25 ans et toutes ses dents

Le 05 décembre 2019, par Pierre Naquin

Alors qu’Opera Gallery célèbre en 2019 son premier quart de siècle, Gilles Dyan, son président et fondateur, revient sur l’évolution du marché de l’art et du métier de galeriste, ainsi que sur les développements qu’il envisage pour le futur.

Gilles Dyan.
Courtesy Opera Gallery

Son développement rapide a pu en agacer certains. Dans le milieu artistique, Gilles Dyan, né à Tunis le 1er octobre 1960 de parents instituteurs, ne faisait pas vraiment partie du sérail, lui qui, après son bac et une première expérience dans l’affichage publicitaire, s’est retrouvé un peu par hasard à vendre, en porte-à-porte et dans les grandes surfaces, des lithographies de jeunes artistes des années 1980 aux ménagères et foyers à revenu moyen de la banlieue parisienne. Son groupe, Opera Gallery, compte aujourd’hui quatorze succursales en Asie, en Europe, aux États-Unis et au Moyen-Orient, où sont exposées des œuvres de maîtres de la fin du XIXe et du XXe siècle (Picasso, Miró, Chagall…), aux côtés d’artistes d’après-guerre ou émergents, sous contrat d’exclusivité, comme Manolo Valdés, André Brasilier – dont Gilles Dyan vendait les lithographies pour quelques centaines de francs à ses débuts –, David Kim Whittaker, Andy Denzler ou Lita Cabellut. L’originalité de son modèle économique a fait le succès de la marque qui, en 2014, vingt ans après sa création, affichait un chiffre d’affaires de 200 M€, employant une centaine de personnes et disposant de sept mille œuvres en inventaire.
Comment votre perception du marché de l’art a-t-elle évolué au cours des vingt-cinq dernières années ?
Elle s’est profondément transformée. Je n’aurais jamais imaginé, lorsque j’ai commencé, vendre à des collectionneurs du monde entier des œuvres de Soulages, Dubuffet, Hantaï ou Keith Haring. Mes goûts se portaient alors davantage sur des artistes «classiques», à tendance figurative. Mon œil s’est formé au fil du temps. Le marché de l’art a, lui aussi, beaucoup évolué depuis la création d’Opera Gallery, avec une offre et une demande désormais mondiales. À la fin des années 1980, il se résumait aux États-Unis et au Japon, alors que nos plus importants collectionneurs sont aujourd’hui chinois, indiens, moyen-orientaux… Le marché est devenu à la fois très dense et très sélectif.
Le métier de galeriste s’est-il adapté ?
Pour moi, la principale évolution, c’est la circulation de plus en plus rapide des informations grâce – ou à cause – d’Internet et des réseaux sociaux, mais aussi à la multiplication des foires et à la présence des maisons de ventes à tous les niveaux de la chaîne. Tout le monde a accès à l’information. Il est aujourd’hui essentiel pour un marchand, et donc pour les artistes qu’il représente, d’intervenir à une échelle mondiale, de coller au plus près du marché tout en gardant son identité. Notre réseau d’enseignes nous permet de travailler en synergie, d’accompagner nos artistes sur le long terme et de leur assurer une promotion internationale, tout en développant notre marque. Nos espaces, situés à proximité des boutiques de luxe, sont très fréquentés. Ils garantissent une visibilité maximale. Nous avons aussi cette spécificité de présenter les œuvres des jeunes artistes émergents que nous soutenons aux côtés de peintures et sculptures de grands maîtres du XX
e siècle et d’artistes contemporains iconiques, qui leurs servent un peu de vitrines. Les prix varient de 30 000 € pour un jeune artiste à cinq millions pour une pièce majeure. Le travail consiste à fidéliser cette clientèle qui peut être de passage, qu’elle soit déjà collectionneuse ou non, et d’éventuellement monter en gamme avec elle.

