A comme azulejos

Le 20 juillet 2021, par Marielle Brie

Contrairement à ce qu’ils nous inspirent, les azulejos ne tirent pas leur nom de leur traditionnel bleu mais de l’arabe al zulaydj, désignant une petite pierre polie émaillée destinée à copier les mosaïques antiques. Le Portugal leur donna une envergure artistique et monumentale unique.

Joana Vasconcelos (née en 1971), Trafaria Praia, Grand panorama de Lisbonne XXIe siècle (Tour de Belém), 2013. Carreaux de céramique, dits panneaux d’azulejos peints à la main, œuvre signée, datée et numérotée sur un carreau 95/100. Édition Dilecta, 42 x 56 cm (14 x 14 cm chaque carreau), Paris, Drouot Richelieu, lundi 22 juin 2015. Millon OVV.
Adjugé : 3 900 €
© Millon

Les premiers azulejos de la péninsule Ibérique apparaissent dans l’architecture al-Andalus : à l’alcazar de Séville, les alicatados imbriqués ne sont en effet rien d’autre que des carreaux d’azulejos, découpés puis assemblés en formes géométriques. Au Portugal, quelques rares exemples d’art mudéjar importés de Séville au XVe siècle ornent encore le palais de Sintra. Le roi Manuel Ier (1469-1521) a joué ici un rôle crucial : suivant l’exemple sévillan, il exigea pour son palais une décoration d’azulejos, initiant une tradition vouée à prospérer. À condition que cet art s’allège de ses contraintes laborieuses. La technique de la corde sèche (corda seca) supplante ainsi les alicatados ; désormais, il suffira de tracer sur l’argile fraîche un dessin grâce à un mélange d’huile et d’oxyde de manganèse. Les couleurs sont ensuite appliquées et retenues par les contours gras, puis la pièce enfournée. Au XVe siècle, la corda seca cède peu à peu la place à l’arista (cuenca y arista, en creux et arêtes) consistant à appliquer un moule à la surface de l’argile. Le motif y est imprimé en relief et ses arêtes, comme un cloisonné, évitent que les couleurs ne se mélangent. Une série de motifs peut ainsi être reproduite en grand nombre et avec exactitude. Avant le XVIe siècle et l’hégémonique carré, les azulejos ont toutes sortes de forme et de taille. Les motifs se composent sur plusieurs carreaux, du plus petit assemblage, deux carreaux sur deux, au plus grand, jusqu’à six sur six ou douze sur douze. Jusque-là contraints à la rigueur géométrique, les azulejos s’éprennent du figuratif lorsque le peintre Francisco Niculoso (vers 1470-1529), dit Niculoso Pisano, initie vers 1500 les artistes espagnols à la majolique. La péninsule Ibérique peint alors bientôt sur ses azulejos comme elle peint sur ses tableaux. Les motifs d’arabesques s’enrichissent d’une grâce nouvelle et d’une palette de couleurs capable d’exprimer les différents courants artistiques. Le style ornemental des grotesques se développe dans un foisonnement attribuant aux figures païennes des caractères chrétiens d’une manière singulière, dite brutesco, et inconnue ailleurs en Europe. L’élégance décorative n’en est alors qu’à ses débuts : les merveilles que sont les azulejos de tapete n’apparaissent pas avant la fin du XVIe siècle, séduisant la première moitié du XVIIe siècle. Ils puisent dans un répertoire ornemental riche et fouillé, profondément imprégné des relations entre le Portugal, l’Orient et l’Extrême-Orient. À la manière de lourdes tapisseries, de brocarts ou de soieries délicates, des murs entiers d’églises et de cloîtres sont couverts d’azulejos à motifs de trèfles, de fleurs ou d’ornements lointains. En s’attardant sur ces somptueux motifs, on découvre ici et là de sages images pieuses. Au XVIIe siècle en Europe, les productions de faïences bleu et blanc venues de Hollande remportent partout un succès considérable. S’essayant à imiter les délicates porcelaines de Chine, les carreaux hollandais, s’ils sont en faïence, ne sont pas aussi onéreux que leurs modèles. À la fin du siècle, d’immenses compositions sont uniquement créées pour le Portugal. Mais au siècle suivant, les artistes portugais pourvoient eux-mêmes à la décoration de leurs palais, églises et demeures cossues, n’hésitant plus à signer des œuvres qui empruntent aussi bien aux recueils français de gravures qu’aux bouquets flamands. António de Oliveira Bernardes (1686/1687-1732) et son fils Policarpo, Manuel Dos Santos et l’artiste signant du monogramme PMP sont parmi les grands noms qui, non contents d’alimenter leur pays en azulejos, voient leurs productions exportées jusqu’au Brésil. Plus étonnant encore, les figuras de convite –personnages grandeur nature dont la découpe suit la silhouette –, sont une spécificité portugaise. Disposés sur les murs, ils interpellent le visiteur d’un geste ou d’un phylactère, l’air avenant et l’habit richement orné de broderies jaunes. Les azulejos reprennent finalement des couleurs vers 1740, d’abord discrètement, dans des teintes de jaune, de vert et de violet, avant que le tremblement de terre de 1755 ne marque une rupture. La reconstruction de Lisbonne se replie dans une humilité de motifs et de couleurs. Seuls les pieux azulejos figurant surtout São Francisco de Borja, São Marçal et la Vierge réconfortent les Portugais. La fin du siècle s’applique à un néoclassicisme timide où règnent le bleu et le violet de manganèse.
Lusitanisme des azulejos

À la même époque, de l’autre côté de l’Atlantique, les Brésiliens recouvrent partout les façades d’azulejos pour leurs qualités isolantes et protectrices. Rompus à ce goût nouveau de maison ornée, aussi bien dedans que dehors, ils irritent un temps leurs compatriotes lorsqu’ils reproduisent au Portugal ce qu’ils faisaient au Brésil. L’initiative est pourtant favorable : de nouvelles fabriques voient le jour, comme la fabrique royale de Louça fondée en 1767, et adoptent des productions semi-industrielles, capables d’abreuver tout le pays en azulejos joliment décorés de rosettes, de motifs géométriques et même en relief. Ainsi, mis à la portée de tous, les azulejos envahissent les lieux publics, les marchés et petits commerces aux XIXe et XXe siècles. Dans les années 1950, un vent nouveau souffle finalement sur l’art portugais. Maria Keil, Maria Helena Vieira da Silva, Eduardo Nery et plus récemment Ivan Chermayeff, pour l’Oceanarium de Lisbonne, se sont emparés de toute la richesse de ce support traditionnel pour vigoureusement le dépoussiérer.

à voir
La collection d’azulejos du château de La Mercerie, en Charente
(voir Gazette n° 44 du 11 décembre 2020),
et celle du musée national de l’Azulejo, à Lisbonne.
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