 2017 pour son premier volet –, on dénombrera 79 pièces, chéries par ce véritable «homme pressé». Cette sélection présente surtout l’avantage d’illustrer une grande partie des civilisations nées sur le territoire de l’ancien Mexique. D’autres productions, encore, témoignent de la curiosité sans borne du collectionneur, qui s’est également intéressé aux artefacts de l’Amérique du Sud, et aux vestiges de ses cultures les plus originales, aux noms évocateurs de Valdivia ou Chimú…
 

Mexique-Guatemala, culture maya, Classique récent. 600-900, Silex «excentrique», silex brun, h. 39,2 cm. Estimation : 200 000/250 000 €
Mexique-Guatemala, culture maya, Classique récent. 600-900, Silex «excentrique», silex brun, h. 39,2 cm.
Estimation : 200 000/250 000 €

Art fondateur
Le monde lointain des Olmèques (de 1200 à 400 av. J.-C.) revit ici à travers un ensemble de sculptures sélectionnées avec la plus haute exigence. À cela une bonne raison, que rappelle l’expert Jacques Blazy : «L’esthète new-yorkais a choisi l’un des meilleurs spécialistes de cette culture, l’historien Peter David Joralemon, comme conservateur attitré de sa collection. De fait, la plupart de ces pièces, en pierre et en céramique, ont figuré dans des expositions de référence, en particulier celle organisée par l’Art Museum de l’université de Princeton en 1995.» La rétrospective retraçait l’histoire de la culture olmèque, la première à se développer dans la région centrale des Amériques. Ancienne mais déjà aboutie, et établie dans le voisinage du Golfe du Mexique, elle va essaimer depuis un territoire situé au sud des États actuels de Veracruz et de Tabasco. Aujourd’hui, après cinquante ans de recherches poussées, on en sait un peu plus sur ce peuple, qui fera, à partir du 19 mai, l’objet d’une exposition très attendue au musée du quai Branly. Dans son univers sacré, les esprits adoptent souvent les traits d’êtres hybrides, mi-hommes, mi-animaux. En atteste, d’une qualité exceptionnelle, le masque à crête aviaire et crocs de félin du «monstre oiseau» (900-400 av. J.-C.), ciselé dans la serpentine et provenant du site de Las Bocas. Pièce phare de la vente, elle est estimée à 900 000/1 200 000 € (voir page 27). La créature surnaturelle représentée serait l’une des plus importantes du panthéon olmèque : on peut l’assimiler au dieu du Soleil, dont dépend la fertilité sur la Terre. Son impressionnant visage combine des caractéristiques humaines et des attributs zoomorphes : yeux rectangulaires en forme de «L», sourcils dessinés en flammes, nez court et bouche relevée en bec. «Comme beaucoup de pièces de la collection, cette œuvre exceptionnelle a été acquise auprès de la galerie Merrin, la référence à New York pour l’art précolombien», souligne Jacques Blazy. Même origine pour le visage hybride (130 000/150 000 €), gravé sur une plaque de calcaire, mi-jaguar, mi-être humain – le félin étant considéré comme l’ancêtre de l’homme. Dans son versant profane, la société olmèque est dominée par des souverains et des seigneurs, dont les sculpteurs sur pierre ont laissé des représentations d’une grande maîtrise. À l’image d’une statuette, toujours en serpentine, représentant un membre de l’élite, avec l’habituelle déformation crânienne (Préclassique moyen, 900-400 av. J.-C.). Ce type d’effigies constitue principalement des offrandes funéraires, associées à des haches votives. Celle-ci pourrait s’élever jusqu’à 300 000/400 000 €.

 

Guatemala, culture Maya, Classique récent, 600-900. Neuf esprits des Plantes et Dieu-Singe, (détail), céramique brune, h. 14,3 à 38,3 cm..
Guatemala, culture Maya, Classique récent, 600-900. Neuf esprits des Plantes et Dieu-Singe, (détail), céramique brune, h. 14,3 à 38,3 cm..
Estimation 400 000/600 000 

Figures magiques
Bien plus tard, soit de 250 à 900 de notre ère pour sa période classique, s’épanouit la puissante civilisation maya, florissante sur les basses terres. Du Yucatan, dans l’est du Mexique, au Honduras, elle se divise entre de très nombreux royaumes rivaux qu’évoquent aujourd’hui les sites majeurs de Palenque, Tikal, ou Chichen Itza. Ceux-ci rivalisent dans la guerre comme dans l’art, laissant en ce domaine des chefs-d’œuvre d’élégance et d’inventivité. À l’image de la série unique en son genre d’effigies en céramique brune mettant en scène les neuf esprits des Plantes et le Dieu-Singe (voir photo ci-dessous), provenant de la région d’Alta Veraplaz, au Guatemala. Datant de la période classique récente (600-900), ces statuettes aux détails moulés témoignent des cultes agraires et solaires pratiqués dans les cités-États. Pour en détailler toutes les lignes sinueuses, il faudra prévoir entre 400 000 et 600 000 €. Autre merveilleux témoignage de virtuosité, un silex dit «excentrique», relevant de la même période ; véritable tour de force technique, car sculpté dans la roche dure et d’une hauteur de 39,2 cm, cette lame rituelle adopte le profil d’une divinité – sans doute le dieu Kawiil –, d’où partent d’incroyables excroissances (200 000/250 000 €). Contemporaine de cette étrange silhouette en ombre chinoise, voici aussi la statuette en céramique d’un personnage assis en tailleur portant un casque… amovible ! Trouvée dans le Petén guatémaltèque, il s’agit d’une très rare représentation d’un lutteur au repos (100 000/ 120 000 €). Vases et plats de terre cuite sont aussi présents, et montrent parfois des scènes sanglantes, incontournables dans la cosmogonie des Mayas. Telle une autodécapitation à laquelle procède un «way», ou entité surnaturelle, sur la paroi d’un récipient cylindrique datant du Classique récent, et découvert lui aussi au Guatemala (prévoir 60 000 à 80 000 €).

