A comme auriculaire

Le 01 mars 2018, par Jean-Louis Gaillemin

Étrange, bizarre, mystérieux : le style auriculaire n’a pas toujours eu bonne presse. Récemment sorti du purgatoire, il aura bientôt droit à une grande exposition à Amsterdam. Retour sur une fascination à éclipses.

Jacob Lutma, d’après Johannes Lutma, Cartouche avec masque, milieu du XVIIe siècle, Rijksmuseum, Amsterdam.

Voilà une trentaine d’années que, post-modernisme aidant, l’ornement, longtemps criminalisé par les suiveurs d’Adolf Loos, (Ornement et Crime, 1908) a repris sa place dans la création. Avec le radiateur Heatwave de Jooris Laarman et ses rinceaux en forme d’acanthe, ou les meubles en dentelle de Pucci de Rossi et Marcel Wanders, il a redonné sa forme aux objets. Dans l’histoire de l’art aussi, l’ornement a pris sa revanche. En 2001, l’exposition «Ornement et Abstraction» de la fondation Beyeler le consacrait comme une des sources «aux origines de l’abstraction», pour reprendre le titre de l’exposition d’Orsay, qui allait suivre deux ans plus tard : où l’on apprenait que des siècles avant les peintres modernes, les ornemanistes avaient théorisé et créé des «formes abstraites». L’ornement maniériste, et ses formes molles, a particulièrement intrigué créateurs et chercheurs ; dit «cartilagineux» ou «auriculaire» (auricular, en anglais), il s’est épanoui autour de 1600 en France, en Italie, en Allemagne mais surtout aux Pays-Bas. Tout comme les visages composites d’Arcimboldo, les meubles anthropomorphes de Bracelli et les gravures d’ornement de Johannes Lutma, Adam Van Vianen ou Gerbrand Van den Eeckhout, qui savent jouer sur la symbolique et la psychologie des formes. À première vue, on a du mal à imaginer que ces fantaisies graphiques aient pu être destinées à stimuler l’imagination des artisans et des sculpteurs, si l’on en croit ce qu’indiquent les frontispices des cahiers de gravures. Qu’auraient-ils pu faire de ces masques mous, aux contorsions extravagantes, aux plis et bourrelets béants, laissant s’échapper des dragons et des monstres marins ? Ici, un cartouche aux ailes-nageoires emprunte à la fois à la raie et à la chauve-souris. Là, une superposition d’animaux acéphales esquisse les pieds d’une console. Méfions-nous cependant, une image peut en cacher une autre : des visages apparaissent puis disparaissent, selon que le regard fixe un point ou un autre de la composition. Vu de près, un nez devient un dos, un sein un menton. Tétons et étrons s’hybrident, bouches et anus se confondent, sarabande du sens et des sens qui rappelle aux vivants leur statut éphémère. Tout n’est que vanités, plaisanteries, facéties, espiègleries, comme le rappelle le titre d’un recueil Snakereyen, qui désigne aussi les aventures de Till l’Espiègle.

Adam Van Vianen, aiguière en vermeil, 1614, 25 x 14 x 9 cm, Rijksmuseum, Amsterdam.
Adam Van Vianen, aiguière en vermeil, 1614, 25 x 14 x 9 cm, Rijksmuseum, Amsterdam.

