Ambrosius Bosschaert, fleuron de la succession de Mme Michel Binoche

Le 06 juin 2019, par Claire Papon

Tout comme des œuvres de Panini et Boudin, un écrin de bijoux, des objets et du mobilier XVIIIeun tableau de fleurs d’Ambrosius Bosschaert quitte la collection dans laquelle il était conservé depuis plus de cent ans.

Ambrosius Bosschaert le Vieux (1573-1621), Fleurs coupées dans un römer posé sur un entablement sur fond de paysage (détail), huile sur panneau, 29,2 19,4 cm.
Estimation : 2,7/3,2 M€

Cette nature morte va-t-elle décrocher la meilleure enchère de ce premier semestre à Drouot ? Son estimation à sept chiffres le laisse espérer. Elle fait partie de la succession de Mme Michel Binoche, décédée le 20 juin 2011. Passé à ses quatre fils, cet ensemble était conservé dans l’hôtel particulier familial, rue Saint-Dominique. Le contenu de cette première dispersion est classique ; et trois autres suivront jusqu’en octobre prochain. La découverte d’un panneau inédit d’Ambrosius Bosschaert le Vieux (1573-1621) constitue un apport majeur au corpus de l’artiste originaire d’Anvers, installé aux Pays-Bas, spécialiste des natures mortes de fleurs. Huit de ces panneaux, sur bois ou sur cuivre, se distinguent par un arrière-plan avec un paysage au lieu du fond noir traditionnel, dont six situées dans une fenêtre ouverte, sous une arche en plein cintre. Ces tableaux ont été exécutés durant les dernières années de la vie de l’artiste et sont les plus précieux. «Celui-ci est un vrai chef-d’œuvre, une œuvre que tous les musées rêvent d’avoir», s’enthousiasme Stéphane Pinta, du cabinet Turquin, expert de la vente. «Les yeux du spectateur sont attirés par les gouttes d’eau sur l’entablement, puis ils passent à travers les motifs décoratifs du vase avant de continuer vers l’extérieur sur un paysage traversé par des montagnes et une chaîne de collines donnant forme au rivage d’un lac.» L’impression de transparence, la force et les accords des coloris, son état de conservation proche de celui d’origine, l’harmonie de ces fleurs de différentes saisons… Qui ne rêverait d’avoir pareil tableau ? Et si dans la nature les fleurs sont périssables, avec Ambrosius Bosschaert, elles ont trouvé leur maître. L’artiste serait, dit-on, mort les pinceaux à la main…
 

Giovanni Paolo Panini (1691-1765), Apôtre en robe jaune devant une pyramide (détail), toile ovale mise au rectangle, 64,5 x 49 cm. Estimation : 80 000
Giovanni Paolo Panini (1691-1765), Apôtre en robe jaune devant une pyramide (détail), toile ovale mise au rectangle, 64,5 49 cm.
Estimation : 80 000/100 000 

Symbolique des fleurs
Dans cette encyclopédie botanique peinte, il ne se soucie pas de leur date de floraison. Le cyclamen presque fané – image de la douleur de la Vierge – côtoie la rose de Provins, le muguet – symbole de la pureté de Marie –, le myosotis, l’ancolie – attribut de l’Esprit saint –, la santoline, l’œillet, l’iris jaune. Les tulipes, symboles de l’amour et de la vanité des choses terrestres, ne sont jamais loin bien sûr, en ce début de XVIIe siècle. Découverte à Constantinople près d’un siècle plus tôt, cette fleur va susciter une véritable folie et être l’objet de spéculations. C’est la «tulipomanie»… Les tableaux les plus importants de Giovanni Paolo Panini (1691-1765) appartiennent aux grands musées. Ceux proposés ici sont d’ailleurs proches d’une paire conservée au musée du Prado, à Madrid, et sont plaisants par leur sujet s’accordant bien avec leur format ovale. Ils sont caractéristiques de ses Caprices, qui associent groupes de personnages vêtus à l’antique ou soldats en armure et paysages de ruines romaines inventées. L’un met en scène une Sybille antique vêtue de blanc déclamant près de l’arc de Titus (80 000/100 000 €), l’autre la prédication d’un apôtre. Comme souvent chez cet artiste, le paysage sert de prétexte à un récit biblique. Ici, la pyramide de Caïus Cestius côtoie le temple circulaire de Vesta et les trois colonnes à chapiteau ionique du temple des Dioscures, un lion sculpté de la fontaine de l’Acqua Felice et un bas-relief représentant probablement Pan poursuivant Styx. Ces œuvres faisaient partie de celles que rapportaient les touristes fortunés, anglais ou français, durant leur Grand Tour.