 

Mexique, culture olmèque, Préclassique moyen, 900-400 av. J.-C. Masque à crête aviaire et crocs de félin du «monstre oiseau», serpentine,
Mexique, culture olmèque, Préclassique moyen, 900-400 av. J.-C. Masque à crête aviaire et crocs de félin du «monstre oiseau», serpentine, 15,5 12,4 cm.
Estimation : 900 000/1 200 000 

Plus au sud
Admirateur de toutes les formes d’art s’étant succédé sur le sol de l’ancienne Mésoamérique, notre collectionneur a également recherché les productions d’autres peuples très localisés, qui ont su prospérer à l’ombre des grands empires. Parmi elles, les figures expressives et modelées dans l’argile par les artistes de la culture Veracruz. L’un de ces chefs-d’œuvre de réalisme est la statue d’un Jeune dignitaire assis, trouvée à Remojadas, sur la côte du Golfe du Mexique (période classique, 600-900). Assis en tailleur, il arbore une coiffe volumineuse retenue par un lien, une cape tressée et frangée, et devrait partir pour 50 000/60 000 €. Tout aussi fascinante, la paire de Guerriers à coiffe imposante, de la même époque, en céramique avec trace de peinture bitumineuse (20 000/30 000 €). Bien plus lointaine, l’Amérique du Sud précolombienne n’est pas pour autant absente de la vente ; là aussi le choix s’est porté sur des civilisations très anciennes et parfois méconnues. À commencer par ces deux plaques anthropo-zoomorphes de la culture Valdivia, provenant du sud de l’Équateur et datant de 3200 à 1500 av. J.-C., gravées dans une pierre gris-vert (6 000/8 000 € chaque). Plus récentes (900-400 av. J-.C.), les céramiques originales de la culture Chavín, caractéristique du nord du Pérou, adoptent des silhouettes très particulières. Celle, par exemple, du double visage doté de crocs, ornant un vase Janus – période «Horizon ancien» – estimé 8 000/10 000 €. Dans la même fourchette d’estimation, on situe l’un des plus beaux exemples de cette série, un vase en forme de chirimoya (ou chérimole, fruit du chérimolier) pour la base, surmonté d’un long col tubulaire. Toujours dans cette région, de 1100 à 1450 de notre ère, s’épanouit la culture Chimú, autour de sa capitale fortifiée Chan Chan, la cité du Soleil. De là provient un poteau funéraire en bois, sculpté d’un gardien de tombe, qui semble veiller sur la vente et dont la physionomie bienveillante pourrait bien lui valoir 80 000/90 000 €.

 

À la découverte de la culture Coclé
 
Panama, culture Coclé, 700-850. Vase en forme de cervidé aux pattes liées, céramique polychrome, 24 x 15 x 19 cm. Estimation : 12 000/15 0
Panama, culture Coclé, 700-850. Vase en forme de cervidé aux pattes liées, céramique polychrome, 24 15 19 cm.
Estimation : 12 000/15 000 

Dans la zone centrale de l’actuel Panama se développe, entre 250 et 1100, une culture originale, dont tous les secrets n’ont pas été encore percés. Son appellation lui vient de la province de Coclé, d’où provient l’essentiel de ses vestiges, que l’on retrouve aussi dans la péninsule d’Azuero. Sur les sites de Sitio Conte et d’El Caño, les archéologues ont mis au jour des sépultures pourvues d’un riche mobilier funéraire de différentes matières. Les éléments les plus précieux demeurent des masques et objets en or de belle facture, qui semblent même avoir joué le rôle de biens d’exportation. Le coquillage et l’ivoire de baleine y ont été aussi travaillés de façon virtuose. Mais la culture Coclé s’est distinguée particulièrement par un art de la céramique, d’un style puissant, à ce jour divisé en sous-classes (Coclé-Tonosi, Coclé-Maracaras, Coclé-Conte, Coclé-Parita). Cette catégorie présente une variété de formes des plus inventives : plats, coupes, bouteilles à long col, récipients à effigies anthropomorphes ou zoomorphes. À l’image d’un vase en forme de cervidé aux pattes liées, datant d’entre 700 et 850, estimé 12 000 à 15 000 €. Bien d’autres animaux de la jungle et de l’océan sont portraiturés avec fantaisie : chauve-souris, singe, oiseau, raie, crabe, araignée… Quant aux décors sur fond beige, ils affichent une polychromie vigoureuse mêlant noir, rouge, violet, brun, brique ; leurs motifs jouent sur les volutes et les courbes qui remplissent toute la surface de la pièce.
jeudi 18 juin 2020 - 16:00 - Live
Salle 4 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Binoche et Giquello
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