Art Basel ou l’art du marché

Le 01 juillet 2016, par Clément Thibault

Du 14 au 19 juin dernier, la célèbre foire a ouvert ses portes à une foule de collectionneurs artistes, conservateurs et visiteurs. Qu’a révélé cette 47e édition de l’état du marché ? Bilan.

Stand Galerie Daniel Templon Chiharu Shiota, Unlimited
© Art Basel

Mardi 14 juin 2016, 11 h. Ciel gris et pluie battante accueillaient les tailleurs Chanel et les costumes chics des Premium VIP (les VIP des VIP) faisant la queue sur la Messeplatz afin de pénétrer en avant-première dans les allées d’Art Basel. L’image mérite d’être soulignée : les plus grands collectionneurs et professionnels de l’art contemporain du globe sont arrivés à Bâle dans un contexte morose. Morose à plusieurs titres, puisque cette 47e édition d’Art Basel s’ouvrait dans un contexte très tendu, plus propice aux doutes qu’aux affaires. Crise des migrants en Europe, crainte du Brexit, angoisse terroriste, confiance en berne et croissance anémique…
 

Lehmann Maupin
Lehmann Maupin© Art Basel

Art Basel se porte bien…
Tous les galeristes présents sur la foire s’accordaient pour décrire un climat délétère. Ajoutons un marché de l’art qui a bien entamé, nous l’apprenions en mars 2016 avec le rapport Tefaf, une phase de réajustement  sa première contraction depuis 2011, les ventes ayant reculé de 7 % en 2015 pour se stabiliser autour de soixante-trois milliards de dollars. Mardi 14 juin, 19 h. Le premier jour de la foire se terminait par une éclaircie dans le ciel bâlois et  déjà  de grands sourires. Non, la catastrophe n’a pas eu lieu. À Bâle, le marché de l’art a bien tenu. Mieux, même. En quelques heures à peine, la galerie Cheim & Read (New York) annonçait avoir vendu trois pastels de Joan Mitchell à 200 000 $ pièce ; la galerie Thomas (Munich) cédait une aquarelle d’Emil Nolde pour 250 000 € ; Maureen Paley (Londres) annonçait la vente de Greifbar 29 (2014) de Wolfgang Tillmans pour 180 000 $ et de My Mother’s Charms (2016) de Gillian Wearing pour 78 000 £ ; Lehmann Maupin (New York, Hongkong) cédait un néon de Tracey Emin, Feeling Sexy and Beautiful (2015), entre 150 et 200 000 £. De son côté, Spruth Magers (Berlin, London, Los Angeles) vendait à un collectionneur asiatique Olyka I (1973) de Frank Stella pour 1,1 M$ et Untitled (Painting Drawing 7) (2011) de George Condo pour 650 000 $ à une collection britannique. «Comme d’habitude, cette foire rassemble ce qui se fait de mieux dans l’art contemporain», s’exclame dans un sourire Kai Kuklinski, président d’AXA Art, l’un des partenaires historiques. Effectivement, Art Basel manie sans peine les superlatifs : 286 galeries triées sur le volet, près de 3 800 artistes représentés et pas moins de 17 000 œuvres accrochées. Pour la galeriste madrilène Elvira Gonzalez : «Toutes les tendances de l’art contemporain se retrouvent ici. Il y a tant de collectionneurs aujourd’hui que chaque segment a son marché.»

 

Stand Regen Projects 
Stand Regen Projects

  © Art Basel

7 M$ un Achrome de Manzoni
Une fièvre qui prend la cité dans son ensemble. «Pendant Art Basel, la ville respire au rythme de la foire. Cette profusion d’expositions, d’événements, de salons est tout à fait extraordinaire. Un véritable cercle vertueux s’instaure», souffle le collectionneur Christian Langlois-Meurinne. Et Kai Kuklinski de livrer sa vision du marché : «Le marché de l’art a montré ces derniers temps une grande volatilité ; il a connu de grands mouvements. Cependant, on ne peut raisonner sans prendre en compte les différents segments qui le composent. Or, l’art contemporain va plutôt bien.» Difficile de lui donner tort, tant les jours succédant à cette première journée se sont tenus sous les mêmes auspices.