Manolo Valdés (né en 1942), Garden by the Bay, Singapour 2017. Courtesy Opera Gallery
Manolo Valdés (né en 1942), Garden by the Bay, Singapour 2017.
Courtesy Opera Gallery

Les collectionneurs ont-ils également changé en un quart de siècle ?
Nous avons aujourd’hui des acheteurs dans le monde entier. Certains collectionneurs se livrent une véritable compétition, avec toujours trois grandes catégories : les passionnés, les investisseurs et ceux qui agissent en fonction des deux motivations à la fois. Nous sommes présents en Asie depuis vingt-cinq ans, et je crois pouvoir dire que le marché asiatique comprend une majorité des collectionneurs investisseurs. La plupart veulent la même chose : acheter des œuvres d’artistes majeurs au meilleur prix. C’est d’ailleurs aussi la clé de notre stratégie d’acquisition : acheter les bonnes œuvres, au bon prix et au bon moment. Nous «sourçons» auprès de marchands d’art, de courtiers, de particuliers, d’avocats en charge de successions. Nous avons également beaucoup acheté à des banques au Japon il y a quelques années, et c’est le cas de nouveau aujourd’hui. Cela fait partie des avantages d’être un groupe international. En outre, il nous arrive régulièrement de racheter des œuvres à nos propres clients. Depuis le début d’Opera Gallery, tous les bénéfices sont systématiquement réinvestis dans l’inventaire. À travers notre réseau, nous avons au fil des ans fait évoluer notre offre, en proposant, en fonction des pays où nous sommes installés, une sélection d’artistes locaux et internationaux que nous aimons et auxquels nous croyons.
À quelles transformations faut-il s’attendre dans les prochaines années ?
Pour les groupes internationaux comme le nôtre, la période actuelle est très intéressante, parce que nous pouvons suivre quasiment au jour le jour les tendances et les envies du marché, et y répondre. Mais Internet a profondément changé la donne. Mieux informés, les collectionneurs achètent vite et bien, et je suis convaincu que d’ici dix ans, le marché de l’art se fera pour plus de 50 % en ligne, même pour les tableaux les plus importants. Il faut être prêt, se remettre en question constamment, pour rester compétitif et pointu, dans une logique de marque. Le changement, c’est toujours excitant !

Justement, après vingt-cinq ans à la tête d’Opera Gallery, qu’est-ce qui fait toujours courir Gilles Dyan ?
Tout me passionne dans ce métier, les rencontres avec les artistes et les collectionneurs, le travail en famille [son épouse Florence est sa plus proche conseillère dans la société, au sein de laquelle on trouve aussi ses filles, gendres, neveux et cousins à des postes clés, ndlr], l’avenir de ce groupe présent sur trois continents, le besoin d’avancer… Et puis, c’est très stimulant de participer à la promotion à l’échelle mondiale de créateurs de grand talent, comme Keith Haring, qui à mon avis est encore sous-coté ; il a réalisé moins de quatre cents acryliques sur toile, deux cents sont dans des musées, peu sont en mains privées et dix sont chez nous… Je pense également à Chagall, dont on suit l’œuvre depuis une vingtaine d’années et qui, lui non plus, n’est pas à son prix. Nous comptons parmi les plus gros marchands de Chagall au monde, en particulier en Asie. C’est aussi le cas pour Botero, que nous avons largement contribué à lancer sur le marché asiatique. Nous avons organisé en septembre une exposition de Bernard Buffet dans notre galerie de Séoul, une de Keith Haring à Genève, et nous préparons une mise en scène d’œuvres de Pierre Soulages pour Paris d’ici la fin de l’année, en lien avec le grand hommage du Louvre. Nous avons aussi de très bonnes relations avec Manolo Valdés, que j’ai rencontré il y a trois ans à New York et avec qui nous avons organisé plusieurs solo shows à Paris, Singapour, Dubaï, Genève et maintenant Londres. Nous soutenons également Lita Cabellut, une artiste espagnole au parcours similaire à celui de Piaf en France. J’adore son travail et elle fait aujourd’hui un peu partie de la famille. Cette notion de «famille» est très importante pour nous et c’est aussi ça, le métier de galeriste.

 

Vue de l’exposition «Keith Haring, The party of life», organisée en septembre 2019 par Opera Gallery Genève. Courtesy Opera Gallery
Vue de l’exposition «Keith Haring, The party of life», organisée en septembre 2019 par Opera Gallery Genève.
Courtesy Opera Gallery
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