 

 
Jean-François Lorta (1752-1837), Offrande à l’Amour et Offrande à Bacchus, paire de bas-reliefs en terre cuite, 1792, 28 x 24 cm. Estimation : 2 000/3
Jean-François Lorta (1752-1837), Offrande à l’Amour et Offrande à Bacchus, paire de bas-reliefs en terre cuite, 1792, 28 24 cm.
Estimation : 2 000/3 000 
Eugène Boudin (1824-1898), Kerhor, pêcheuses, 1873, huile sur toile, 30,8 x 46,6 cm. Estimation : 50 000/70 000 €
Eugène Boudin (1824-1898), Kerhor, pêcheuses, 1873, huile sur toile, 30,8 46,6 cm.
Estimation : 50 000/70 000 





















S’il est un nom à retenir parmi les bijoux, c’est celui de Cartier. Le style art déco a trouvé son expression la plus sophistiquée avec les créations de ce joaillier dont les savantes combinaisons de brillants, de rubis et de saphirs traversent les décennies et les modes, presque sans une ride. Une broche cravate pavée de diamants taillés à l’ancienne devrait être disputée à 50 000/60 000 €, tandis qu’une autre, rectangulaire cette fois, est sertie d’une aigue-marine, de turquoises, de diamants, saphirs et émeraudes, de bandeaux d’onyx et de corail et attendue à 12 000/15 000 €. Descendant d’une dynastie d’orfèvres, Jean Puiforcat s’affirme par des pièces aux formes dépouillées, à la stricte géométrie, au décor sobre d’un bois sombre, de la transparence du cristal ou de la couleur d’une pierre dure. La preuve par l’image avec une ménagère – modèle papyrus des années 1930 – et un service à thé et café (10 000/12 000 € et 8 000/10 000 €, voir ci-dessous). Ces deux pièces, chiffrées «BB», ont été offertes en cadeau de mariage aux parents des vendeurs. Élève de Charles-Antoine Bridan, Jean-François Lorta (1752-1837) étudie à l’Académie royale et décroche le second prix de Rome en 1779. Comme tous les sculpteurs de sa génération, il est marqué par les sources antiques qu’il découvre lors de son séjour dans la Ville éternelle. De retour en France, il est apprécié de la cour et, sans atteindre toutefois la renommée d’Augustin Pajou, Jean-Antoine Houdon ou Clodion, obtient des commandes, en particulier pour Mesdames, tantes de Louis XVI. Entre 1806 et 1810, il participe aux décors de la colonne de la Grande Armée, ou colonne Vendôme.
 

Jean Élysée Puiforcat (1897-1945), service à thé et café en argent et palissandre, modèle de 1937, chiffré «BB», composé d’une bouilloire électrique,
Jean Élysée Puiforcat (1897-1945), service à thé et café en argent et palissandre, modèle de 1937, chiffré «BB», composé d’une bouilloire électrique, d’une théière, d’une cafetière, d’un pot à lait, d’un pot à sucre sur leur plateau d’origine, 7 810 g.
Estimation : 8 000/10 000 

