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À corps perdu dans la peinture

Le 11 mai 2018, par Annick Colonna-Césari

L’hôtel de Caumont, à Aix-en-Provence, met en lumière le séjour que Nicolas de Staël effectua dans la région, quelques mois avant son suicide. Entretien avec les commissaires Gustave de Staël, son fils, et Marie du Bouchet, sa petite-fille.

À corps perdu dans la peinture
Portraits des commissaires, Marie du Bouchet et Gustave de Staël.

Pourquoi avoir centré votre propos sur la période provençale de l’artiste ?
Marie du Bouchet : Nous en avons eu l’idée grâce à l’invitation de l’hôtel de Caumont. Cette période n’avait jamais été montrée en tant que telle, et elle marque un tournant essentiel dans la peinture et la vie personnelle de Nicolas de Staël. Il était venu dans le Midi, avec sa femme Françoise et ses deux enfants, sur le conseil de son ami, le poète René Char. Il y est resté de juillet 1953 à juillet 1954, d’abord à Lagnes puis à Ménerbes. Pour la première fois, il installait un atelier hors de Paris. Et ce sera un moment de création intense. En quelques mois, il a en effet réalisé 254 tableaux et 300 dessins. La lumière du Sud l’électrise, de même que sa rencontre avec Jeanne Mathieu, que lui a présentée René Char, dont il tombe éperdument amoureux. Il la prend pour modèle, mais leur relation se révélera sans issue : elle est mariée et mère de famille. À l’automne, Françoise rentre seule à Paris avec les enfants. Désemparé, Nicolas, qui aurait voulu tout concilier, se jette à corps perdu dans la peinture.
C’était un écorché vif. D’où lui venait sa sensibilité ?
Gustave de Staël : Elle était sans doute liée au destin tragique de sa famille. Il appartient à une lignée d’aristocrates russes, chassés en Pologne par la révolution de 1917. Orphelin à 8 ans, il a été recueilli en Belgique par des émigrés cultivés et généreux, qui lui donnent une éducation bourgeoise. Ils l’emmènent chaque dimanche visiter les musées et Nicolas se familiarise avec la peinture du Nord. Bien que son père adoptif, ingénieur, souhaite qu’il suive le même chemin, il entre à l’Académie des beaux-arts de Bruxelles. Par la suite, au cours de ses voyages, en Hollande et en Espagne, il a continué à regarder les maîtres classiques. À Paris, il a travaillé dans l’atelier de Fernand Léger, découvert Paul Cézanne, Henri Matisse, Chaïm Soutine et Georges Braque, qui deviendra son ami. Il ne trouvera sa voie qu’après sa démobilisation en 1940, lorsque, s’étant installé à Nice pour rejoindre sa compagne Jeannine Guillon, il côtoie les pionniers de l’abstraction : Roberto Magnelli, Sonia Delaunay, Jean Arp… Ses toiles abstraites des débuts sont exposées dès 1944 par la galeriste parisienne Jeanne Bucher.

 

Agrigente, 1954, huile sur toile, 60 x 81 cm. Coll. particulière. Courtesy Applicat-Prazan, Paris. © Adagp, Paris, 2018. Photo : Comité Nicolas de Sta
Agrigente, 1954, huile sur toile, 60 x 81 cm. Coll. particulière.
Courtesy Applicat-Prazan, Paris. © Adagp, Paris, 2018. Photo : Comité Nicolas de Staël.

Quand basculera-t-il dans la figuration ?
Gustave de Staël : Il ressent le besoin d’accorder sa vision au monde réel en 1952. Alors qu’il se rend à Fontenay-Mauvoisin, où vit son ami le collectionneur Jean Bauret, il peint sur le motif et réalise de petits formats. Peu après, enthousiasmé par le spectacle d’un match au Parc des Princes  le premier en nocturne, avec des éclairages artificiels, il exécute une série de grands tableaux. Pour travailler, il éprouve désormais la nécessité de sortir de son atelier, situé rue Gauguet, dans le XIVe  arrondissement. Il se rend près de Paris, à Mantes-la-Jolie ou à Gentilly, puis en Normandie. En juin 1952, il loue une maison au Lavandou. L’extérieur entre ainsi progressivement dans ses toiles. Un an plus tard, René Char l’invite en Provence, et il saisit la balle au bond. C’est là qu’il se confronte quotidiennement au paysage. Marie du Bouchet : Il en extrait les lignes essentielles, des arbres, une maison… Même ses natures mortes et ses nus, qui apparaissent alors, dialoguent avec le paysage, intégrés à la respiration d’un ciel, d’un orage ou d’une ligne d’horizon. Sa palette est influencée par la lumière de la Provence. Et il va la chercher encore plus loin, puisque vers la mi-août, il part en Sicile, emmenant sa famille, une amie ainsi que Jeanne, bientôt sa maîtresse. Durant ce périple, il dessine sur le vif, à Agrigente ou à Syracuse, préludes à ses grands tableaux qu’il exécutera à son retour, dans l’atelier de Lagnes. Cette Sicile aux tons brûlés de fin d’été fait naître la couleur. Jusque-là, elle était sous-jacente : ici un éclat de rouge, là une touche de vert, irradiant, telles des braises, depuis les couches inférieures. On a l’impression que, dans le Midi, elle remonte à la surface. La lumière extrême amène Nicolas de Staël à porter la couleur à son paroxysme, dans de violents aplats. Il la fait chanter à toute heure de la journée. Dans la fenêtre du tableau, il peint la sensation éprouvée, le choc reçu, des arbres bleus, un ciel violet, une route rose. Il saisit l’essence des choses et non les apparences. Plus que des regards, ses toiles sont des visions. Le débat entre figuration et abstraction ne l’intéressait pas. Il ne voulait être assimilé à aucun mouvement.

