Akiko Miki, retour à Naoshima

Le 14 juillet 2017, par La Gazette Drouot

La directrice internationale du Benesse Art Site Naoshima concentre ses activités entre la fondation et la direction artistique de la Triennale de Yokohama pour reconfigurer l’usage de l’art dans le paysage culturel singulier de l’Asie.

Akiko Miki, directrice internationale du Benesse Art Site Naoshima.
© Aterui Courtesy by Organizing Committee for Yokohama Triennale

Comment avez-vous découvert le Benesse Art Site Naoshima ?
Dès le début des années 1990, quelques années seulement après le lancement de cette initiative. J’ai ensuite été impliquée dans divers projets comme «TransCulture», une exposition dont j’étais co-commissaire et que nous avons présentée à la Biennale de Venise en 1995, en collaboration avec la Japan Foundation et la Fukutake Foundation, la fondation de M. Soichiro Fukutake, et en partenariat avec Benesse Holdings (groupe spécialisé dans l’éducation et les services médicaux à la personne, qu’a dirigé M. Soichiro Fukutake et qui est à l’origine du Benesse Art Site Naoshima, ndlr). J’ai ensuite coédité Insular Insight, publié en 2011, qui documente les vingt ans d’activité du Benesse Art Site Naoshima dans les îles de Naoshima, de Teshima et d’Inujima, et qui explore les relations entre l’art, l’architecture et la nature. J’ai aussi une affinité personnelle avec la région car j’ai vécu, enfant, à Takamatsu (ville portuaire permettant d’accéder à l’ensemble de ces îles situées dans la mer intérieure de Seto, ndlr) et j’ai habité dans la préfecture voisine de Hyogo.
Comment l’art a-t-il revitalisé l’économie et la vie sociale des îles autour de Naoshima ?
L’ambition de M. Fukutake est de proposer l’art contemporain comme un catalyseur pouvant revitaliser une région périphérique, comme celle la mer intérieure de Seto, célèbre pour sa beauté naturelle, mais qui a aussi subi les conséquences de l’industrialisation rapide du Japon : l’installation d’industries polluantes dans la région et l’exode vers les villes. Selon lui, l’art peut servir d’arme puissante pour résister à ces maux de la société moderne. Traduire cette vision dans le contexte économique de telles îles était inédit dans les années 1990. Ce postulat demeure unique dans l’archipel et est toujours d’actualité. La programmation du Benesse Art Site Naoshima a également contribué à insuffler une nouvelle vie dans les communautés de la région, en déclenchant des interactions entre les résidents locaux et les visiteurs, les jeunes urbains et leurs aînés.
Le Benesse Prize récompense un artiste afin qu’il produise une œuvre pour le Benesse Art Site Naoshima, autour du thème du bien-être. Que sont devenus les projets des lauréats ?
Le travail de Cai Guo-Qiang, premier Benesse Prize en 1995, a pris la forme d’un «bain interculturel», installé en 1998 au milieu de la nature à Naoshima. Olafur Eliasson, troisième Benesse Prize en 1999, présente actuellement une œuvre à Inujima. Et Anri Sala, dixième lauréat en 2013, vient de dévoiler son installation dans l’une des maisons traditionnelles de Teshima. Quelques artistes n’ont pas réalisé leur projet. Notre site est très éloigné, et nous n’avons pas d’espace dédié aux expositions temporaires. Le processus de création des artistes sélectionnés, tout particulièrement ceux d’Europe et des États-Unis, est donc long.

 

Le musée et hôtel de luxe Benesse House Museum, construit par Tadao Ando, a ouvert sur l’île de Naoshima en 1992.
Le musée et hôtel de luxe Benesse House Museum, construit par Tadao Ando, a ouvert sur l’île de Naoshima en 1992.

Le jury de la 11e édition est composé de conservateurs et de directeurs d’institutions asiatiques, dont Suhanya Raffel, en charge du centre d’art M+, qui ouvrira en 2019 à Hongkong. Pourquoi ce choix ?
Comme nous n’avons pas de programme d’expositions itinérantes et que nous souhaitons nous concentrer sur la production d’installations semi-permanentes ou permanentes, plutôt que de développer un programme d’échange classique avec d’autres institutions, il est intéressant de discuter avec nos homologues d’Asie sur les relations entre l’art et les différentes régions du continent, avec un intérêt particulier pour les zones périphériques ou sur le déclin, et sur les formes possibles que peuvent prendre des institutions comme la nôtre.
Le prix était décerné à Venise depuis 1995. En 2016, il est «revenu» en Asie : les artistes participants ont été présélectionnés à la dernière Biennale de Singapour. Quelles sont les raisons de cette évolution ?
Le monde de l’art a radicalement changé en Asie depuis 1995. La production artistique est devenue plus diversifiée, de nouveaux musées ouvrent chaque année, et le vivier de collectionneurs est en hausse. En même temps, l’urbanisation et le dépeuplement des zones rurales s’aggravent dans de nombreuses régions d’Asie. L’art a la capacité de répondre à ces problèmes et d’encourager le développement d’un discours critique en Asie. Nous souhaitons que les expériences menées au Benesse Art Site Naoshima puissent devenir une référence en la matière.

