Les belles heures d’une bibliothèque

Le 11 juin 2020, par Anne Doridou-Heim

La collection de livres de Robert Beauvillain comportait de précieux manuscrits enluminés, qui ont enflammé les enchères.

Paris, vers 1400-1410. Livre d’heures à l’usage de Rome, manuscrit en latin enluminé sur parchemin avec treize grandes miniatures (ici, L’Annonciation) attribuables au Maître de Luçon ou Maître d’Étienne Loypeau, actif à Paris entre 1390 et 1415-1417.
Adjugé : 689 500 

La collection de livres de Robert Beauvillain comportait de précieux manuscrits enluminés, qui ont enflammé les enchères. C’était attendu et même de longue date puisque cette dispersion, à l’instar de nombreuses autres, a dû patienter le temps long du confinement avant de pouvoir se tenir. Une grande pause une nouvelle fois qui n’a pas calmé l’ardeur des enchérisseurs, tout au contraire ! Les deux pièces maîtresses ont tenu leurs promesses. Robert Beauvillain, ainsi que l’Événement de la Gazette n°8 du 27 février (voir l'article Robert Beauvillain, pour l’amour des livres illustrés page 10) le racontait dans le détail, a constitué cet ensemble au début du XXe siècle. Collectionneur aux goûts éclectiques et au savoir encyclopédique, il courait des livres d’heures des derniers feux du Moyen Âge aux ouvrages des années 1930, avec toujours une passion pour les reliures. Les bibliophiles étaient donc particulièrement à la fête avec ce chapitre de plus de trois cents numéros, une partie seulement de ce qui formait sa collection et qui se concluait sur un produit de 2 180 806 €.
 

France, très certainement Bourges, vers 1500-1510. Livre d’heures à l’usage de Rome, manuscrit en latin et en français enluminé sur parche
France, très certainement Bourges, vers 1500-1510. Livre d’heures à l’usage de Rome, manuscrit en latin et en français enluminé sur parchemin, 156 ff, avec quatre diptyques (huit grandes peintures), vingt-huit grandes miniatures et trente-cinq petites (dont douze au calendrier en bas de page, exécutées par le Maître de Spencer 6 (actif à Bourges entre 1495 et 1510).
Adjugé : 749 700 

Manuscrits remarquables
Il était temps d’annoncer les deux ouvrages appelés à retenir les plus hauts suffrages et pour lesquels les experts avaient précisé : manuscrits remarquables. En premier, voici que s’avançait celui des Heures de Pierre Soppite et Marie Deschevert : un livre d’heures à l’usage de Rome exécuté en France vers 1400-1410, riche de treize miniatures en tout point éclatantes et d’une grande régularité attribuables au Maître de Luçon, qui, comme son nom ne l’indique pas, fut actif à Paris entre 1390 et 1415-1417. Il était l’outsider du suivant, qu’il a failli rejoindre sur le poteau d’arrivée, se faisant distancer d’une courte enjambée. Il a en effet atteint 689 500 €, une somme considérable pour un livre qui ne l’est pas moins tant il relève des belles heures du temps du duc de Berry, celles qui ont marqué l’apogée de l’enluminure française. Mention spéciale pour la page de L’Annonciation (reproduite page de gauche), qui se distingue des autres sujets saints car traitée en grisaille et avec des drôleries dans les marges des feuillets. De charmants enfants nus, coiffés d’un chapeau, y pourfendant de leur lance un bestiaire pour le moins original constitué de licorne, ours, lion, salamandre, dragon et oiseau. Une autre main que celle du Maître de Luçon serait-elle intervenue ? La piste des Heures douces pourrait être à creuser par les spécialistes… Cet ouvrage des plus précieux était donc légèrement dépassé par celui qui, dès le départ, partait favori. Il s’agissait là encore d’un livre d’heures à l’usage de Rome, mais cette fois présenté comme «Heures de G et H». Un objet de dévotion dont une planche ornait la couverture de la Gazette du 14 février (no 6) et ouvre cette rubrique. «Jusques à ce» est la devise du mystérieux commanditaire qui se cache, depuis des siècles, derrière ces initiales «G» et «H». Il s’agit du chef-d’œuvre du Maître de Spencer 6, un artiste actif à Bourges, haut lieu de l’enluminure française, entre 1495 et 1510, soit près d'un siècle après le Maître des Heures de Pierre Soppite et Marie Deschevert, dont le nom se retrouve sur une quarantaine de manuscrits connus – notamment celui de la collection Spencer de la New York Public Library. Celui-ci est illustré de quatre diptyques ainsi que de vingt-huit grandes peintures et trente-cinq petites miniatures dont le style, en plans rapprochés, concentre le regard et encourage la dévotion et la méditation. 749 700 € étaient déposés au pied de ce sommet du genre du tournant du XVe siècle, réalisé pour un usage liturgique universel.