 

De très grandes signatures pour une édition solide sur le premier niveau.

Sélection riche, mais faible prise de risque ?
Kamel Mennour (Paris) profitait de Monumenta au Grand Palais («Empires», qui s’est achevé le 18 juin) pour présenter la sculpture d’un squelette de serpent de Huang Yong Ping, De celui qui mange est sorti ce qui se mange (2015). Elle a attiré l’œil d’une fondation, pour 300 000 €. La galerie Hauser + Wirth a tout bonnement passé une foire idyllique, cédant notamment le projet qu’elle présentait dans la section Unlimited, Tomato Head (Green) (1994) de Paul McCarthy, pour 4 750 000 $, mais aussi deux peintures de Maria Lassnig, Macht des Schicksals (2006) et Das Traumpaar (2004) pour 1,2 M$ et 550 000 €, une vidéo de Pipilotti Rist, six œuvres sur papier de Louise Bourgeois, un acrylique de 1968 de Philip Guston, entre autres. C’est peut-être la galerie Dominique Levy (New York, Londres) qui proposait les prix parmi les plus élevés de la foire, elle qui a vendu un Achrome (1958-1959) de Piero Manzoni pour 7 M$ et un Frank Stella de 1964, Slieve More, pour 5,9 M$. Pour les collectionneurs Florence et Daniel Guerlain, conquis, «cette foire est de loin la meilleure du monde car les œuvres y sont magnifiquement choisies par les marchands». Ce n’est pas Franck Prazan (Applicat-Prazan, Paris) qui dira le contraire, lui qui présentait «la quintessence des grands peintres de l’école d’après-guerre parisienne». Et le marchand d’ajouter : «Nous ne pouvions pas dévoiler de meilleure sélection.» Aux murs de son stand, trois superbes Hans Hartung, des brous de noix de Soulages, mais aussi deux grandes toiles de Nicolas de Staël jamais vues sur le marché. De très grandes signatures pour une édition solide sur le premier niveau de la foire d’autant plus, où se retrouvaient de nombreuses pièces de second marché et globalement plus d’art moderne et d’après-guerre que les éditions précédentes, notamment suite à la refonte du second niveau l’année dernière. «Art Basel est moins flashy qu’il y a quelques années ; les galeristes prennent aussi moins de risques», estime Bernard Chenebault, président des Amis du palais de Tokyo. Avec les craintes de contraction du marché, les grandes signatures ont supplanté les jeunes artistes émergents dans le vent, les hotcakes. Le meilleur symptôme n’était-il pas le stand de David Zwirner, qui montrait les années précédentes Jeff Koons aussi bien qu’Oscar Murillo ou Michael Riedel, mais avait jeté son dévolu cette année sur Josef Albers, Sigmar Polke ou Giorgio Morandi ?

 

Hans Op de Beeck, The Collector’s House, 2016. Section Unlimited, galerie Krinzinger, Galleria Continua, Marianne Boesky Gallery.
Hans Op de Beeck, The Collector’s House, 2016. Section Unlimited, galerie Krinzinger, Galleria Continua, Marianne Boesky Gallery. © Art Basel

Le marché se stabilise
La galeriste Elvira Gonzalez (Madrid) avait également choisi de présenter des artistes phares du XXe siècle, notamment minimalistes : Carl André, Donald Judd ou Robert Mangold. «Une belle édition, une belle énergie, de très beaux collectionneurs. Cette édition était meilleure que l’année dernière.» Son ressenti sur le marché ? «Il ralentit, c’est indéniable, il est moins fiévreux. Les choix des collectionneurs sont plus longs ; il y a moins de coups de tête. Je pense que c’est un signe de santé. La spéculation dans l’art a toujours été destructrice ; le marché se stabilise.» Un phénomène de spéculation encore prégnant pour Bernard Chenebault : «Il y a aujourd’hui dans l’art des noms très surfaits, qui ne méritent pas d’être portés au pinacle comme ils le sont, surtout ici.»

