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Alain Demachy, la mémoire du métier

Publié le , par Éric Jansen

Avec Philippe Sinceux, il sera présent au PAD Paris. Curiosité intacte et goût toujours très sûr… l’antiquaire et décorateur octogénaire n’entend pas prendre sa retraite.

Alain Demachy devant une lampe africaniste par Riccardo Scarpa et un miroir néo-mauresque... Alain Demachy, la mémoire du métier
Alain Demachy devant une lampe africaniste par Riccardo Scarpa et un miroir néo-mauresque du XIXe siècle.


C’était l’une des plus belles adresses de Paris : huit cents mètres carrés quai Voltaire, dans lesquels le visiteur déambulait au milieu de meubles qui allaient du XVIIIe siècle à la Sécession viennoise, en passant par le Biedermeier ou l’Arts & Crafts. Alain Demachy appartenait au cercle des grands antiquaires parisiens, et son goût était reconnu par tous. Mais en 2013, la galerie Camoin-Demachy a fermé ses portes. Le gentilhomme qui a incarné pendant plus de trente ans, avec une fausse nonchalance, l’excellence de la profession allait-il prendre sa retraite ? C’était mal le connaître. Il s’est associé à Philippe Sinceux pour ouvrir une petite galerie rue de Bellechasse. À plus de 80 ans, son œil est toujours aussi aiguisé et il n’a rien perdu de son franc-parler.
Vous ne participez plus à la Biennale Paris, mais êtes présent au PAD. Pourquoi ?
J’ai exposé à la Biennale pendant longtemps, avec le groupe des antiquaires de Paris : Aaron, Perrin, Rossi, Meyer, Segoura, Steinitz… À l’époque, j’avais des objets qui me permettaient de le faire ; maintenant, avec Philippe Sinceux, nous sommes plus humbles, nous vendons des choses moins chères et proposons aussi des éditions.
Avez-vous fait, dans ces années là, de belles affaires à Drouot ?
Je trouvais des choses hors du marché, c’est ce qu’il est amusant de faire. Par exemple, un grand vase en fer battu par Alessandro Mazzucotelli, très peu connu à l’époque en France… Ce fut le début de ma passion pour cet artiste, dont nous présentons d’ailleurs un lustre au PAD. Je me souviens aussi d’un chef-d’œuvre de Da Silva Bruhns vendu par François de Ricqlès, qui fut à l’origine d’une série d’achats de tapis du XXe siècle. Même phénomène avec un meuble d’Édouard Lièvre, artiste qui a ensuite fait l’objet d’une grande exposition à la galerie. Enfin, je garde le souvenir de ce fauteuil d’André Groult de 1913, provenant de la collection Jacques Doucet, recouvert d’une tapisserie «au perroquet» d’Adrien Karbowsky, maintenant dans les collections du musée d’Orsay.
Est-ce qu’aujourd’hui on trouve encore de telles perles ?
Il y a toujours des coups à faire, parce qu’une vente chasse l’autre et que les experts ne sont pas spécialistes en tout…

 

Table art nouveau signée Claude Gélin, de 1902 ; paravent orné de gouaches aquarellées et lustre d’Alessandro Mazzucotelli.
Table art nouveau signée Claude Gélin, de 1902 ; paravent orné de gouaches aquarellées et lustre d’Alessandro Mazzucotelli.


Beaucoup de personnes ignorent qu’au départ vous n’étiez pas antiquaire, mais architecte d’intérieur. Pouvez-vous nous raconter vos débuts ?

Je suis sorti diplômé de l’École spéciale d’architecture du boulevard Raspail dans les années 1950. J’ai conçu une maison pour mon ami Bobby de Pomereu, en Normandie, et je suis entré dans la bande. J’ai travaillé pour Guy de Brantes, puis pour sa mère. Je me souviens lui avoir imaginé une pièce à la Emilio Terry dans son appartement parisien, rue du Cirque. Elle était née Faucigny-Lucinge et plus tard, j’ai décoré la maison de son frère, Jean-Louis de Faucigny-Lucinge, à Senlis. C’était un petit monde…
Quels étaient vos modèles à l’époque ? Emilio Terry, justement ?
Non. Je ne l’ai rencontré qu’une fois, à Groussay, où j’étais allé voir Charles de Beistegui en compagnie de Faucigny-Lucinge. J’étais plus proche de Gérard Mille. J’allais chez lui rue de Varenne, où j’étais impressionné par le décor. Son goût était très XVIIIe, mais avec des effets, une originalité. Il était aussi très drôle, façon François-Joseph Graf… Il disait au client : «on va tout mettre au feu 
Et Georges Geffroy ?
Il avait décoré une partie du château des Pomereu, et moi, j’aménageais un petit château pour la princesse de Croÿ, née Pomereu. Il venait me donner des conseils. Sa décoration était très raffinée, c’est d’ailleurs lui qui a inventé les corniches gainées de velours, mais pas architecturée. Il était moins drôle que Mille et très snob.
Une autre figure a dû compter pour vous, il s’agit de Jean-Charles Moreux…
Il était très ami avec mes parents. Il avait travaillé pour notre maison de Chambourcy et celle de ma grand-mère à Saint-Germain-en-Laye. Il y avait tout un groupe de créateurs autour de mon père, Jacques Demachy, qui était illustrateur de mode. Par exemple, Jean Cocteau venait à la maison. Mon père voulait que je travaille avec Moreux, mais moi, je n’en avais absolument pas envie. J’étais alors passionné par Gropius, Neutra, Breuer, Le Corbusier…
Vous n’étiez pourtant pas très Inox brossé…
J’aimais la modernité, mais je m’adaptais. J’étais très épaté par Roger Vivier. Quand je suis allé le voir quai d’Orsay, ce fut une révélation : le César dans l’entrée, la commode Louis XV en laque rouge avec une sculpture de l’île de Pâques et, au-dessus, un Picasso… Charles Sevigny était aussi pour moi une référence. Le goût Givenchy, c’est lui.
À la fin des années 1950, une autre rencontre a été encore plus décisive, celle d’Edmond de Rothschild.

