Bâle 2019 rassure le marché

Le 27 juin 2019, par Stéphanie Dieckvoss et Pierre Naquin

Art Basel confirme son statut de meilleure foire mondiale d’art moderne et contemporain. Mais dans un contexte agité, seules les valeurs «sûres» calment les inquiétudes.

Coco Fusco. Alexander Gray Associates. Art Basel 2019.
PHOTO Art Basel

Art Basel a son propre rythme. Dès les portes ouvertes sur les collectionneurs First Choice, la marée humaine s’entassait au rez-de-chaussée du centre de congrès, où les méga-galeries enregistraient des ventes sans précédent. Beaucoup ré-accrochaient entièrement leurs stands dès la fin du premier jour de salon. La demande était telle que la galerie suisse Hauser & Wirth introduisait un système de file d’attente ! On l’imagine, Iwan Wirth rayonnait. Son stand a non seulement engrangé plusieurs dizaines de millions de dollars, mais de surcroît, le système de prévente mis en place, avec un catalogue de 450 pages sous forme de livre d’art, faisait le buzz, au point que beaucoup d’œuvres n’auraient pas été déballées, et certaines ne seraient même pas passées par la pointilleuse douane helvète. «2019 aura été notre meilleur premier jour d’Art Basel. Nous avons été étonnés par la réponse à notre publication pré-foire qui a permis d’initier de nombreux dialogues féconds avec des collectionneurs sérieux », se félicitait le galeriste. Le Parisien Thaddaeus Ropac se montrait tout aussi enthousiaste, bien que plus concis : «Ça n’a pas arrêté !» Il plaçait un nouveau tableau de Georg Baselitz dans la collection du Britannique Frank Cohen pour 1,5 M€, une des nombreuses ventes de la semaine… La qualité des œuvres au rez-de-chaussée n’a donc pas déçu, mais il fallait y regarder de très près pour dénicher une surprise. Des voix s’élevaient pour s’en plaindre. L’absence de certains collectionneurs américains et asiatiques a également été relevée alors que dans les allées, l’on parlait principalement l’allemand, bien plus que l’anglais ou le français. En outre, on retrouvait souvent les mêmes artistes sur chaque stand, ce qui donnait davantage l’impression d’assister à une preview de vente aux enchères de New York ou Londres. Alexander Calder illustrait parfaitement cela. Ses fameux mobiles se multipliaient dans chaque allée. La galerie Thomas, de Munich, en vendait un, de l’année 1966, pour environ 2 M€. Les plus gros acteurs semblaient mettre l’accent sur certaines valeurs «sûres», très reconnaissables, comme Jean-Michel Basquiat ou George Condo  qui connaît un retour en grâce récent.
Backstage
Les ventes de la galerie débordent d’ailleurs désormais largement du cadre du stand. Gagosian tenait ainsi salon dans sept private viewing rooms, dans les coulisses de la foire, pour offrir à ses clients un plus grand choix, mais surtout plus de discrétion, loin du public et de la presse. De plus, l’enseigne ouvrait à cette occasion un nouvel espace permanent à Bâle, à deux pas des Trois Rois, l’hôtel de luxe prisé des collectionneurs. Rien d’étonnant, donc, à ce qu’elle place une pièce emblématique de la série «Celebration», de Jeff Koons, aux avant-postes de son stand : Sacré-Cœur (Magenta/Or) était ainsi proposée à plus de 14 M$… bien en-deçà du dernier record aux enchères de l’artiste : 91 M$. Heureusement, tout n’était pas que flashy et pop. David Zwirner vendait pour 20 M€ la photo-peinture Versammlung (1966), de Gerhard Richter, qui faisait jusqu’alors partie d’une collection privée milanaise. Sur place, Von Bartha vendait quelques raretés, comme la peinture à l’huile de Sophie Taeuber-Arp Négatif/Positif, Composition Verticale-Horizontale, cédée pour 1 MCHF à une institution. Karsten Greve réussissait à présenter plusieurs