Fantasmes d’aiguières
À la cour de Rodolphe II, l’orfèvre Paul Van Vianen d’Utrecht est le pionnier de l’auriculaire. Sur ses «pokals», l’ornement, cantonné au couvercle et au pied, envahit progressivement toute la panse. À sa mort en 1613, la guilde des orfèvres d’Amsterdam commande en son honneur à son frère Adam, une aiguière aujourd’hui au Rijksmuseum. Sur des flots agités où se distinguent des yeux, un singe accroupi porte une première coquille d’où s’échappe une seconde, faite de deux tourbillons. Sur le côté, des enroulements, qui pourraient être ceux d’une barbe, donnant au mufle à naseaux qui soutient l’anse un visage de monstre. L’anse elle-même est formée d’une queue de dauphin englouti par une femme sans tête. Un seul point de vue ne peut rendre compte de la polysémie de l’objet. Il suffit que l’éclairage ou l’inclinaison diffèrent, et ce qui apparaissait comme une coquille devient une gueule terrifiante, qui vomit à son tour une chimère. L’ornement a pris possession de l’espace entier. Il n’orne plus, il est devenu l’objet. D’autres orfèvres hollandais prennent le relais comme Johannes Lutma, ou encore Hans Coenraet Breghtel à La Haye, mais la palme revient encore à Christian Van Vianen, qui reprit l’atelier de son père Adam Van Vianen  à Utrecht et travailla ensuite à Londres. Ses créations  quelques-unes sont au Victoria & Albert Museum  font preuve d’une imagination encore plus libérée que ses prédécesseurs. Dans sa «Coupe aux dauphins» de 1635, on distingue mal les ondes des animaux eux-mêmes comme si la mer était une matrice originaire inépuisable. Ses «Modèles artificiels» de 1650 fourmillent d’inventions dessinées dans les années 1620-1630, et proposent aux orfèvres mille combinaisons ingénieuses. Cette fois, plus aucune retenue : les panses des aiguières se creusent de multiples orifices d’où surgissent d’imprécises turgescences. Les corps s’introduisent ou émergent de membranes et de plis zoomorphiques. Toute une machinerie érotique anime ces matières équivoques. Nous retrouvons la fameuse «femme anse» de l’aiguière avec des variantes : la première enfouit son visage dans le sein d’une autre, la seconde, cambrée, esquisse un «arc hystérique» qui aurait sans doute plu au docteur Charcot. La peinture contemporaine témoigne de son succès. Nous retrouvons l’aiguière «Vianen» dans plusieurs scènes bibliques ou historiques de Rembrandt et de ses élèves Gerbrand Van den Eeckhout ou Ferdinand Bol. On la retrouve dans tous les trésors, celui de Crésus, de la Reine de Saba ou aux pieds de Scipion. Dans les scènes d’intérieur de De Hooch ou De Witte, les cadres auriculaires entourent peintures et miroirs ; sur les tables, ils habillent des aiguières destinées à se laver les mains, ou des coupes. Sous les tapis orientaux qui couvrent les tables, se devinent des piétements de crustacés, mais plus surprenants encore sont les lits à baldaquins, se métamorphosant en habitacles dorés aux montants contorsionnés. Le plus célèbre d’entre eux accueille la Danaé de Rembrandt, attendant impatiemment la pluie d’or jupitérienne. Plus qu’un accessoire, le lit participe à la scène, et mime, comme la pantoufle renversée aux pieds du lit, l’émoi de l’amoureuse. Gêné sans doute, un des propriétaires l’a fait retailler pour atténuer l’allusion. Cela n’a pas évité au tableau de l’Ermitage de subir une attaque à l’acide en 1985 : un puritain peut-être ? Avec Rembrandt, l’auriculaire gagne le décor et même l’architecture. Dans la pénombre de ses temples bibliques, les dossiers des trônes s’insèrent dans des boiseries molles et les chapiteaux des colonnes s’estompent, pour évoquer un Orient imaginaire.

Barend Graat, Pandore, 1676, huile sur bois, 113 x 102 cm, Rijksmuseum, Amsterdam.
Barend Graat, Pandore, 1676, huile sur bois, 113 x 102 cm, Rijksmuseum, Amsterdam.

Postérité d’un style
C’est le surréalisme qui a redécouvert l’ornement mou comme il a redécouvert l’art nouveau. En 1930, Dalí fait de l’ornement honni par les puristes un critère esthétique et vante «la bouleversante architecture ornementale du modern style». Sous le règne du «Grand masturbateur», tout s’amollit, les montres bien sûr mais aussi l’architecture. Tzara, à son tour, rêve d’architectures molles «intra-utérines», Matta dessine des meubles mous et organiques, «qui déchargeraient le corps de tout son passé à angle droit» et imagine des objets érotiques «entrouverts, comportant des sexes à conformation inouïe». Rien d’étonnant que ces provocateurs cherchent des ancêtres : les meubles anthropomorphes de Bracelli et les visages composites d’Arcimboldo se retrouveront en 1936 sur les cimaises du MoMA aux côtés des gravures de Van den Eeckhout et de Jamnitzer à l’exposition «Fantastic Art, Dada, Surrealism». Au XXe siècle, si les bijoux de G. H. Lantman, les services à thé de K. Steltman et la coupe de Frans Zwollo fils témoignent d’un courant «néo-auriculaire» inattendu, le vase en argent de Carel J. A. Gegeer de 1918 rend hommage aux «modèles artificiels» de Christian Van Vianen. Ce courant est aujourd’hui incarné par les «Silver Tales» de Jan Van Nouhuys, les «Gulden Snede» de Johan Creten, mais aussi par les monstres mous et poilus de Patricia Piccinini.

À lire
L’Art décoratif en Europe, tome 1,
Renaissance et Maniérisme, Paris, 1993, Citadelles & Mazenod.

À savoir
Un colloque international sur l’auriculaire s’est tenu à la Wallace Collection en octobre 2016.
www.auricularstyleframes.wordpress.com 
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