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«Manifesto of Fragility», Biennale d’art contemporain de Lyon 2022

Publié le , par Virginie Chuimer-Layen

En étudiant la question de la fragilité face aux vicissitudes du monde, la foire lyonnaise d’art contemporain renoue avec la qualité et place sa 16e édition sous le signe de l’histoire locale et internationale.

Chafa Ghaddar (née en 1986), Exhausted Forms, 2022, technique mixte sur toile, commandée... «Manifesto of Fragility», Biennale d’art contemporain de Lyon 2022
Chafa Ghaddar (née en 1986), Exhausted Forms, 2022, technique mixte sur toile, commandée à l’occasion de la 16e Biennale d’art contemporain de Lyon, Lugdunum - Musée et théâtres romains, courtesy de l’artiste et de la galerie Tashkeel.
© Blaise Adilon

Reportée d’un an pour cause de pandémie, «Manifesto of Fragility» propose des œuvres – dont soixante-six spécialement conçues pour l’événement – de plus de deux cents artistes de quarante pays, traitant de la fragilité sous tous ses aspects. «Durant ces deux ans et demi de recherches, expliquent les commissaires Sam Bardaouil et Till Fellrath, nous avons œuvré à la création d’un «manifeste» qui s’appréhende comme un outil de résistance contre toutes les formes de fragilité, incluant les notions de migration, de précarité, de résilience.» Pour ce faire, ce duo qui dirige également la Hamburger Bahnhof de Berlin a imaginé l’exposition générale, «Un monde d’une promesse infinie», à travers quatre parcours et douze lieux. Parmi eux, les usines Fagor, le macLYON et le musée Guimet sont des incontournables. Aux anciennes usines Fagor, servant d’écrin pour la dernière fois, les structures scénographiques de l’architecte Olivier Goethals articulent un parcours fluide. La vidéo Where is My Mind ? des Libanais Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, faisant défiler des images de statues antiques abîmées, interroge sur la perte d’identité et les aléas du temps. Dans un même registre, les manques et fissures visibles sur des plâtres du musée des Moulages de l’université Lumière Lyon 2 témoignent de leurs multiples mésaventures, tandis que le papier Japon recouvrant partiellement des tableaux du musée des Hospices civils, exposés à même le sol dans un container, devient un symbole fort de réparation. Le thème se pare d’onirisme avec les tableaux-broderies de Sylvie Selig : Stateless, son immense toile – longue de 50 mètres – relatant l’histoire d’une jeune réfugiée menacée d’expulsion, questionne plus particulièrement la notion de déplacement. Quant à Nicolas Daubanes, sa puissante installation Je ne reconnais pas la compétence de votre tribunal ! traite de la fragilité dans son versant plus combattif. En reproduisant la salle d’audience du tribunal des forces armées de Lyon à Montluc pendant la guerre d’Algérie, l’artiste invite en effet le public à réfléchir sur la réelle fonction de cette juridiction. Certains espaces sont également réservés à de pertinents solo shows. Julian Charrière explore les affres du changement climatique par le biais de vidéos et d’installations minérales, alors que le Belge Hans Op de Beeck lève le voile sur une ville-fantôme, comme pétrifiée dans la cendre après une déflagration nucléaire. En résumé, un thème très ramifié, ancré au cœur de la métropole, mais exploité dans une approche entremêlant individus, communautés, pays. Au macLYON, une autre facette de l’événement se dévoile au travers d’un récit fictionnel, fondé en partie sur des faits réels : celui s'intéressant à Louise Brunet, jeune tisserande lyonnaise ayant participé à la révolte des canuts, que le destin propulse à Beyrouth et dont l’histoire perd la trace. Au fil de salles faisant dialoguer plusieurs centaines d’œuvres anciennes et actuelles, d’objets et de documents, Louise devient une figure universelle qui s’incarne dans d’autres modèles luttant contre les discriminations, comme le montre Prélude d’une mort annoncée de Rafael França, bouleversante vidéo évoquant les ravages du sida. Toujours au macLyon, l’exposition «Beyrouth et les Golden Sixties» revisite la ville sous le prisme de son développement moderniste, entre 1957 et 1975. Une autre installation multimédia de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, présentant douze films des caméras de surveillance du musée Sursock, transporte avec effroi le spectateur au cœur de l’explosion du 4 août 2020.
Des lieux inédits
Si la Biennale n’hésite donc pas à distribuer des œuvres d’un même artiste sur différents sites – comme celles d’Erin M. Riley, de Jesse Mockrin, Giulia Andreani, Sylvie Selig, Hans Op de Beeck ou Sarah Brahim –, elle permet toutefois de redécouvrir des institutions locales, pour certaines fermées au public. Ainsi du musée Guimet, où se joue l’une des plus belles pages de la manifestation. Dans cet ancien musée d’histoire naturelle, créé en 1879 et tombé en désuétude depuis 2007, les artistes ont su tirer parti d’une coquille vide à l’élégance surannée. Sur l’un des murs, la Colombienne Leyla Cárdenas en souligne l’abandon, révélant les images fantomatiques de son architecture par l’enlèvement de couches successives de peinture. Au centre de la plus grande salle, Grafted Memory System, d’Ugo Schiavi, constitue un monumental et étrange écosystème de fossiles, ossements, rebuts humains et végétaux. Entremêlée d’images en 3D de fragments du bâtiment, cette vanité d’un monde nouveau souligne la vulnérabilité de nos vies face à la supériorité de la nature. Puisant dans des collections locales pour en donner une autre lecture, cette nouvelle mouture, dont la force est aussi de créer des allers-retours plutôt cohérents entre les époques, est sans conteste un bon cru en regard de l’édition précédente (voir l'article 
Lyon 2019, biennale en mutation(s) de la Gazette 2019 no33, page 230). Mais aurait-elle les défauts de ses qualités ? Très large, son propos semble ça et là se diluer, et certaines œuvres paraissent parfois éloignées du thème. Toutefois, grâce au travail approfondi de son commissariat, à l’ouverture de lieux inédits dans la capitale des Gaules, à une thématique qui parle à tous, illustrée par des œuvres aux cartels très pédagogiques, elle reste immanquable.

à voir
«Manifesto of Fragility», 16e Biennale d’art contemporain de Lyon, usines Fagor, macLYON, musée Guimet, musée d’Histoire de Lyon - Gadagne, musée de Fourvière,
jusqu’au 31 décembre 2022.
www.biennaledelyon.com
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