Des terres cuites pour amateurs
Un régime chassant l’autre, Lorta poursuit sa carrière sous la Restauration. Ses œuvres demeurent toutefois rares. Notre paire de bas-reliefs (voir ci-dessus) s’inscrit dans la grande tradition des scènes de bacchanales mais surtout dans celle de ces petites terres cuites dont Clodion a lancé la mode auprès des amateurs à la fin du XVIIIe. Signées, datées (1792), elles ont peut-être été présentées au Salon avant d’être vendues. «Aujourd’hui, leur aspect décoratif et leur facture très incisée plaident en leur faveur», souligne Alexandre Lacroix, qui les présente. Des arts d’Asie, du mobilier Louis XV et Louis XVI, une Danse chinoise de la manufacture d’Aubusson vers 1770 (5 000/8 000 €) sont autant de repères dans cette vacation décidément très classique. Seul tableau XIXe de cette première session, un bord de mer d’Eugène Boudin (voir ci-dessus) témoigne de l’intérêt de l’artiste pour la Bretagne presque autant que pour la Normandie. Comme les femmes en crinoline, les pêcheurs sont loin de laisser les amateurs indifférents. Les atouts de cette toile ? Un ciel immense, un camaïeu de gris, de bleu et de noir réveillé par le bonnet rouge d’un marin au centre de la composition, le reflet des coiffes et des chapeaux dans l’eau. Sans oublier «la présence des trois éléments, le rivage, la mer et l’horizon, donnant de la profondeur à la composition, et les bateaux voguant au large», précise l’expert de la vente, Thomas Lorenceau. Ceux-ci sont en effet préférés aux esquifs échoués à marée basse. Ce tableau était conservé dans l’hôtel particulier parisien construit par Adolphe Binoche (1827-1911), négociant en café et tissus à Rio de Janeiro, membre fondateur en 1872 de la Société de navigation des chargeurs réunis. Une figure emblématique de la famille…

 

5 questions à
Fred G. Meijer
Historien d’art spécialiste de la nature morte flamande et hollandaise, ancien directeur du RKD (Rijksbureau voor Kunsthistorische Documentatie, Institut néerlandais pour l’histoire de l’art)

Ambrosius Bosschaert le Vieux a réalisé quelques natures mortes sur fond de paysage. Sait-on à quelle période et pourquoi ?
Il a peint un petit nombre de tableaux de ce type, la plupart du temps avec une fenêtre ogivale. Outre celle-ci, on connaît un seul autre exemple de peinture devant un ciel ouvert. Il est daté 1619 et conservé au County Museum of Art de Los Angeles. Ces tableaux sur fond de paysage datent des années 1618-1621. On ignore pourquoi l’artiste a choisi de tels arrière-plans.

Où puisait-il son inspiration ?
Il travaillait d’après des gravures, dont certaines représentaient des fleurs dans des niches, mais aussi d’après nature, avant de composer ses propres bouquets. Pas plus que ses contemporains, l’artiste n’a été toutefois influencé par cette «tulipomanie» qui a enflammé la Hollande vers 1630, même si cette fleur figure dans presque tous ses tableaux, sauf ceux de la première partie de sa carrière, c’est-à-dire avant 1605.

Quels rôles jouaient les symboles religieux associés aux fleurs ?
Ce rôle est constant dans les premières natures mortes. Les fleurs expriment la beauté et la diversité des créations de Dieu, la fragilité de la vie et la résurrection. Ainsi de la chenille devenant papillon… Mais il n’y a pas de langage caché des fleurs, contrairement au XIXe siècle, où certains spectateurs se sont plu à donner un sens particulier à certaines d’entre elles. Des églises figurent parfois sur des tableaux de Bosschaert avec fond de paysage, références probables à la foi chrétienne. Dans notre peinture, la petite flèche près du vase pourrait être celle d’une chapelle.

Connaît-on le corpus de ses œuvres ?
Soixante-dix tableaux sont répertoriés à ce jour. Celui vendu le 19 juin constitue une découverte.

Qui composait sa clientèle ?
Nous disposons de très peu d’informations à ce sujet. Beaucoup, semble-t-il, étaient hollandais, et riches bien sûr, car ses œuvres étaient chères. Il est mort à La Haye alors qu’il livrait un tableau au chambellan du prince Maurice. Un tableau pour lequel il fut payé 1 000 florins, une somme énorme pour l’époque.

 
Ambrosius Bosschaert le Vieux (1573-1621), Fleurs coupées dans un römer posé sur un entablement sur fond de paysage (détail), huile sur panneau, 29,2 
Ambrosius Bosschaert le Vieux (1573-1621), Fleurs coupées dans un römer posé sur un entablement sur fond de paysage (détail), huile sur panneau, 29,2 19,4 cm.
Estimation : 2,7/3,2 M€
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