Voir Nicolas de Staël

Le 09 juillet 2020, par Anne Doridou-Heim

Peint en 1949, ce tableau signe une belle page de l’amitié féconde entre un artiste prince et un poète éditeur. Tout en donnant un aperçu du moment où le peintre fait son entrée dans la matière.

Nicolas de Staël (1914-1955), Composition, 1949, huile sur toile, 200 100 cm.
Estimation : 600 000/800 000 

La formule «une vente, une œuvre» fait mouche depuis quelque temps. C’est au tour de Nicolas de Staël (1914-1955), prince libre et flamboyant de la peinture du milieu du XXe siècle, de s’y confronter avec cette toile de 1949 dont le titre, Composition, ne trahit rien des tourments intérieurs qui agitaient son auteur, pas plus que de ses errements dans la recherche de la couleur et de l’abstraction. L’œuvre appartenait au poète-éditeur Pierre Lecuire (1922-2013). Une photographie assez émouvante, reproduite dans le catalogue, montre d’ailleurs ce dernier assis devant le tableau accroché dans son appartement parisien. Le peintre et le poète se rencontrent en 1945. La connivence est aussitôt évidente, et c’est le début d’une histoire d’amitié de dix ans qui ne s’achèvera qu’avec la disparition tragique du premier. Un dialogue fécond s’installe, nourri de leurs questionnements mutuels et matérialisé par un important ensemble épistolaire. Lecuire est l’un de ces hommes multiples, sans cesse en réflexion, hésitant entre l’écriture et la musique, féru de peinture, cultivant un certain lyrisme. Finalement, il choisit de ne pas choisir et réunit toutes ses passions dans des livres-objets, conçus comme des œuvres d’art à part entière. Là, les mots et les motifs peuvent communiquer en toute liberté. Évidemment, il décide de consacrer un livre-poème à son complice. Le premier, Voir de Staël, sera conçu à quatre mains et publié en 1953. Viendront ensuite Ballets-Minute (1954) et Maximes (1955). L’auteur disait joliment : «Je ne fais pas mes livres pour abriter, cacher mes poèmes. Ce ne sont ni mes alibis, ni mes retraites. Ils sont l’expression dernière, monumentale, achevée du poème.» Cette toile de son ami se situe exactement au cœur de la période d’échanges entre les deux hommes. Aucun hasard, donc, dans son acquisition ni dans le fait qu’il l’ait gardée si longtemps.
Le temps calme de 1949
Nous sommes alors à la toute veille des années 1950, une période essentielle pour de Staël, un temps de tournant. La guerre est derrière lui, la figuration aussi en quelque sorte, car il partait bien du figuratif pour pénétrer le fond du réel de la nature et le transcrire en une nouvelle ébauche abstraite. Il affirmait d’ailleurs  : «Je n’oppose pas la peinture abstraite à la peinture figurative. Une peinture devrait être à la fois abstraite et figurative. Abstraite en tant que mur, figurative en tant que représentation.» Entre 1945 et 1949, il produit des œuvres sombres aux tons sourds, n’annonçant en rien son chromatisme futur mais témoignant de l’admiration qu’il porte à Georges Braque. Il les construit en bâtonnets et, pour certaines, elles ne sont pas sans faire penser à l’expressionnisme abstrait exploré par André Lanskoy, né en Russie comme lui. De Staël joue avec la matière presque comme un sculpteur, en un corps à corps avec la toile, l’étirant en de larges aplats avant de l’appliquer en épais reliefs. Il la triture «dans le frais», «manipule cette pâte surnourrie d’huile, l’alourdissant ou l’allégeant, à l’aide de couteaux, de truelles ou même de taloches à mortier», selon le catalogue de la rétrospective de 2003 au Centre Pompidou. La couleur n’atteint pas encore les fulgurances des derniers moments de sa carrière, elle est contenue. On sent une intense quête. Puis vient cette année 1949, que notre Composition transcrit parfaitement. Toujours la même matière, épaisse, vivante, brossée, presque taillée… Mais, déjà, aux tons sombres succède une subtilité de teintes, déclinées en une gamme de verts, de gris, de jaunes et de beiges. Une belle harmonie organisée à la manière d’une mosaïque. La longue fiche du catalogue de la vente parle de «motifs qui s’assemblent, se sertissent les uns dans les autres». Arno Mansar (Nicolas de Staël, La Manufacture, 1990) a perçu dans les toiles de cette époque une période de repos, «comme une halte indispensable entre l’expressionnisme des empâtements de la matière de naguère et le prochain éclatement des champs de couleur». Un temps de latence et de douceur des camaïeux de gris accentués par la délicatesse des beiges encore prisonniers de la pâte. Les compositions de cette période s’assemblent «en polygones», comme autant de formes qui s’imbriquent les unes dans les autres, et font songer, en plus dynamique, à Serge Poliakoff, un autre compatriote…
Au terme de l’année 1951, enfin, de Staël atteint l’intensité ultime de sa palette. Plus de couteau mais la couleur obsédante, solaire et violente, qui s’étale, pure sur la toile, en autant de paysages marins transfigurés dans son atelier à partir d’études peintes sur le motif.
L’explosion finale

Il revient à la fluidité du pinceau, à la dilution de l’huile étalée au coton ou à la gaze, et la matière de ses toiles, d’accidentée et rugueuse, se fait de plus en plus légère, impalpable. L’artiste est au firmament, son œuvre éblouissante atteint une fluidité presque transparente. Sa situation matérielle s’améliore grâce notamment à un marchand, Jacques Dubourg, grâce aussi aux Américains qui le vénèrent. Hélas, cela ne suffira pas. Rattrapé par ses démons, il met fin à ses jours en mars 1955, le deuxième mois le plus froid du siècle. «L’espace pictural est un mur mais tous les oiseaux du monde y volent librement à toutes profondeurs.» Ces mots pourraient être ceux du poète, ils sont du peintre. Leur rencontre était évidente, vraiment, et ce tableau en est peut-être le plus beau souvenir.

Nicolas de Staël
en 5 expositions récentes
2003
«Nicolas de Staël», Centre Pompidou, Paris (12 mars-30 juin)
2010
«Rétrospective de l’œuvre», fondation Pierre-Gianadda, Martigny, Suisse (18 juin- 21 novembre)
2014
«La figure à nu, hommage à Nicolas de Staël», château Grimaldi, Antibes (17 mai-7 septembre)
«Lumières du Nord, lumières du Sud», musée d’art moderne André-Malraux, Le Havre (7 juin-9 novembre)
2018
«Nicolas de Staël en Provence», hôtel de Caumont, Aix-en-Provence (27 avril-23 septembre)
mercredi 22 juillet 2020 - 18:00 - Live
Salle 7 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Paris Enchères - Collin du Bocage
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