Alexandre Mouradian, héraut de Pont-Aven

Le 14 juillet 2017, par Sylvain Alliod

Collectionneur humaniste, féru d’histoire de l’art et de modernité, initiateur d’une fondation philanthropique, il a, entre autres sujets de collection, jeté son dévolu sur l’école de Pont-Aven. Propos d’un homme rare.

© Photo Pierre-Yves Dhinaut

Comment vous êtes-vous intéressé à l’école de Pont-Aven ?
Il y a une quinzaine d’années, un ami breton m’a montré une œuvre d’Émile Bernard, magnifique : il s’agissait du Portrait de madame Schuffenecker, que je possède aujourd’hui. J’ai alors décidé d’étudier cette période de l’histoire de l’art, et j’ai été frappé par le côté novateur de tous ces peintres et pu mesurer l’importance de ce moment. Ils inventent rien moins que l’art moderne ! Déjà au départ, c’est un petit village qui attire des artistes de différentes nationalités. On trouve des Irlandais comme O’Conor, des Belges, dont Verkade, et tous ces gens échangent afin de créer une nouvelle manière de peindre. Il y a deux leaders, Paul Gauguin et Émile Bernard, l’inventeur du synthétisme. Il imagine cette nouvelle manière en 1888, alors qu’il a 20 ans. Au lieu de peindre les choses, il peint les idées. J’ai toujours été passionné par la création et ne suis pas attiré par l’achat de trophées à accrocher au mur pour dire que ça vaut telle somme. Ce qui m’intéresse vraiment, c’est la démarche novatrice et là, nous touchons à quelque chose d’exceptionnel. Le Portrait de madame Schuffenecker a été exécuté en 1888 et il préfigure déjà Modigliani. Qui d’autre peint comme cela alors ? Gauguin commence à adopter le synthétisme après avoir parlé avec Émile Bernard. Il est subjugué par lui.
Votre premier achat pour Pont-Aven a d’ailleurs été un tableau d’Émile Bernard…
Oui, Les Lutteurs bretons. À la même époque, Gauguin travaillait sur sa célèbre Vision après le sermon, dont la composition est similaire. On voit qu’il n’y a plus de perspective. Il peint l’idée plus que la chose, comme dans Les Chats autour d’un pot de lait que conserve le MoMA. Ce qui est intéressant, c’est qu’Émile Bernard n’est pas du tout là où il devrait être. Il faut rappeler que lorsque Ambroise Vollard a perçu le caractère précurseur de sa peinture, il a acheté toutes ses œuvres pour ne pas faire de l’ombre à Gauguin… Les tableaux ne sont ressortis qu’après la Seconde Guerre mondiale et le public ne les a connus qu’à ce moment. Sa période la plus pertinente se situe en 1887-1890, après sa peinture n’a plus grand intérêt. Une exposition à Copenhague en 2014 l’a placé pour ces années au même niveau que Gauguin et Van Gogh. Le génie du peintre y est évident . Un tableau de lui de 1887, une Lectrice au kimono, est pour moi à comparer à un Matisse peint vingt-cinq ans plus tard, que j’ai vu au Centre Pompidou.
Combien d’œuvres de cette école avez-vous réunies ?
Entre trente-cinq et quarante, que je prête, par exemple au musée de Pont-Aven ou à des institutions britanniques. Ce qui est incroyable, c’est le nombre d’artistes importants dans ce mouvement qui n’ont pas été mis en valeur. Henry Moret en fait partie. Il commence enfin à trouver ses fans sur le marché, les prix se raffermissent. Un autre artiste que j’apprécie est John Peter Russell, un impressionniste australien quasiment oublié qui peignait comme Monet. Regardez aussi un autre peintre de Pont-Aven, Armand Seguin : on ne connaît de lui qu’une quinzaine de tableaux. J’en possède un, qui est déjà surréaliste. J’aime aussi les nabis, pas seulement leur peinture, mais aussi les sculptures. J’adore les bois de Georges Lacombe, mais hélas je ne possède rien de lui, même si j’ai déjà essayé d’en acheter.

 

Émile Bernard (1868-1941), Portrait de madame Schuffenecker, 1888, huile sur toile, 66 x 53,5 cm (détail). © Photo Bernard Galéron
Émile Bernard (1868-1941), Portrait de madame Schuffenecker, 1888, huile sur toile, 66 x 53,5 cm (détail).
© Photo Bernard Galéron

