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Alexej von Jawlensky, mines du divin

Le 24 novembre 2021, par Virginie Huet

Pour ses 20 ans, la Piscine de Roubaix rend grâce à l’œuvre rare du peintre russe, mystique moderne dont les saintes faces auront doté l’histoire de l’art de visages abstraits uniques en leur genre. 

Alexej von Jawlensky, mines du divin
Alexej von Jawlensky, Tête abstraite : lumière rouge, 1926, huile et cire sur carton, 53,34 48,26 cm (détail), San Francisco Museum of Modern Art.
© Don Ross

J’éprouvais le besoin de trouver une forme pour le visage, car j’avais compris que la grande peinture n’était possible qu’en ayant un sentiment religieux. Et ceci, je ne pouvais le rendre que par le visage humain». Ces mots d’Alexej von Jawlensky en disent long sur la place du sacré dans son œuvre patiente et discrète, retardée par une carrière militaire et longtemps éclipsée par celle de son complice Kandinsky – faute, sans doute, de discours théorique. Russe de confession orthodoxe, l’élève d’Ilya Répine veut à son tour peindre l’âme slave, par essence agitée. La sienne est pleine d’une foi qu’il nourrit en peinture, tentant d’épuiser son motif d’élection : «Parmi les quelque deux mille toiles produites par Jawlensky, mille cinq cents ont le visage comme thème», recense le professeur Itzhak Goldberg, commissaire scientifique de cette rétrospective également passée par la Fondation Mapfre (Madrid) et le musée Cantini (Marseille). Toujours plus sommaires, ces portraits très serrés croisent paysages et natures mortes, preuve que le «visage promis» n’est pas inné mais acquis. C’est une figure de synthèse, l’aboutissement d’une vie passée à l’attendre, et ce parcours chronologique, avançant par paliers, restitue bien ce sentiment de quête. Il s’ouvre sur deux autoportraits : le premier, de 1904, adopte la touche impressionniste, le second, achevé huit ans plus tard, présentant une manière fauve à tendance expressionniste. D’autres bustes suivent. Ses têtes d’avant-guerre aux yeux immenses et aux lèvres dodues, qui ont pour Goldberg «l’ovale hiératique des madones byzantines», cumulent les emprunts. «Jawlensky assimile à une rapidité étonnante toutes les leçons de l’avant-garde : Van Gogh, Cézanne, Gauguin… Il regarde beaucoup et il regarde loin, jusqu’au luministe suédois Anders Zorn», remarque Bruno Gaudichon, conservateur du musée et commissaire général de l’exposition. Sur des murs chocolat, les toiles vives de Matisse, Derain, Vlaminck ou Van Dongen dialoguent avec les siennes. Les résonances abondent dans les années munichoises. Ainsi de L’Usine de Oberau de 1910, coiffée, comme le Paysage à la tour de Kandinsky (1908), de nuages bizarres. Avec la Grande Guerre vient un grand virage, repris dans l’espace par une cimaise courbe : réfugié au bord du lac Léman, l’artiste entame le cycle des «Variations», «chansons sans paroles» qui déclinent et résument la vue depuis sa fenêtre à quelques arbres, un chemin, une porte, le ciel. La suite est connue : dès 1917, son art n’est plus que le reflet de son âme, la «nostalgie de Dieu». Entre portraits du Fayoum et masques fang, sans âge ni genre, ces têtes mystiques puis géométriques, qui l'absorberont jusqu’en 1935, n’ont bientôt plus rien d’humain. «Ce n’est pas une peinture de chapelle à la Maurice Denis», prévient Bruno Gaudichon. Les saintes faces de Jawlensky, qui applique sur carton et en série le système des proportions mystiques, incarnent le divin dans ce qu’il a d’universel. Le culte se clôt dans le noir face aux «Méditations» (1928- 1937), petits formats «labourés» qui plairont à Josef Albers, László Moholy-Nagy ou John Cage. Calmes et graves, ses idoles se résument alors à l’intersection en signe de croix des sourcils et du nez. La peintre Marianne von Werefkin, sa muse et compagne, partageait sa vision : «Pour mouvoir la vie il faut y être inséré fermement. C’est pourquoi nous ne la renions pas, nous ne la fuyons pas mais nous l’aimons, elle et ses formes ; nous les obligeons à servir notre foi». 

«Alexej von Jawlensky (1864-1941) :
la promesse du visage», La 
Piscine,
23, rue de l’Espérance, Roubaix 
(59), tél. : 03 20 69 23 60,
Jusqu’au 6 février 2022.
www.roubaix-lapiscine.com

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