Des artistes bankables
Une critique similaire pointe dans les paroles du collectionneur Alain Servais : «Les prix à Art Basel sont très élevés, notamment par rapport aux salles des ventes. Certes, la qualité est bien meilleure ici, mais…» Un «mais» qui en dit long. Comme le rappelle le collectionneur, il est nécessaire de garder à l’esprit qu’«Art Basel représente l’art établi, convenu». La foire montre la crème du marché et des artistes bankables. À Art Basel, la consécration l’emporte sur la découverte : «Les foires comme Bâle sont importantes, mais il faut se poser la question des acteurs soutenant la jeune création.»

 

4 questions à
Daniel Templon

Le grand marchand Daniel Templon, qui fête ses cinquante ans d’activité, était lui aussi présent sur les allées d’Art Basel.
 
Daniel Templon, “L’évolution d’Art Basel en quarante ans épouse celle de notre métier”. Courtoisie Galerie Daniel Templon, Paris et Bruxelles.
Daniel Templon, “L’évolution d’Art Basel en quarante ans épouse celle de notre métier”. Courtoisie Galerie Daniel Templon, Paris et Bruxelles.© Éric Garault


Vous êtes une galerie historique sur la foire. Comment l’avez-vous vue évoluer ?
La foire a été fondée en 1970 par Ernst Beyeler, Trudi Bruckner et Balz Hilt. Art Basel a toujours été ce lieu sachant fédérer les grands marchands. C’est une grande fierté que d’y avoir participé depuis 1978. L’évolution d’Art Basel en quarante ans épouse celle de notre métier. Auparavant, la promotion des artistes était davantage culturelle, construite sur le long terme, moins commerciale, comme c’est le cas aujourd’hui où les artistes mettent leurs galeries en concurrence. Nous sommes passés d’un régime de coopération entre marchands à un système plus concurrentiel. Il a fallu s’adapter à de nouvelles problématiques, à un marché de l’art qui s’est agrandi, complexifié et globalisé. Il est devenu impossible pour un galeriste de ne pas avoir d’antenne à l’étranger, comme je l’ai fait à Milan en 1972. Ces changements sont naturels, mais le marchand doit continuer à être cet individu qui écrit l’histoire de l’art.

Vous fêtez cette année vos cinquante ans d’existence…
Nous fêtons cet événement avec deux publications. D’abord Daniel Templon, une histoire d’art contemporain réalisé par Julie Verlaine et édité par Flammarion. À l’automne 2016, la galerie publiera également un catalogue retraçant toute notre histoire depuis 1966 — la version mise à jour de celui édité pour nos quarante ans.

Que vous inspire cette 47e édition d’Art Basel ?
Quoi qu’on en dise, la peinture n’est pas morte ! Cette idée demeure très présente à Paris, où l’on parle depuis longtemps d’une hypothétique fin de la peinture. J’ai toujours lutté contre cette idée, qui n’a d’ailleurs jamais dépassé les frontières de la France.

rendez-vous
La prochaine édition helvète d’Art Basel se déroulera du jeudi 15 au dimanche 18 juin 2017.
Sachez qu’on y attend à nouveau plus de 60 000 visiteurs.


À voir
À Bâle, l’exposition très réussie de la fondation Beyeler sur la notion d’équilibre instable réunit les œuvres d’Alexander Calder et du duo Peter Fischli et David Weiss. «Calder & Fischli/Weiss», fondation Beyeler, Baselstrasse 101, CH-4125 Riehen/Bâle.
Jusqu’au 4 septembre 2016.
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