Et vous ne vous cantonnez pas à l’école de Pont-Aven…
Je collectionne aussi le mobilier du XVIIIe siècle, les arts premiers, l’art précolombien et l’abstraction lyrique. Cette dernière expression artistique illustre un réel échange entre la peinture et le moi du spectateur. Ce qui m’interpelle aussi, c’est que ces peintres français sont considérés en deçà des peintres américains, alors qu’ils formaient un même groupe. À New York, De Kooning venait à la galerie Samuel Kootz pour voir les tableaux de Schneider, et Kline ceux de Soulages. Je possède des archives de la galerie qui en attestent. D’ailleurs, c’est incroyable comme le tableau reproduit sur l’invitation de l’exposition Schneider à la Kootz Gallery, en 1956, annonce les œuvres que De Kooning peindra plus tard. On peut se poser la question de qui a été le premier à créer cette manière de peindre… Je ne comprends pas pourquoi les peintres américains sont davantage appréciés qu’Hartung, Soulages ou Schneider. Je me dis qu’il y a un problème, car on est au même niveau qualitatif, voire au-dessus. Bon, un petit rattrapage des prix s’est fait avec Soulages, mais on oublie par exemple qu’Hartung avait le même critique que Picasso, Pierre Daix, et que ça n’est pas un hasard. Quant à Michel Ragon, il a écrit que l’abstraction s’incarnait en Schneider, comme le cubisme chez Picasso. Pensez qu’il n’y a pas eu une seule rétrospective nationale de ce peintre !
Quand avez-vous commencé à collectionner ?
Mes premiers achats d’œuvres d’art, je les ai faits en 1998, dès que j’en ai eu les moyens. Mon premier tableau était un Raoul Dufy. J’essaie toujours d’acheter des peintres qui sont un peu en décalage avec la mode du moment, à la condition expresse qu’ils soient de vrais créateurs. C’est sur ces bases qu’en 2005, j’ai commencé à acheter des Soulages. Et mon comportement d’achat n’est guidé que par le seul intérêt de la pièce. Je ne pense pas au reste, c’est mon gros problème ! Je mets notamment complètement de côté les problèmes de stockage… Je me définirais plutôt comme un collectionneur-chercheur, car j’essaie toujours de documenter les œuvres et d’en trouver qui puissent compléter celles que j’ai déjà. Je suis toujours aux aguets.
Vous achetez plutôt en galerie ou aux enchères ?
Pour l’art moderne, les galeries sont pour moi bien souvent moins intéressantes. En effet, à part Daniel Malingre, très peu de galeries se tournent vers l’école de Pont-Aven et elles se fournissent beaucoup dans les ventes aux enchères. Néanmoins, si je vois un tableau intéressant en galerie, je l’achète. En vente aux enchères, on sort d’une période où certains peintres ne se vendaient pas bien. Je commençais à me lasser pour Henry Moret, surnommer par certains «le Monet du pauvre», mais les prix sont en train de se raffermir. On pouvait voir à l’exposition «Chtchoukine», à la fondation Louis Vuitton, un Moret magnifique. Il est légitime que cet artiste dépasse la barre des 200 000 €. Et à ce prix, on est encore très loin de l’art contemporain !

 

Émile Bernard (1868-1941), Les Lutteurs bretons, 1889, huile sur toile, 65,5 x 80,7 cm (détail). © Photo Pierre-Yves Dhinaut
Émile Bernard (1868-1941), Les Lutteurs bretons, 1889, huile sur toile, 65,5 x 80,7 cm (détail).
© Photo Pierre-Yves Dhinaut

La collection d’œuvres d’art n’est pas votre seul centre d’intérêt, vous avez également créé la Spinoza Foundation, à Londres. Pouvez-vous nous en parler ?
J’ai toujours été passionné par l’histoire, par l’Europe, par l’humanisme et par le fait de réfléchir sans a priori idéologique. L’une des grandes idées de la Spinoza Foundation, c’est de mettre deux fois par an autour d’une table des gens qui viennent d’horizons différents et dont la rencontre va permettre de faire naître de nouvelles idées. S’y côtoient ainsi le géopoliticien Joseph Nye, l’économiste Kenneth Rogoff, lord Adair Tuner et le conseiller du Premier ministre japonais Koichi Hamada. La plupart de ces conférences sont animées par Martin Wolf, l’éditeur du Financial Time. Les cent cinquante universitaires qui ont rejoint ce laboratoire d’idées, principalement issus d’universités anglo-saxonnes, réfléchissent avec des politiques et des investisseurs aux problèmes économiques et sociologiques de nos sociétés depuis la crise de 2008. Nous touchons également l’éducation, en établissant des échanges avec des universités, comme la L.S.E. à Londres, pour promouvoir la recherche économique. Nous aidons aussi des étudiants de milieux défavorisés en leur donnant des bourses. Enfin, nous avons sponsorisé une école au Cameroun et une autre en Arménie.

 

ALEXANDRE MOURADIAN
EN 5 DATES


1970  
Naissance, à Boulogne-Billancourt1993    
Diplôme de l’École supérieure de commerce de Paris
1997  
Installation à Londres
2006    
Achat du Portrait de madame Schuffenecker d’Émile Bernard
2014    
Création de la Spinoza Foundation
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne