Afrique : du pillage à l'échange

Le 15 décembre 2017, par Vincent Noce
 

En proclamant que les masques et fétiches de nos musées pourraient retourner en Afrique, Emmanuel Macron a touché à un tabou absolu : l’inaliénabilité des collections publiques. Sa déclaration a pu paraître lancée à l’emporte-pièce, elle n’est pas sans précédent. On pourrait citer les cas de la Vénus hottentote, des têtes maories, des œuvres confrontées à la spoliation nazie ou des manuscrits coréens. Décrivant des protocoles et rites funéraires de la cour sous la dynastie Joseon, 297 volumes remontant au XVIIIe siècle, certains enluminés, avaient été pillés lors d’une expédition punitive en 1867 par les marins français, avant qu’ils n’incendient la bibliothèque royale de Kangwha. En 2010, à Séoul, Nicolas Sarkozy a consenti à leur retour. En 1993, François Mitterrand avait ouvert la voie par un des gestes ambigus qu’il affectionnait, en offrant l’un de ces manuscrits, sorti de la BNF. Il avait même trompé son monde, en prétendant vouloir seulement le présenter aux Coréens. Outrée, n’obtenant pas de consigne écrite, la conservatrice qui avait apporté la mallette de Paris en avait conservé la clé. On avait dû forcer la serrure. On a même raconté qu’il avait fallu fracturer la porte de la salle de bains de sa chambre d’hôtel, où elle se serait réfugiée ; c’était un peu exagéré, mais l’anecdote en disait long sur l’état d’esprit des conservateurs. L’appel à des restitutions en Afrique diffère par sa générosité l’espoir d’un contrat pour une ligne de TGV au Sahel reste en effet assez faible. On peut néanmoins distinguer le même fait du prince, les biens nationaux étant traités à l’égal d’un cadeau diplomatique. Emmanuel Macron va même plus loin, puisqu’il engage le sort de tout un pan des collections publiques, en parlant même de «retour définitif», tout en associant dans son discours musées et collections privées. Comme à Séoul, le ministère de la Culture, décidément ravalé au rang de quantité négligeable, n’est même pas prévenu.

Emmanuel Macron engage le sort de tout un pan des collections publiques, en parlant même de « retour définitif ».

Ces proclamations sont lancées sans consultation ni préparation. Tout comme Nicolas Sarkozy, le président justifie sa méthode par la résistance de l’administration : il suffirait de noter que le ministère n’a jamais réuni la commission scientifique sur les cas de restitution, inscrite à la loi de 2010. Emmanuel Macron ne devrait pas pour autant oublier que son prédécesseur avait fait capoter à Séoul une recherche de compromis à laquelle avaient longuement travaillé les hommes de culture des deux pays. Les manuscrits visés par le roi auraient ainsi été échangés contre leur ampliation. Il est vrai, ce processus s’était bloqué du fait d’une relance de la fièvre patriotique à Séoul. La bonne volonté paraît ainsi essentielle pour dépasser la stérilité des proclamations morales. En 2006, les deux cantons suisses concernés ont ainsi dégagé un compromis analogue sur les ouvrages pillés en 1712 à la bibliothèque de l’abbaye de Saint-Gall par les troupes zurichoises, occupées à massacrer du catholique. Des prêts de longue durée de bronzes du Bénin au Nigeria, sinon des rétrocessions, sont étudiés par dix musées européens, dont le British Museum. Neil MacGregor avait frayé le chemin en tenant une série d’expositions de la collection du musée en Afrique une première. Accédant à la tête de l’institution, confronté à la revendication des marbres du Parthénon, il avait alors appelé à sortir de la fixation sur les questions de propriété pour considérer la valeur universelle de ces biens. La décision politique, dans ces cas, reprend du sens, mais elle en aurait encore davantage si elle tenait compte de l’avis des hommes de l’art et des règles du droit. 

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