C’était à Megève, dans l’ancien hôtel du Mont d’Arbois, alors très défraîchi. En fermant le radiateur de ma chambre, j’ai fait sauter tout le chauffage central ! Le lendemain, je me suis fait eng… par les clients furieux et par le nouveau propriétaire, qui était Edmond. Mais le soir, nous nous sommes retrouvés au bar et après pas mal de whiskies, nous sommes devenus amis.
Très vite, il vous a proposé des chantiers ?
J’ai commencé par décorer un petit relais de chasse à Mandegris, puis j’ai remeublé l’hôtel particulier de la rue Pierre-Leroux en allant me servir dans le stock quasi inépuisable du château d’Armainvilliers. Edmond m’avait autorisé à prendre les meubles que je voulais. C’était comme dans Citizen Kane. Il y avait une pièce pleine de sièges, une autre de bronzes, le grand salon était rempli de commodes empilées ! En 1963, Edmond a épousé Nadine Tallier, et ils ont emménagé rue de l’Élysée. Henri Samuel a décoré les salons et les chambres de l’hôtel particulier, quand je me suis occupé du sous-sol, avec le cinéma et la piscine.
Comment cela se passait-il avec la nouvelle baronne de Rothschild ?
Nadine établissait des listes pour tout. Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi bien organisé.
On aménageait des maisons en deux jours. Les chalets à Megève et en Autriche, Château Clarke dans le Bordelais… Il ne manquait rien, pas même la brosse à dents d’Edmond. Une méthode de travail que j’ai ensuite appliquée.

Est-ce le contact avec le mobilier Rothschild qui vous a donné l’envie de devenir antiquaire ?
Non. À la même époque, vers 1960, Didier Aaron m’a proposé que l’on s’associe pour créer une agence de décoration qui s’occuperait de tout, comme le faisait la maison Jansen. J’ai beaucoup appris à son contact, et c’est comme ça que j’ai vu arriver un beau jour un jeune dessinateur qui s’appelait Jacques Grange.

 

Le stand d’Alain Demachy et Philippe Sinceux, lors du PAD Paris 2018.
Le stand d’Alain Demachy et Philippe Sinceux, lors du PAD Paris 2018.


Outre les Rothschild, vous avez aussi travaillé pour la famille royale de Belgique…
J’ai commencé par réhabiliter le Belvédère, dans le parc de Laeken, pour le prince Albert et la princesse Paola : un bijou Directoire qui avait été défiguré. J’ai réalisé ensuite une pièce pour le roi Baudouin et un chantier d’envergure pour le grand-duc et la grande-duchesse de Luxembourg. Ils avaient été dévalisés par les Allemands et lorsqu’ils ont récupéré leur mobilier, tout était en vrac. J’ai refait le palais en ville et le château de Colmar-Berg.
En 1980, vous quittez Didier Aaron pour ouvrir votre propre galerie. Quel a été le déclic ?
J’allais régulièrement rendre visite à madame Camoin, qui possédait cette magnifique galerie quai Voltaire. Elle était passionnante, extrêmement cultivée. Un jour, dans ma mégalomanie, je lui ai déclaré que si un jour elle voulait arrêter, je serais intéressé par la reprise de sa galerie. Quelques mois plus tard, sa secrétaire m’appelait…
Commencent alors des années fastueuses…
L’adresse était époustouflante et le monde entier défilait. Les Américains adoraient : Ronald Lauder, Jayne Wrightsman, Bunny Mellon, qui venait escortée d’Hubert de Givenchy… Mais je continuais parallèlement mon activité de décoration. J’avais de gros clients, comme Edgar de Picciotto ou Stephen Schwarzman.
À quel moment avez-vous senti que le marché ralentissait ?
Lorsque j’ai vendu, en 2013. J’ai connu de nombreuses crises, mais elles passaient. Là, c’est la plus sévère que j’aie vue de toute ma vie. S’est installé un climat d’incertitude, sans parler d’Internet et de la concurrence des maisons de vente… Grâce au ciel, on m’a proposé de racheter la galerie et j’ai été très content de vendre.
Alors, pourquoi continuer ?
À cause de Philippe Sinceux. Il a du goût et c’est un bon marchand. Je le connais depuis longtemps. On s’amuse beaucoup ensemble. C’est un chineur né, il fait tous les déballages, et quand il achète, il n’y a pas de discussion, nous aimons les mêmes choses.

 

Alain Demachy
en 5 dates
1960 Création du département décoration chez Didier Aaron
1980 Inauguration de la galerie Camoin-Demachy
2004 Exposition Édouard Lièvre
2013 Fermeture de la galerie quai Voltaire
2017 Ouverture de la galerie Bellechasse29, avec Philippe Sinceux
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