"L’art a la capacité d’encourager le développement d’un discours critique en Asie"

Quelle est la particularité de Pannaphan Yodmanee, gagnante du 11e prix ?
Son œuvre a été une découverte et une révélation pour la plupart des membres du jury. Cette artiste thaïlandaise emploie de façon magistrale des techniques de création, combinant des fragments microscopiques très détaillés à une vision macroscopique, pour explorer toutes les dimensions de la cosmologie bouddhiste. Ses superpositions de couches de matériaux artificiels et naturels, de techniques traditionnelles et modernes, et sa sensibilité à son environnement ainsi que sa faculté à réagir au contexte propre à la mer intérieure de Seto, où se trouve le Benesse Art Site Naoshima, promettent de fascinantes perspectives sur les paradoxes spirituels, naturels et civilisationnels de notre société contemporaine.

 

Aftermath (2016), de Pannaphan Yodmanee, dernière lauréate du Benesse Prize, repérée à la 5e Biennale de Singapour. Courtesy of Singapore Art Museum
Aftermath (2016), de Pannaphan Yodmanee, dernière lauréate du Benesse Prize, repérée à la 5e Biennale de Singapour.
Courtesy of Singapore Art Museum

Vous êtes à l’origine de nombreuses expositions en Asie et en Europe, dont la rétrospective de Nobuyoshi Araki en 2005 à Paris et les dernières monographies de Takashi Murakami au Mori Art Museum de Tokyo. Quels rapports entretenez-vous avec ces artistes ?
Je travaille avec eux depuis les années 1990. Je suis particulièrement intéressée par les artistes qui provoquent des changements révolutionnaires dans les systèmes de valeurs existants et les modes de pensée établis. Araki et Murakami sont de ceux-là. Je pense que mon travail en tant que commissaire d’exposition est d’exprimer au mieux et à un public large l’étendue des pensées parfois ardues que les œuvres des artistes sous-tendent et qui reflètent nos vies. Mon rôle est ainsi celui d’un «camarade» pour chacun d’eux.
Vous contribuez cette année à la direction artistique de la Triennale de Yokahama. Quelle est sa nouvelle programmation ?
Sa 6e édition, «Islands, Constellations & Galapagos», examine l’état du monde sous les angles de la connectivité et de l’isolement. Ce thème est lié à la situation actuelle de la société, mais aussi à l’histoire de Yokohama, qui fut le premier port japonais ouvert au commerce avec les pays étrangers au XIXe siècle. J’ai conçu le projet en concertation avec des philosophes, des économistes… Il y aura aussi une série de débats publics.
Le métier de commissaire d’exposition semble aujourd’hui occuper une place médiatique plus importante. Comment vous situez-vous ?
La prise de conscience générale à propos du travail des commissaires a en effet évolué. La portée de leur travail s’est élargie à mesure que les musées et les institutions artistiques ont diversifié leurs activités. Au Benesse Art Site Naoshima, on peut dire qu’il y a une forte composante sociale et publique. Nous traitons non pas uniquement avec les artistes, mais aussi avec les autorités locales et les habitants des îles.

 

L’installation sonore et vidéo All of a Tremble d’Anri Sala, 10e Benesse Prize en 2013, est présentée à Teshima. © Photo Naoharu Obayashi
L’installation sonore et vidéo All of a Tremble d’Anri Sala, 10e Benesse Prize en 2013, est présentée à Teshima.
© Photo Naoharu Obayashi

Quel est le terreau commun de votre travail entre les continents européen et asiatique ?
Dans les années 1990, l’Asie a connu une augmentation des échanges intra-régionaux entre les institutions artistiques, avec la création de l’Asia Center par la Japan Foundation et les débuts de la Triennale de l’Asie-Pacifique, tandis que les échanges paneuropéens se sont affirmés, avec des événements comme Manifesta. Il est ainsi devenu possible de comprendre une région au-delà des limites imposées par le prisme des nations. Essayer de comprendre le monde comme une constellation d’archipels, saisir les connexions à l’intérieur d’une zone géographique donnée et voir comment développer les échanges artistiques entre plusieurs régions m’intéresse. Face à la montée actuelle du protectionnisme et des questions sur les frontières nationales, l’art est sans doute le plus précieux support pour l’homme afin qu’il puisse communiquer au-delà des langues et des conceptions divergentes du monde.

 

AKIKO MIKI
EN 4 DATES


1992
Découvre le Benesse Art Site Naoshima

2000
Devient commissaire d’expositions
au Palais de Tokyo

2011
Première contribution
à la Triennale de Yokahama

2014
Expose Hiroshi Sugimoto au Palais de Tokyo,
puis rejoint l’équipe du Benesse Art Site
Naoshima
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne