Velvet Buzzsaw

Le 14 février 2019, par Camille Larbey

Produite par le géant américain de la vidéo en ligne Netflix, cette comédie d’horreur, orchestrée par Dan Gilroy, s’amuse de la vénalité d’une partie de la jet-set de l’art contemporain.

«C’est bien plus simple de parler d’argent que d’art», ironise la galeriste amorale interprétée par Rene Russo, au côté de Jake Gyllenhaal, le critique d’art.
© Claudette Barius/Netflix

Un critique imbu de sa personne, des galeristes sans scrupules, un plasticien tellement demandé qu’il n’arrive plus à créer, un street artiste uniquement préoccupé par sa street crédibilité, des employés virés en un claquement de doigts : bienvenue dans le monde charmant de l’art contemporain ! Chacun ici porte un prénom aussi chic que ses vêtements et les egos sont surdimensionnés, à l’instar des prix des œuvres. Avec son premier film, Night Call (2014), le réalisateur et scénariste Dan Gilroy dénonçait déjà les travers d’une société obsédée par ses propres images. Lou (Jake Gyllenhaal), caméraman freelance, hantait les nuits de Los Angeles afin de filmer des accidents, meurtres et autres faits divers sordides, revendant ensuite les bandes à Nina (Rene Russo), directrice d’une chaîne d’infos. Pour sa troisième réalisation, Dan Gilroy retrouve le tandem Jake Gyllenhaal-Rene Russo. Le premier est truculent dans le rôle de Morf Vandewalt, bloggeur-influenceur insupportable. La seconde est Rhodora Haze, une célèbre galeriste dont l’étoile est en train de pâlir. Toutefois, la découverte de peintures incroyables, signées par un inconnu fraîchement décédé, devrait lui permettre de revenir sur le devant de la scène. Seulement voilà : ces tableaux ont la particularité de corrompre toute autre œuvre installée à proximité, la transformant en arme de destruction massive. Quiconque cherche à s’enrichir grâce aux travaux du mystérieux peintre finira inévitablement assassiné. Le réalisateur souhaitait, avec ce film, «faire au monde de l’art ce que Les Dents de la mer ont fait à la nage». Velvet Buzzsaw n’a évidemment pas la tenue de son modèle squalidé, mais demeure une réjouissante pochade au casting de luxe.
 

Velvet Buzzsaw
Velvet Buzzsaw© Netflix


De Superman à Koons
Au milieu des années 1990, Dan Gilroy rédige le scénario d’une nouvelle aventure de Superman. Celle-ci doit même être réalisée par Tim Burton. Le projet tournera court et le scénariste en gardera une amère déception. Dans une récente interview accordée à un magazine, il raconte avoir, à l’époque des faits, passé du temps sur la plage de Santa Monica, à écrire des mots sur le sable et les voir emporter par les vagues. Une scène qu’il intégrera finalement vingt-cinq ans plus tard dans Velvet Buzzsaw, lorsque John Malkovich, plasticien en mal d’inspiration, trace des motifs sur le rivage à l’aide d’un bâton. Bien que Dan Gilroy en ait signé le scénario original, cette caricature de la jet-set de l’art contemporain pourrait être l’adaptation de L’Affaire du requin qui valait douze millions (éd. Le mot et le reste, 2012). L’économiste Don Thompson y détricotait le maillage de son marché, en révélant l’absurdité. Dans le film de Gilroy, par exemple, l’ancienne conservatrice d’un célèbre musée de L.A., désormais reconvertie en conseillère artistique, fait chanter ses ex-employeurs : pour que son client consente à prêter les œuvres ardemment désirées par le musée, ce dernier devra également exposer d’autres pièces mineures appartenant au collectionneur… et ce uniquement pour augmenter leur cote, naturellement. Le plasticien interprété par John Malkovich est quant à lui une parodie de Jeff Koons. Un seau rempli de ballons de basket trône au milieu de son atelier. La matière d’une prochaine œuvre ? Non, ils servent uniquement à faire quelques paniers pour décompresser. Ce qui n’empêche pas un jeune galeriste aux dents longues de prendre les poubelles de l’artiste pour sa dernière création. Que le film soit produit par Netflix ne manque pas de sel. Le personnage de Rhodora Haze, galeriste comparant son métier à «un safari pour chasser la nouveauté», peut ainsi être perçu comme une allégorie de la plateforme de streaming. Après s’être imposé dans les foyers, Netflix veut maintenant s’assurer la fidélité des spectateurs. La production en quantité d’œuvres originales n’y suffira pas : la qualité doit être au rendez-vous afin de tenir la dragée haute aux «galeristes» concurrents Amazon, Hulu, HBO, etc. Pour cela, le géant américain s’achète les services de cinéastes cotés, tels Noah Baumbach, Bong Joon-ho, les sœurs Wachowski et prochainement Martin Scorsese. La stratégie s’avère payante, vu le succès critique et public de Roma d’Alfonso Cuarón, Lion d’or à la dernière Mostra de Venise. Avec Velvet Buzzsaw, la firme continue d’assurer ses arrières. Car l’arrivée prochaine de Disney-Fox sur le marché de la vidéo à la demande risque de ressembler au film de Dan Gilroy : un jeu de massacre.

À voir
Velvet Buzzsaw, de Dan Gilroy, 112 min, avec Jake Gyllenhaal, Rene Russo, Toni Collette, John Malkovich, Zawe Ashton et Natalia Dyer. Disponible sur Netflix.
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