Lyon 2019, biennale en mutation(s)

Le 03 octobre 2019, par Virginie Chuimer-Layen

Malgré certains artistes remarqués et des changements significatifs, cette 15e édition laisse songeur. Explication, entre poésie et effroi des sujets.

Aguirre Schwarz, aka Zevs (né en 1970), Ma mère et son double, 2019.
Courtesy de l’artiste et New Galerie, Paris © Blaise Adilon

Les nouveautés s’avéraient prometteuses. D’un côté, un collège de sept jeunes curateurs du Palais de Tokyo imaginant «Là où les eaux se mêlent», projet dont le titre poétique augurait, au cœur de la cité des Confluences, de fluides dialogues entre les œuvres, leur sens, la mémoire et l’architecture des sites : une mosaïque de «paysages» économiques, environnementaux, visionnaires voire science-fictionnels. De l’autre, succédant aux 6 000 mètres carrés de la Sucrière, les espaces cinq fois plus vastes de l’ancienne usine Fagor-Brandt allaient accueillir quarante-sept artistes (sept au macLyon et dix jeunes à l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne, pour ne citer qu’eux), dont 95 % des pièces seraient produites in situ, en partenariat avec des entreprises locales. Une biennale du renouveau, vertueuse, prospective, «ancrée dans le territoire, privilégiant les circuits courts» selon sa directrice artistique, Isabelle Bertolotti, marquant une nouvelle ère. La réalité des faits fut-elle alors à la hauteur de cette fiction ? À l’entrée du macLyon, Aguirre Schwarz, aka Zevs, prend à rebours les partenaires économiques de l’événement en proposant un mural doré, cynique et bien pensé, de leurs logos dégoulinants, peints à l’envers. Si, au premier étage, les chatoyantes peintures aux murs et au sol de Renée Levi renouvellent la vision des salles par un jeu de perspectives et de mouvements, aux second et troisième, les «Fantasmes mammifères» du duo Dewar et Gicquel peinent à convaincre. Leurs bas-reliefs, sculptures et mobiliers (en chêne, cyprès et broderies) évoquant l’homme et son rapport à l’animal prennent difficilement possession des lieux, ne créant pas de lien avec le visiteur.
Fagor, entre fantasmes et mutants
Mais c’est aux Usines Fagor que la perplexité s’accentue encore… Laisser la friche industrielle en l’état avec ses stigmates originels pour prendre la mesure de son histoire était une idée certes sensée, mais qui entrave la bonne lecture de certaines œuvres. Celles colorées de Stéphane Calais se fondent à l’entrée avec les divers marquages au sol, quand d’autres paraissent brouillées par cette superposition de signes. Dans le hall 1, quelques pièces sont malgré tout pertinentes. Près de Roncier, forêt métallique de Jean-Marie Appriou, Elastic Bonding, de la Suédoise Malin Bülow, en réactive l’architecture spectrale avec des performers dansant dans des membranes élastiques rappelant les piliers. Allongé au sol, un mannequin en tissu de ce dispositif suggère métaphoriquement la disparition des ouvriers. Non loin, Tetzahuitl, du Mexicain Fernando Palma Rodriguez, est une installation poétique où de petites robes d’enfant montent et descendent dans un ballet fantomatique mécanique et cadencé, évoquant la migration des peuples comme la désertion du site. Cependant, la plupart des œuvres, dont on peine parfois à comprendre le sens immédiat, manquent de connexion entre elles. Alors, comme dans un jeu de piste, il faut partir à la recherche de leurs cartels, souvent éloignés et qui, à bien y réfléchir, parlent pour beaucoup des mêmes sujets (l’identité, le genre, l’environnement, le déplacement, la bioéthique, les catastrophes, le futur apocalyptique), contribuant à rendre le fil rouge de l’exposition comme la pertinence de ses discours de plus en plus illusoires. Diluées dans la géographie immense de Fagor, les productions, même intrinsèquement de qualité comme l’installation de Stéphane Thidet, perdent de leur impact et nous interrogent : les commissaires ont-ils vraiment travaillé collectivement pour créer une exposition harmonieuse ? N’aurait-il pas mieux valu concentrer l’événement sur quelques halls seulement ? Mais de temps à autre, au détour des plateaux, on peut être réconcilié avec le bonheur de la découverte. Dans le hall 2, la Sud-Coréenne Minouk Lim imagine Si tu me vois, je ne te vois pas, fleuve sinueux phosphorescent au bord duquel reposent quelques vêtements, tels des fantômes résurgents. Non loin, la Sud-Africaine Bianca Bondi nous glace, dans le bon sens du terme, à travers The Sacred Spring and Necessary Reservoirs, cuisine recouverte d’un manteau de sel blanc évoluant avec le temps. Un écosystème dit en «mutation(s)», terme parfaitement en phase avec l’esprit de cette biennale nouvelle formule. Preuve en est dans le hall 3, où l’Autrichien Thomas Feuerstein fait dégouliner un Titan changeant de substance à travers Prometheus Delivered et où le magma inquiétant d’Ivory Dampers, de la Néerlandaise Isabelle Andriessen, donne de mauvais frissons, préfigurant un avenir peu reluisant pour l’humanité. Il nous reste alors à écouter César a fermé la paupière, dispositif acoustique intelligent sur le monde en entreprise de Marie Reinert, ou encore à regarder Quaterly Myth, de la Thaïlandaise Pannaphan Yodmanee, qui met en scène dans ces vestiges industriels peintures chrétiennes et icônes asiatiques. Cela avant de foncer à l’IAC découvrir les merveilleux petits objets hybrides et science-fictionnels de Théo Massoulier («Anthropic Combinations of Entropic Elements») ainsi que Rosées bleues, all-over immersif et reposant de Charlotte Denamur. En résumé, une biennale en jachère, qui interroge trop pour que le pari soit vraiment réussi.

 

Lee Kit (né en 1978), Sketching the Weight of Idleness and Guiltiness (détail), 2019.
Lee Kit (né en 1978), Sketching the Weight of Idleness and Guiltiness (détail), 2019. Courtesy de l’artiste © Blaise Adilon

à voir
15e Biennale d’art contemporain de Lyon, «Là où les eaux se mêlent»,
Usines Fagor, macLyon, IAC Villeurbanne, Presqu’île.
Jusqu’au 5 janvier 2020.
www.biennaledelyon.com
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