 

Paysage de Provence, 1953, huile sur toile, 81 x 65 cm. Coll. particulière. Courtesy Applicat-Prazan, Paris. © Adagp, Paris, 2018. Photo : Applicat-Pr
Paysage de Provence, 1953, huile sur toile, 81 x 65 cm. Coll. particulière.
Courtesy Applicat-Prazan, Paris. © Adagp, Paris, 2018. Photo : Applicat-Prazan

Que dire de sa carrière professionnelle à ce moment-là ?
Gustave de Staël : Elle est bien lancée. Vers la fin des années 1940, le marchand américain Théodore Schempp, son voisin de la rue Gauguet, l’a fait progressivement connaître outre-Atlantique. Mais c’est durant la période provençale que sa renommée prend une véritable tournure internationale. En mars 1953, avant son départ pour Lagnes, ses œuvres s’exposent à New York, dans la galerie Knoedler, grâce à l’entremise de Schempp. Le succès est au rendez-vous. En juin, Paul Rosenberg, le marchand parisien de Picasso, de Matisse et de Braque, lui propose de signer un contrat. Il présente ses peintures à New York en 1954, tandis qu’une autre exposition se tient à la galerie Dubourg, à Paris. Marie du Bouchet : Tout s’accélère autour de lui. Il est soumis à une pression grandissante. Pour satisfaire la demande, il augmente sa production, à tel point que Rosenberg s’inquiète des répercussions sur sa création et lui conseille de ralentir. « Ne vous pressez pas de peindre. Ce que je désire, ce sont des tableaux bien peints et bien finis », lui écrit-il. Ce à quoi Nicolas répond qu’il partage la même conviction. Et pour cause : comme un sportif, il donne le meilleur de lui-même. Il peint avec frénésie, cherchant toujours à se renouveler.

 

Paysage, 1953, huile sur toile, 100 x 73 cm. Coll. particulière. © Adagp, Paris, 2018. Photo : Jean-Louis Losi
Paysage, 1953, huile sur toile, 100 x 73 cm. Coll. particulière.
© Adagp, Paris, 2018. Photo : Jean-Louis Losi


Pourquoi quitte-t-il la Provence ?
Gustave de Staël : Il pense avoir épuisé le sujet. Alors, en juillet 1954, après une halte à Paris, il poursuit vers la mer du Nord, s’arrête pour peindre, puis revient à Paris où il représente les ponts, la tour Eiffel, des natures mortes aussi. Ses toiles s’assombrissent. À la fin de l’été, il déménage à Antibes pour se rapprocher de Jeanne. Il loue un atelier sur les remparts, au-dessus de la mer, et il peint toujours plus, jusqu’à 300 tableaux. Plusieurs expositions sont prévues en 1955, chez Dubourg, à Paris, à la galerie Tooth, en Angleterre, et au musée d’Antibes. Sans doute est-il alors dépossédé de lui-même, en raison de cette intense création et de son histoire d’amour ravageuse. Exténué physiquement et moralement, il met fin à ses jours le 16 mars 1955, en se jetant de sa terrasse. J’avais alors un an, je n’ai donc pas de souvenirs de l’homme qu’il était. Mais ma sœur Anne, qui avait 12 ans, et ma mère 29, m’ont beaucoup parlé de lui. Heureusement, il nous a laissé son œuvre : environ 1 100 tableaux et 1 400 dessins ainsi qu’une volumineuse correspondance. Cet artiste solitaire recherchait la compagnie des autres et avait besoin de se confier. Il écrivait tous les soirs à sa famille, à ses amis, à ses marchands, pour livrer ses pensées, ses impressions. Un véritable journal de bord dont on peut se servir dans la vie.


À LIRE 
Catalogue Nicolas de Staël en Provence, sous la direction de Gustave de Staël et Marie du Bouchet, éd. Hazan, 216 pages, 100 illustrations, 29 €.

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