exquises petites céramiques de Lucio Fontana, ainsi qu’un moyen format de Pierre Soulages. Sur Unlimited, le galeriste présentait une installation de Jannis Kounellis, Sans titre, de 2000, composée de treize lits d’hôpitaux militaires avec des corps en acier recouverts de couvertures. Rares étaient les découvertes dans cet espace, ce qui n’empêchait nullement de faire des affaires, comme lorsque Hauser & Wirth et David Zwirner vendaient, dès l’ouverture du salon, une grande installation de vingt-huit canapés de Franz West pour 3,8 M$. Toujours sur Unlimited, la Kukje Gallery présentait une grande installation de l’artiste coréenne Kang Suki Seokyeong : «Nous avons vendu toutes ses œuvres présentes sur le stand. On constate l’intérêt croissant pour l’artiste après sa participation à la Biennale de Venise et à Unlimited cette année.» Les grandes affiches d’Andrea Bowers, revenant sur l’affaire Me Too, peuvent être considérées comme un archivage des médias sociaux s’inscrivant dans un contexte de reconnaissance institutionnelle. Principal sujet de discussion sur la foire  l’artiste n’a pas demandé la permission aux victimes d’utiliser leurs histoires , cette œuvre a permis aux galeristes Kaufmann Repetto (Milan), Andrew Kreps (New York) et Susanne Vielmetter (Los Angeles) de vendre toutes les œuvres disponibles sur leurs stands. Ses plus petites œuvres  des dessins au feutre sur des boîtes en carton  affichaient tout de même 120 000 $. Belle exploitation !
La peinture à la mode
Freedman Fitzpatrick (Los Angeles, Paris) sur Statement  dédié aux jeunes galeries  présentait les peintures de Jill Mulleady, réalisées sur des bouts de bois de récupération. Les douze œuvres recréent une situation familiale étrange, comme le souvenir fictif d’une propriété expulsée. Elles se vendaient dès l’ouverture entre 6 500 et 30 000 $ chacune…SpazioA remportait la Bâloise Art Prize avec les sculptures suspendues de Giulia Cenci, qui pouvaient être achetées individuellement, mais formaient ensemble une jungle visuellement convaincante (6 000 à 14  000 € pièce). L’installation la plus secrète se trouvait dans la section Feature (dédiée aux solo shows) dans l’espace curaté par Bureau (New York) et Stereo (Varsovie). Ils présentaient un mur de dessins du Polonais Wojciech Bakowski au milieu duquel se trouvait une vitre encadrée, de la même taille que les œuvres sur papier. Derrière celle-ci se trouvait la véritable installation. «Pour ceux qui passent rapidement, la fenêtre ressemble à n’importe quel autre dessin. Ils restent en surface et manquent toute la profondeur de l’œuvre.» Conceptuellement intéressant, Incomplete Awakening (25 000 €) cherchait toujours preneur à la fin du salon. Les petits dessins au fusain ont eu plus de succès, mais leur prix entre 2 200 et 5 500 € n’auront certainement pas permis à la galerie de couvrir ses frais, encore moins de faire des bénéfices. Pour les «petits», l’équilibre économique de la foire devient si problématique qu’Art Basel  aidé par un commentaire fracassant de David Zwirner  testait une évolution de sa politique tarifaire. Elle diminuaitt ainsi les coûts pour les petits stands tout en augmentant ceux des plus grandes galeries. En parallèle, l’organisateur a également réduit le prix des espaces sur Features de 25 000 à 20 000 CHF et ceux de Statements ne coûtent plus que 10 000 CHF. Les nouveaux entrants à la section principale peuvent même demander une réduction de 20 %. Tout cela démontre de bonnes intentions mais encore faudrait-il que les collectionneurs ne s’arrêtent pas que sur les super-stands des galeries du rez-de-chaussée. Qui parle de polarisation ?

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