 

Sébastien Brant (1458-1521), Stultifera Navis, Bâle, Johannes Bergmann de Olpe, mars 1497, in-4o, reliure anglaise en cuir de Russie fauve
Sébastien Brant (1458-1521), Stultifera Navis, Bâle, Johannes Bergmann de Olpe, mars 1497, in-4o, reliure anglaise en cuir de Russie fauve de la fin du XVIIIe siècle.
Adjugé : 57 647 

Ailleurs sur les rayonnages
Le bibliophile ne s’arrêtait pas là et possédait un autre ouvrage de piété, à l’u
sage de Paris celui-là, rédigé en latin et en français vers 
1500, également et juste avant que le livre d’heures ne cède sa place. Illustré par deux peintres parisiens, le Maître d’Étienne Poncher et celui de Philippe de Gueldre, d’un cycle de dix-huit grandes et quarante-trois petites miniatures d’une grande fraîcheur, ce manuscrit enluminé emportait 88 872 €. Sans doute bénéficiait-il des attraits de cette collection, mais il avait également pour lui le fait d’être né de la collaboration de deux artistes, apportant le témoignage de la division du travail entre des mains diversement spécialisées – une nouveauté qui s’accroît considérablement dans le dernier quart du XVe siècle –, donnant à penser qu’un libraire était aux commandes, distribuant les tâches de chacun et s’assurant de la cohérence de l’ensemble. De l’extrême fin du XVe siècle encore, mais d’un tout autre genre, un exemplaire de la toute première édition latine par le Strasbourgeois Sébastien Brant (1458-1521) d’une fameuse satyre sur les vices, les abus et la folie des hommes, illustrée de gravures sur bois (l’une reproduite page 95) en grande partie d’Albrecht Dürer (1471-1528), se découvrait à 57 647 €… et beaucoup plus près de nous, une édition originale du premier recueil de poèmes de Guillaume Apollinaire (1880-1918), Le Bestiaire, illustré de bois de Raoul Dufy l'un reproduit ci-contre et dans une belle reliure en maroquin à encadrement de filets dorés de Charles Septier, se laissait apprivoiser à 25 064 €. Deux belles pages couvrant près de six siècles de l'histoire du livre et choisies toujours avec exigence. Vendredi 5 juin, salle 7 - Drouot-Richelieu. Binoche et Giquello OVV. Mme Adeline, M. Courvoisier.

 

Guillaume Apollinaire (1880-1918), Le Bestiaire ou Cortège d’Orphée, Paris, Deplanche, 1911, édition originale illustrée de trente-huit bo
Guillaume Apollinaire (1880-1918), Le Bestiaire ou Cortège d’Orphée, Paris, Deplanche, 1911, édition originale illustrée de trente-huit bois gravés de Raoul Dufy (1877-1953), reliure en maroquin bordeaux à encadrements de filets dorés de Charles Septier (actif à Paris de 1933 à 1958).
Adjugé : 25 064 


 

vendredi 05 juin 2020 - 14:00 - Live
9, rue Drouot 75009 Paris
Binoche et Giquello
La Gazette Drouot vous offre 4articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne